Lundi 9 novembre 2009

Réponse à Messieurs Michel Rocard et Alain Juppé

        Quand le président Obama, futur prix Nobel de la paix, a proposé,  d’abord à Prague le       6 avril, puis à New York le 23 septembre 2009,  que le monde s’oriente vers un désarmement nucléaire général, il a pris la précaution de rappeler qu’il était favorable à ce que le Etats-Unis ratifient le traité d’interdiction totale des essais nucléaires,  ce que la France et la plupart des autres pays  ont déjà fait  mais pas eux.  Il serait sans doute de mauvais goût de rappeler que sa position ne préjuge pas de celle du Congrès. 

Il est vrai que les Etats-Unis,  disposant de très loin de la première armée classique du  monde, ont un intérêt évident à ce  qu’aucun autre pays ne dispose de l’arme de dissuasion.

Quand plusieurs personnalités allemandes lancent un appel analogue, cela n’a non plus rien d’étonnant venant d’une puissance non nucléaire. L’Allemagne verrait abolir, par une telle décision, la  grande discrimination qui résulte de sa défaite de 1945.

On est en revanche plus étonné que  deux ex-premiers ministres français proposent  la même chose dans un appel récent publié par un grand quotidien  du soir (1). Tous deux y  expriment  «  le vœu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d'en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités... ». Ses amis socialistes savent Rocard prêt à se précipiter  sur toutes les lubies. Mais on pensait Juppé  plus prudent.  

A supposer qu’un tel  processus aboutisse un jour (mais qui peut croire que la Russie,   la Chine ou l’Inde y  souscrivent  jamais ?),  un pays comme la France subirait  une diminutio capitis   plus importante que d’autres, plus que tous  ses partenaires européens en particulier. Elle bénéficie aujourd’hui, face aux Etats-Unis et à la Russie du « pouvoir égalisateur de l’atome », alors qu’elle est,  parmi les  grands pays nucléaires, celui dont l’armée classique est la plus réduite. Tel ne serait plus le cas dans un monde dénucléarisé.

A supposer , ce qui est évidemment  le plus probable, que le processus n’aboutisse pas , le risque est cependant, qu’ à force de déclarations de ce genre, l’opinion française s’habitue à l’idée de renoncer à notre arsenal nucléaire et que , par quelque mouvement d’idéalisme inconsidéré, comme on en trouve tant dans notre histoire, un gouvernement décide un jour que la France doit montrer l’exemple du désarmement même sans être  sûre qu’on la suivra. Les Etats-Unis auront ainsi joué le rôle de ces spéculateurs à  la baisse (bears)  qui créent un mouvement de fuite de  telle ou telle valeur  mais la rachètent  à temps pour laisser les petits porteurs – la France en l’occurrence –  seuls déplumés.

Il ne faut pas seulement considérer les intérêts de la  France mais aussi ceux de l’ensemble de la planète. Une des raisons pour lesquelles l’idée d’une renonciation générale à l’arme atomique est lancée est la crainte d’une prolifération générale. 

 

Une prolifération limitée

 

Même si  l’évolution récente d’un  conflit comme celui de l’Inde et du Pakistan semble   l’étayer   , nul n’est   tenu  d’adhérer  à la thèse chère au  général Gallois,  du pouvoir non seulement égalisateur mais aussi pacificateur de l’atome, ce qui veut dire que la dissuasion aidant, les pays qui se dotent de l’arme nucléaire sont contraints de devenir raisonnables à  partir du moment où leurs ennemis en disposent également . On peut    considérer  en effet que cette idée ne vaut que pour les grands pays,  pas pour quelque petit Etat   tyrannique (mais aurons nous jamais  pire que la Corée du Nord qui vient de se doter de la bombe ?) ou  pour des groupes terroristes qui auraient réussi à mettre la main sur une arme nucléaire.  

