Jeudi 3 août 2006

 

 

C’est un secret de polichinelle : dans les cercles où on suit de près les questions d’immigration, la loi Sarkozy , malgré tout le bruit qu’elle a fait , est tenue pour un coup d’épée dans l’eau  qui ne renforce nullement le contrôle des flux migratoires.

 

On a claironné que désormais l’immigration « choisie » se substituerait à l’immigration « voulue. » Mais on  n’a  fait qu’ajouter un modeste contingent de migrants  « choisis » ( environ 10 000 prévus,  à ce qui a été annoncé sans que ce chiffre figure dans la loi ) aux flux mal contrôlés de l’immigration familiale ( environ 100 000 par an, dont 65 000 par mariage avec un conjoint qu’on est allé chercher dans le pays d’origine,  sanitaire ( en croissance rapide ) , politique (réfugiés)  et naturellement des filières clandestines (impossible à chiffrer par définition) . Le total des entrées est sans doute supérieur à  200 000 par an.

 

La muraille est trouée de brèches ; on ne répare pas les brèches mais on ouvre une petite porte « officielle »  en plus !

Tel est sommairement résumé le bilan  de la « loi relative  à l'immigration et à l'intégration »  que vient d’adopter le Parlement.

La principale innovation, l’immigration « choisie »,  se traduit par l’instauration d’une carte «  compétences et talents » et d’une carte temporaire de trois ans pour certains salariés.

Le reste est constitué par une mise en cohérence des textes,  souvent de pure forme  ou alors de mises aux normes européennes en conformité avec le  traité d’Amsterdam : rien qui empêchera les bénéficiaires des   régularisations massives opérées récemment en Italie et en Espagne de venir s’ils le veulent en France, au contraire, rien qui permettra  non plus d’éviter in fine la régularisation de tous les parents d’enfants scolarisés  en situation irrégulière dont il a été question au début de l’été.

En matière d’intégration, malgré les avertissements d novembre 2005, la réponse est encore plus limitée : extension des cérémonies de remise des titres de nationalité – même pas obligatoires - ,  reprise de dispositions antérieures comme le contrat d’accueil et d’intégration : crée à l’initiative de  François Fillon, expérimenté à partir de juillet 2003,  il est maintenant généralisé à l’ensemble du territoire. Les mesures tendant à renforcer les contrôles sont   cosmétiques : plus de régularisation automatique au bout de dix ans de clandestinité (ce qui peut avoir un effet dissuasif,  mais peut être tenu aussi pour irréaliste), délai de naturalisation pour les conjoints repoussé de deux à quatre ans (ce qui ne changera  rien au courant en progression de mariages par lesquels  on va chercher  une fille « du pays » , supposée plus docile, signe manifeste dans certaines communautés rétrogrades d’un refus de l’intégration).    

Alors pourquoi tant de bruit ?

A  supposer qu’il faille le prendre   au sérieux ( ce qui , on vient de le montrer,  est douteux) , le principe de l’immigration choisie est certes peu élégant    et,  pensons-nous,  en rupture avec la tradition d’accueil à la française. Il implique une instrumentalisation des gens dont on ne  considérera  plus que l’ « utilité » ( sans aller jusqu’à des centres de triage !). On renonce ainsi de manière affichée   au grand principe de Kant selon lequel autrui  doit toujours être considéré comme une fin et non comme un moyen. Il vaut   mieux dire  sans doute  : «  nous sommes un pays hospitalier mais désolé, il nous est impossible d’admettre davantage de migrants – à l’impossible nul n’est tenu ! »  que   «  votre personne ne nous intéresse pas, ce qui compte, c’est ce que vous pourrez nous apporter ».  Bien entendu les principes sont en la matière quelque  peu hypocrites, mais s’agissant de relations interpersonnelles, ils ont leur importance

On peut aussi critiquer le principe de l’immigration choisie sous un autre rapport : il conduit   à vider un peu plus de leurs rares compétences nos partenaires africains et donc à entraver davantage encore leur développement. 

Campé sur ces deux idées  :  « vous ne nous intéressez que si vous nous êtes utiles » , « on vous prend les meilleurs », Nicolas Sarkozy ne devait pas s’étonner d’avoir été reçu plutôt froidement en  Afrique !   

Mais compte tenu   du caractère en définitive assez vide du dispositif,  pourquoi s’être engagé  là dedans (  contre les réticences de l’Elysée et Matignon)  ? On peut se le demander.

