Paru dans Le Figaro 28/03/2013
Rien n’illustre mieux les vices du processus réformateur français que la question du cumul des mandats.
Sa suppression parait aujourd’hui à l’opinion, à droite comme à gauche, être la panacée qui doit permettre de résoudre les problèmes que connait la classe politique française.
Or nous pensons qu’ils en seraient au contraire aggravés. Pourquoi ?
Le principal de ces problèmes est la crise de confiance considérable qui la sépare du peuple ; au-delà, le décalage formidable entre les politiques menées par les majorités successives et les aspirations réelles de la population.
Ce décalage, pour ne pas dire cet abîme, est une réalité. Pourtant le fait qu’une partie des députés et sénateurs soient en même temps élus locaux constitue un des rares canaux qui permettent aux aspirations populaires, perçues immédiatement par ceux qui ont un mandat local, de remonter au sommet. La suppression du cumul de mandats réserverait les mandats nationaux à des professionnels de la politique parlementaire choisis par les états-majors des partis, sans contact avec le terrain, au travers de campagnes électorales dont le résultat dépendrait très peu de la représentativité personnelle et beaucoup du contexte national. Le fossé entre les hommes politiques et la population s’en trouverait non point comblé mais élargi !
Autres effets pervers que bien peu aperçoivent : la vie politique coûterait au total plus cher au contribuable puisqu’ il faudrait dédoubler un certain nombre de postes – tout en assurant, ne soyons pas naïf, le maintien du pouvoir d’achat. On oublie que le cumul des mandats est assorti d’un plafond du cumul des rémunérations qui en relativise l’intérêt financier et donc aggraverait les coûts en cas de dédoublement des titulaires.
Ce dédoublement aggraverait ce qui est le vrai mal de la politique française : l’insuffisance des ressources humaines. Malgré les nombreux avantages dont les mandats politiques sont, parait-il, assortis, les prochaines élections municipales témoignent d’une grave crise des vocations, au point de Jean-François Copé a suggéré à Agen que l’UMP aille chercher des candidats par petites annonces ! Privée de personnalités nationales, la classe politique locale deviendrait encore plus médiocre qu’ elle n’est et, faute de grands ténors, la décentralisation reculerait.
Ne parlons pas du déchainement d’hypocrisie que la limitation des cumuls provoque déjà et qui serait aggravé. On peut interdire à l’épouse d’occuper la place laissée vacante par son mari, mais comment l’interdire à la compagne, surtout en temps de parité ? Les structures intercommunales sont généralement laissées en dehors ses lois sur le cumul : tel qui abandonne sa fonction de maire, garde la présidence de la communauté de commune etc.
Pour toutes ces raisons, la mal politique français se trouverait à coup sûr aggravé par la fin du cumul.
Un processus réformateur vicié
En ce domaine comme en d’autres, on voit le vice du processus réformateur français, bien plus grave que le cumul des mandats lui-même.
Tout projet de réforme part d’ un vrai problème : en l’occurrence la crise, bien réelle, de la représentation. Mais au lieu d’analyser finement le problème, l’opinion se précipite sur une solution en forme de slogan dont personne ne s’est donné la peine d‘étudier en détail si elle répond bien au problème posé. Cette fausse solution néanmoins se répand, est répétée par les médias, l’administration et les politiques, elle aboutit dans le programme des partis. Quand une commission d‘experts est réunie, loin d’analyser le problème en détail, elle collationne au fil des auditions les idées qui sont sur la place publique pour leur donner un peu plus de poids. D’ailleurs, ceux qui s’éloigneraient de l’opinion commune sont généralement écartés des auditions. Et finalement, à force qu’on en parle, la réforme finit par être votée et elle n’a pas du tout les effets escomptés, quand elle n’est pas carrément contre-productive.
La suppression du cumul des mandats attend encore, non parce que c’est une mauvaise idée mais parce qu’elle heurte à de puissants intérêts. Heureusement !
Cette démarche réformatrice simpliste se rencontre en bien d’autres domaines. Vrai problème : la complication de l’admintiration locale. Faux remède : réduire les 36 000 communes à 360 car le vrai mal n’est pas là, ces petites communes ne coûtant rien. Pour opérer peu à peu cette réduction, on a multiplié les structures intercommunales qui, elles, coûtent cher et compliqué encore les structures locales.
Dans le régime soviétique, la suppression l’initiative individuelle fut catastrophique pour l’agriculture. Les rendements s’effondrèrent ; quel remède appliqua-ton pendant des années ? Une centralisation encore plus grande ! Jusqu’à la « chute finale ».
Pour améliorer le politique française, il importe donc de dépasser les idées reçues et de bien analyser les vrais problèmes.
Si le cumul de mandats a un inconvénient, c’est surtout dans le vote des lois relatives aux collectives locales où le Sénat est à la fois juge et partie. Il faudrait l’empêcher de bloquer certaines réformes. Or, au cours de toutes dernières années, son pouvoir en la matière a été au contraire renforcé.
On veut empêcher que les appareils politiques locaux dissuadent les jeunes de se lancer en politique. Là encore il y a bien d’autres moyens. Par exemple enlever toute valeur légale aux investitures, de telle manière que le soutien des appareils politiques ne fausse pas la saine émulation des talents.
Mais la question la plus importante demeure celle du recrutement des hommes politiques. Leur émergence à partir du terrain a des inconvénients, mais le recrutement par les appareils nationaux en aurait encore davantage. Les raison d’un appauvrissement bien réel du personnel politique n’ont pas encore été analysées assez en profondeur pour qu’on se précipite sans réflexion sur le premier remède proposé.
Roland HUREAUX