Reste ce fait pas assez souligné   que la diffusion de l’arme atomique n’a pas le caractère galopant qu’on lui prête généralement. De grands pays ayant  disposé de cette arme l’ont abandonnée : l’Afrique du Sud, l’Ukraine, le Kazakhstan. Les pays d’Amérique latine y ont renoncé collectivement : si on met cette région du monde en  parallèle avec l’Asie du Sud,  on a là la preuve que  c’est le conflit qui est premier et non  la course aux armements : pas de conflit, pas de prolifération. Or en dehors de l’Iran, qui cherche aujourd’hui sérieusement à se doter de l’arme nucléaire ?  Le monde arabe verrait certes  d’un mauvais œil d’être privé d’une arme dont deux pays musulmans non arabes seraient dotés, mais lequel d’entre eux  se trouve   aujourd’hui de près ou de loin à même d’accéder au  savoir faire atomique ?  Ne parlons pas de l’Afrique noire. L’Indonésie et le Vietnam ne semblent pas y aspirer. Restent le Japon, la Turquie  et les grands pays non nucléaires d’Europe occidentale :   même si on peut penser qu’il ne durera pas éternellement, aucun changement du statu quo n’est  en ce qui les concerne  à  l’ordre du jour. Entre les pays qui pourraient se doter de l’arme nucléaire mais y ont renoncé et ceux qui voudraient s’en doter mais ne le peuvent pas, les risques de prolifération paraissent  aujourd’hui limités.  

Enfin il n’est pas dans les habitudes  de notre vieille humanité de se dessaisir volontairement d’une technique qu’elle maîtrise, même létale. Cela n’aurait en tous les cas aucun précédent. Le faut-il d’ailleurs ? L’hypothèse qu’une météorite  se dirigeant vers la terre, du genre de  celle qui fut, dit-on, fatale aux dinosaures,  ne puisse être déviée que par la coalition, dûment ciblée, des  puissances nucléaires n’est après tout pas à exclure !   

 

1. Le Monde, 15 octobre 2009

 

 

Par france
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Lundi 9 novembre 2009

Le moins qu’on puisse dire est que le grand emprunt populaire annoncé à grand fracas par le chef de l’Etat à Versailles le 22 juin 2009  ne fait pas l’unanimité.

Les uns soulignent  qu’il  vient  aggraver un déficit courant  de l’Etat  déjà abyssal ; les autres que cet argent coûtera plus cher, d’environ 2 %, que celui auquel l’Etat trouve aujourd’hui   sur les marchés financiers. Sur le plan de la procédure, le fait  que le Parlement soit  tenu à l’écart  des réflexions sur son utilisation est critiqué, à commencer par les parlementaires eux-mêmes.

Quant au fond, son utilisation est, elle aussi,  problématique. Deux ex-premiers ministres, inspecteurs des finances  l’un et l’autre, Michel Rocard et Alain Juppé,  phosphorent  pour faire des propositions à ce sujet.  Les nouvelles règles de la concurrence européenne interdisent de l’employer directement à des investissements industriels, comme on le faisait dans les années cinquante et soixante, ce qui aurait sans doute été préférable; or nos équipements publics sont déjà luxueux par rapport à ceux d’autres pays, grâce notamment  à des collectivités locales qui ne regardent guère à la dépense. L’investissement immatériel, préférable dans une économie avancée,   peut être   source de gaspillages. Au demeurant la formation,  puisque c’est d’abord de cela qu’il s’agit,  ne devrait-elle pas être  financée par les recettes ordinaires  plutôt que par l’emprunt ? 

Est-ce sous le feu de ces critiques que le montant de l’emprunt projeté se dégonfle au fil des jours ?  Juppé vient de parler   de 20 à 35  milliards d’euros seulement, soit  à peine plus que le seul déficit courant de la sécurité sociale.

Il est vrai que si cet emprunt est  d’un montant  limité et avantageux pour le public, il sera souscrit en très peu de temps, ce qui permettra de le faire apparaître comme un grand succès politique, selon une méthode déjà expérimentée par Balladur premier ministre et Sarkozy ministre du budget à l’automne  1993.    

Il se peut donc que la montagne accouche d’une souris.

Il y aurait pourtant bien des choses intéressantes à faire avec un grand emprunt. Nous en mentionnerons deux qui n’ont guère émergé dans le débat public.

La première aurait été, quand la Bourse était au plus bas - ou si elle rechute -,   de doter un fonds qui achète massivement des titres pour le compte des caisses de retraite du régime général. Non point que nous pensions que la capitalisation soit la panacée en la matière. Mais un peu de réserves permettraient tout de même  d’alléger les charges faramineuses qui pèseront bientôt sur les  jeunes générations, en raison  de la démographie. Il y a longtemps qu’il aurait fallu  faire une opération de ce genre ; il est trop tard pour la faire à grande échelle. Mais un peu vaut mieux que rien et tard  mieux que jamais. Puisque la puissance publique a  le temps devant elle, autant qu’elle achète des titres  quand la Bourse est au plus bas. Ceux qui en ont à  vendre ne s’en  plaindront  pas. Les titres les plus sûrs à racheter seraient  ceux des grands services publics privatisés récemment : sociétés d’autoroute  ou de télécommunications, aéroports. Par un étonnant  paradoxe,  c’est  aux  fonds de pension des Etats-Unis, d’un pays encore plus endetté que le notre,  que, pour combler nos déficits, nous les vendons aujourd’hui !

Faut-il préciser que le gouvernement  n’a pas du tout pris cette direction ?  Un  fonds de réserve pour les retraites, doté aujourd’hui de 30 milliards d’euros, avait été créé en 2004  et confié à la Caisse des dépôts.  On n’a rien trouvé de mieux que de le mettre à contribution   en 2008 pour réduire un peu les déficits courants  alors que c’est  évidemment le contraire qu’il eut fallu faire.

Une autre utilisation possible d’un grand emprunt national serait de consolider une partie de la dette de l’Etat de telle manière que le jour  où l’euro se disloquera et où la nouvelle monnaie nationale se dévaluera de 20 ou 30 %, la charge d’emprunt pesant sur le budget n’en soit pas aggravée d’autant. Tous les économistes sérieux en conviennent : la rupture de l’euro est inévitable compte tenu du déficit croissant de la balance des paiements de la France et de la plupart des autres pays de la zone,   en dehors de l’Allemagne.  En régime classique, un tel déséquilibre se termine par une dévaluation. L’euro nous donne un large sursis, mais, faute d’un improbable redressement, nous ne faisons que  reculer   pour mieux sauter :   un jour ou l’autre l’ ajustement se fera.  La Grèce est déjà au bord de la rupture. Veiller à ce que d’une manière ou d’une autre les titres de l’Etat français  soient entre les mains de nationaux serait en l’état actuel de choses une sage précaution. Cela impliquerait naturellement un emprunt d’un montant plus significatif que celui dont il est question aujourd’hui.

 

Roland HUREAUX
Par france
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Lundi 9 novembre 2009

Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l’agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l’ont été.

Quand l’Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé,  devait être progressivement abolie et l’ensemble des filières ouvertes au marché mondial.  La France,  plus réticente que d’autres,  n’obtient que des délais d’application qui expirent aujourd’hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n’a pas d’autre sens

Il est vrai  que nos négociateurs n’alléguèrent à l’époque que des difficultés « politiques » à mettre en œuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu’elles fussent, quant au fond, fondées.

Mais l’étaient-elles vraiment ?

L’idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière  agricole, doctrine officielle de l’OMC, ne tient pas  compte de la spécificité des marchés de matières premières.

Presque tous  les agents économiques encaissent aujourd’hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l’amont ou à l’aval, le cas échéant  par un retrait. Les producteurs de produits  primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions « en pleine gueule » : d’abord  parce qu’ils sont en  bout de chaine , mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu « élastiques », et parce qu’ils ont généralement dû faire   des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise,  un  mine ou une ferme qu’un fonds de commerce ou des bureaux , voire de  délocaliser des machines.

Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l’existence de monopoles de droit ou d’ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les « majors » pétrolières (et en amont les pays de l’OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés « purs et parfaits », hors intervention de l’Etat,  sont les marchés agricoles. La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu’il s’agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de toute  autre portée des grands producteurs d’  énergie. L’hystérie disproportionnée déclenchée par  certaines épizooties (vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.

Cette situation particulière de l’agriculture n’avait au  XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation,  n’avaient ni charges fixes, ni  dettes. La grêle  était alors plus redoutée que la mévente.

A partir des années trente, à la suite du drame américain des « raisins de la Colère », prodrome de la grande dépression,  on considéra assez naturellement, que, dans les grand  pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d’amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de  soutien des cours, de protections, voire de subventions directes. Mis en pool au sein du  Marché commun  au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers , puis des jachères. 

Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon  beaucoup, les Etats-Unis moins, l’Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d’une protection analogue.

C’est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l’impulsion des Etats-Unis (qui n’hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s’est attaché le GATT à partir de 1984.  Non seulement la commission européenne fut en la matière son  relais efficace (il est significatif que Pascal Lamy ait pu passer sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l’OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l’idée, elle aussi un peu courte, qu’au soutien des prix devait se substituer l’aide directe, pourtant  beaucoup  plus coûteuse pour les finances publiques.   

De ces nouvelles orientations, on  voit aujourd’hui les effets,  notamment dans notre pays  où les charges fixes de l’agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d’œuvre) sont particulièrement lourdes.  25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?

Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours.   

Les bons apôtres,   généralement abrités  du  marché  par leur statut ou par des  monopoles de fait,  ont beau jeu de préconiser toujours plus de  progrès de  productivité. Savent-ils que l’agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ?  Ou que dans  des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis   ou l’Argentine,    l’endettement  du  monde agricole est aussi lourd que chez nous et  sa déréliction aussi grande ?   

Il faut résolument accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation.  Il ne faut pas hésiter à le dire :   la doctrine du marché intégral,   appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles,   a un caractère inhumain. C’est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l’Europe était dans la vérité, aujourd’hui qu’elle est dans l’erreur. 

Roland HUREAUX

Par france
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Jeudi 13 août 2009

 

 

J’étais ce matin à la Poste. Tout y était chamboulé : plus de guichet ;  si vous voulez acheter un timbre à 0,56 €, on vous mène à la machine automatique : le  client doit s’adapter.  Le préposé tient une boutique où il  vend des boîtes « Colissimo » à 10,50 €. Pour acheter une boîte simple à 3,5 €, on me dit d’aller à la librairie d’en face. On vend aussi dans cette boutique de beaux   livres de cuisine, des albums photos.

Je cherche un formulaire d’envoi en  recommandé  avec accusé de réception, il n’y en a que sans. Je fais la queue pour en demander, non pas au guichet mais autour d’une sorte de banque où se pressent de manière inorganisée quelques clients ; l’esprit-clientèle se développe à La Poste: avant moi, un vieux monsieur un peu sourd accapare l’employé douze minutes ; je me dis égoïstement que du temps où  un employé grincheux, bien calé derrière  son guichet, expédiait le gens, j’aurais moins attendu. Mais c’est pour rien que j’ai attendu : on me dit que c’est le collègue à l’autre côté du bureau qu’il me faut voir.  Excusez-moi, monsieur, rien ne l’indiquait.

J’ai remarqué aussi que les lettres ne portent plus le cachet de la ville d’origine ; c’est peut-être plus simple pour ceux qui envoient des lettres anonymes !  Et si vous écrivez le 52 au lieu  du 53 de la rue de la République, le service postal de rattrapera jamais votre erreur comme il le faisait autrefois ; votre lettre ne parviendra tout simplement pas à son destinataire. Il arrive aussi qu’elle n’arrive pas non plus si on met l’adresse exacte. En tous  les cas, plus personne à La Poste ne se risque à assurer que dans 90 % des cas, elle sera distribuée  le lendemain. Et, dans certaines villes de province,  pour qu’elle parte le soir même, on pouvait la poster jusqu’à minuit, puis jusqu’à six heures seulement ; maintenant le dernier délai est quatre heures. C’est le progrès, me dit-on. Le client doit s’adapter.

Peut-être tout cela n’est-il qu’une question d’habitude. Je sais en tous cas que depuis que France-Télécom a fait,  il y a plus longtemps,   sa révolution commerciale, je n’ai jamais  retrouvé   les fauteuils moelleux du service public  où l’on attendait tranquillement qu’on vous appelle  pour régler votre  problème de téléphone. Les agences ont l’air de vraies boutiques, où on attend  un peu n’importe comment,  debout, serré, qu’un employé se libère. Quand vous avez mis la main dessus, il cherche certes à régler votre  problème, mais je le soupçonne aussi de vouloir vous   fourguer à tout prix sa camelote : le dernier modèle de téléphone portable, le dernier forfait  etc.  

A propos de France-Télécom, on se souvient qu’autrefois, il y avait le 12 où un fonctionnaire qui « savait ses départements »   répondait vite et bien à vos demandes de renseignement. Depuis quatre ans, le service a été, comme on dit,  « externalisé » ; il faut faire le 118 et quelque chose ; on a l’embarras du choix entre les opérateurs à six chiffres ; si on a le temps, on peut calculer avec sa calculette combien on économisera de centimes en passant par tel numéro plutôt que par tel autre. N’importe comment, on tombe sur une voix qui sonne, elle aussi,   français,  mais qui vous demande si Le Havre s’écrit avec ou sans H. C’était au début. Maintenant on trouve de plus  en plus d’accent  chez les standardistes, comme si on se souciait de moins en moins de sauver les apparences : elles répondent de du Maroc, l’Ile Maurice, peut-être du Vietnam. On se console en se disant que tout cela donne de l’emploi à des filles  très pauvres dans le Tiers monde. Il reste que le chiffre d’affaires de l’ensemble de ces numéros réunis n’atteint pas la moitié du 12. Peut-être veut-on que je me tourne vers Internet. Là aussi le client doit s’adapter…

Pages blanches, parlons-en. Une grande campagne de publicité a été faite il y a deux ans, au moment de l’externalisation, je pense, sur le thème  « Pagesjaunes se modernise ». Catastrophe : avant, la page d’accueil  s’ouvrait directement sur l’annuaire des particuliers ; à partir de ce moment  l’annuaire  est devenu   plus  professionnel : il vous amène directement  sur Pagesjaunes. Et pour retrouver les Pagesblanches, il faut cliquer et  attendre deux  secondes; on dira certes que deux secondes  ne comptent pas, pas plus en tous cas que les centimes que  l’on peut gagner  en fonction de l’opérateur mais, pour les gens pressés que nous sommes devenus, elles sont frustrantes. Si la première requête est  infructueuse, on ne peut pas taper  le nouveau nom directement ; il faut  revenir à la page d’accueil de Pagesblanches : là aussi,  une  seconde d’attente. Il semble que depuis quelque temps certains de ces petits travers aient été corrigés. On n’aurait rien changé  dès le départ  qu’ils n’auraient  pas eu besoin d’être corrigés !  

Tout n’est pas mauvais dans la   concurrence. Il est incontestable que les factures de téléphone sont moins lourdes qu’il y a dix ans. Je doute qu’il en soit de même pour les factures d’électricité. Il est facile de s’installer opérateur de télécommunications, plus difficile de construire un réseau de production et de transport d’électricité. Plus difficile aussi de faire un réseau de distribution de courrier généraliste ouvert à tous et couvrant tout le territoire

Avec ou sans changement de statut, La Poste peut  laisser dégrader son service autant qu’elle veut, je n’irai pas m’adresser à son concurrent sur le trottoir d’en face.  C’est dire que cette démarche commerciale, soi-disant concurrentielle, au moins  autant qu’elle s’adresse au grand public,  est pure singerie, une prétendue adaptation à une concurrence qui ne verra jamais le jour  - sauf paraît-il dans les zones frontalières où la poste allemande ou neerladaise venait il n’y a pas si longtemps chercher le courrier en France, l’affranchissait moins cher et le remettait à la poste française pour qu’elle le distribue...

Il fut un temps où le progrès voulait dire  l’application de techniques modernes qui rendaient chaque année les services publics – et même privés -  plus fiables , plus rapides , plus confortables : après la diligence, la machine à vapeur, puis le train  électrique et maintenant le TGV ( au moins sur les lignes principales, pour les autres il vaut mieux ne pas en parler) Le client devait certes s’adapter, mais  il y trouvait son avantage. Aujourd’hui, on nous dit que l’évolution à laquelle  il faut s’accoutumer pour être moderne, c’est un service postal plus lent, moins fiable, un service de renseignements téléphoniques moins sûr, des banques de données internet plus lentes etc. Mais on prétend que dans, cet univers impitoyable et concurrentiel où nous sommes entrés désormais, le progrès c’est ça ;  le client doit  s’adapter. Comme dans le « 1984 » d’Orwell, le progrès, c’est le recul ! Les sciences et les techniques auraient-elles régressé ? Non. Qui peut comprendre ?

Fini  le temps des PTT, voici la postmodernité.

 

 

Roland HUREAUX

Par france
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Jeudi 13 août 2009

 

 

Il ne faut pas remettre en cause la  bonification des retraites des mères de famille   

 

Une fois de plus, la majoration de retraites des mères de famille (sous forme de bonification dans le calcul de la durée de cotisation) est dans le collimateur des pouvoirs publics. Il y a longtemps que les caisses de retraite, à court d’imagination dès lors qu’on leur demande de faire des économies, ont repéré le maillon faible d’un dispositif rigide.

Est-il nécessaire de rappeler ce qu’aurait  d’absurde une telle mesure sur le plan démographique ?

Hélas oui,  car  l’analphabétisme en la matière atteint  chez nous des sommets. Discussion récente d’un  contribuable avec son  agent des impôts, lequel  tenait une famille nombreuse pour un signe extérieur de richesse, un luxe que personne n’était après tout, disait-il, obligé de s ’offrir :  le dit contribuable rétorquant que cela représentait aussi des sacrifices dont d’autres profiteraient  grâce aux  cotisations versées par ces enfants devenus adultes : « Je ne vois pas le rapport ! » lui fut-il rétorqué sèchement.

Heureusement la majorité de nos compatriotes comprend  que de la fécondité d’aujourd’hui dépend la forme de la pyramide des âges de demain et donc l’équilibre futur des régimes de retraite.

Dès lors qu’il s’agit de retraites par répartition,  où les sommes versées par les cotisants sont immédiatement  utilisées pour  régler les pensions (comme c’est le cas presque partout en Europe), le système de retraites obligatoires constitue, dans une société libérale, un îlot  de communisme appliqué à l’entretien des personnes âgées.  La solidarité qu’elle instaure n’est pas tant celle des jeunes et des anciens, déjà  assurée par l’obligation alimentaire légale (article 205 du code civil), mais celle des anciens qui ont des enfants pour les soutenir et de ceux qui n’en ont pas. Le vrai libéralisme consisterait, non point à traiter tous les retraités à égalité quelle que soit leur situation de famille, mais au contraire à ce que les cotisations des enfants profitent directement à leurs parents : on comprend qu’alors beaucoup d’anciens n’ayant pas eu d’enfants ou ayant des enfants sans emploi seraient réduits à la mendicité.

Dans notre société où la recherche du profit et le chacun pour soi  sont devenues la règle, où la  gratuité n’est guère à l’honneur, l’activité des parents élevant des enfants nombreux qui contribueront plus tard à l’entretien, non point seulement de leurs propres parents comme le voudrait la loi de la nature,  mais  à celui d’autres n’ayant pas pu ou voulu avoir une descendance, constitue  un des rares transferts massifs sans contrepartie (1).  Inégalité  aggravée pour les parents : d’abord par  le   morcellement  des héritages, ensuite en raison des  avantages conférés à l’épargne. Ce dernier point mérite une explication : les enquêtes ont montré combien une famille trop nombreuse obère la capacité d’épargne et donc prive les intéressés des avantages attribués à ceux qui auront pu au contraire épargner (assurance-vie, Préfon-retraite etc.) Mais l’inégalité se trouve encore aggravée,   pour les seules    mères de famille cette fois, du fait qu’elles auront dû généralement interrompre leur vie professionnelle ou vu leur avancement ralenti. pour s’occuper d’enfants qui, demain, paieront les retraites…des autres ! En résumé : plus une famille rend service au système de retraite, plus faibles seront ses droits à pension.  

C’est dire que les bonifications attribuées aux mères de famille  ne sont  qu’une faible compensation d’un préjudice massif  -  sans même évoquer le cas des mères au foyer généralement  réduites au minimum vieillesse.

L’idée absurde de supprimer cette bonification est pourtant dans l’air depuis longtemps. Un  groupe de travail de l’ENA l’avait proposé  il y a une vingtaine d’années,   les élèves s’étant crus malins de reprendre une idée qui circulait déjà dans l’univers étroit des caisses de retraite. Le jury, présidé par le regretté  Gérard Calot,  les nota très mal : ils doivent encore se demander pourquoi !

Tel un vieux serpent de mer, elle ressurgit aujourd’hui.   

Il faut dire qu’elle s’est trouvée entre temps compliquée par les arrêts du Conseil d’Etat (juillet 2002) , puis de la Cour de cassation (19 février 2009), eux-mêmes  inspirés par une fâcheuse décision de la  Cour  européenne des droits de l’homme, étendant  la majoration aux pères, au nom  de l’égalité des sexes. Appliquée aussi aux  hommes,   la bonification coûterait désormais 7,6 milliards d’euros aux caisses.

Ainsi, au nom d’une conception abstraite de l’égalité des sexes, leur inégalité réelle pourrait se trouver aggravée.  Conception abstraite parce que déjà les femmes, qui pourtant vivent plus longtemps,  ne perçoivent en moyenne  que 62 % des retraites des hommes.  Conception abstraite parce que, même si l’on admet  que les hommes devraient contribuer autant que les femmes à l’éducation des enfants, la réalité est qu’ils ne le font pas : dans 90 % des cas, les juges accordent le droit de garde à la mère. Toutes les études le montrent : la femme en tant que femme ne subit pratiquement plus de discriminations dans le travail ; mais si elle se risque à avoir des enfants, c’est alors qu’elle subit un  préjudice.    La bonification d’ancienneté des mères de famille ne faisait ainsi que redresser (très partiellement) une situation déjà lourdement discriminante. Abolir ou simplement réduire cette bonification serait non seulement  absurde sur le plan démographique,  mais  aussi  profondément injuste.

 

                                                                                                                               Roland HUREAUX

 

 

1. Cf. Droit Social n° 7/8, juillet/août 2009, page 846, une remarquable étude qui  démontre, chiffres à l’appui, l’ampleur de ce transfert.   

 

 

Par france
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