En prônant l’immigration choisie, le ministre de l’intérieur a-t-il voulu montrer qu’il n’était pas contre toute immigration et donc faire savoir une nouvelle fois qu’il n’était pas suspect de racisme ? A-t-il voulu  affirmer sa différence en s’inspirant d’un  pragmatisme « à l’anglo-saxonne », de fait étranger à nos mœurs  ? A-t-il cherché à   satisfaire la patronat qui souhaiterait  ouvrir à nouveau la porte à  une immigration  de travail pour satisfaire certaines branches qui connaissent la pénurie de main d’œuvre ( mais que fera-t-on avec de si petits contingents ? ). A-t-il eu le  souci de faciliter les démarches  au petit nombre de migrants hautement qualifiés et à leur famille qui doivent venir en France ( Américains venant travailler dans  une multinationale par exemple) : mais fallait-il une loi pour ça ? Ne s’agirait-il  surtout  de rodomontades démagogiques,  comme nos gouvernements en ont pris l’habitude depuis trop longtemps ,  le « faire savoir » se substituant face aux problèmes  au « faire » et au « savoir faire » ,  la « communication » tenant  lieu d’action   ? On peut le craindre.  Que l’on se contente de faire semblant, voilà qui, dans une   matière aussi grave est inquiétant.  Que ce soit,  à dix mois des élections présidentielles,  le seul moyen de   satisfaire l’opinion sans prendre trop   de risques du côté des belles âmes hostiles à tout contrôle des flux migratoires, n’est pas une circonstance atténuante.

Parmi ces belles âmes   figurent en bonne place  les évêques de France. On sait comment, consultés par le ministre de l’intérieur, ils ont marqué leur désaccord  vis-à-vis d’une politique de contrôle trop sévère de  l’immigration.  Mais pourquoi donc cet accrochage alors que la  loi  est, comme on vient de le montrer, aussi mince de contenu ? On n’échappe pas au soupçon que les dits évêques  aient  été instrumentalisés : le coup de crosse qu’ils ont donné était prévisible - il y a suffisamment de connaisseurs des cultes au ministère de l’intérieur pour savoir qu’ils n’aimeraient pas qu’on tente de le compromettre en recherchant leur aval  ( à l’encontre de  la tradition laïque française) sur un sujet aussi délicat. Mais les critiques de l’  épiscopat – quoi qu’on en pense sur le fond -  ont  permis de cautionner dans l’opinion  l’idée qu’il s’agissait d’un projet « dur », répressif . Si les évêques, dont  les bons sentiments en la  matière commencent à être connus, ne  sont pas contents, c’est que, a pu penser le    Français moyen, Nicolas Sarkozy  a vraiment la  volonté de lutter contre  l’immigration  illégale, une impression qui, on l’a vu, est largement démentie par la lecture de la loi. En définitive, il n’est pas exclu  que les évêques n’aient été dans cette affaire que les  faire-valoir de  la    propagande du ministre de l’intérieur.

 

 

Jean MARENSIN

 

 

 

par Jean Marensin publié dans : roland.hureaux
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 4 avril 2006

 

 

Les turbulences que  traverse  aujourd’hui la France se trouvent au croisement de trois  crises.

La crise dite des banlieues, qui a atteint son paroxysme en novembre dernier et qui risque d’être relancée par les événements actuels est le propre de très jeunes gens, originaires des cités dites « difficiles ». Elle n’a pas de véritable organisation  et se traduit par une extrême violence dont la principale cible est la police.

Les explications qui en sont données sont pour la plupart insatisfaisantes.  Le chômage ? Mais la majorité de ces jeunes sont des mineurs qui  ne sont pas encore en âge de travailler. L’immigration ? Mais il ne s’agit que d’une minorité des enfants d’immigrés, ceux que leurs parents ne contrôlent pas. L’islamisme ? Les mouvements islamistes ne  sont clairement pas derrière, même si, ultérieurement une récupération est possible ; les recrues européennes d’Al Kaida viennent plutôt de l’université que des lycées professionnels. Le racisme ?  Mais les  « casseurs » sont de toutes origines, y compris parfois indigènes.

La haine fantastique de ces  jeunes  pour  la police devrait nous mettre sur une autre piste : celle d’une éruption de violence « oedipienne » à l’égard d’un « principe de réalité » qui n’est plus incarné  par l’autorité parentale ( les jeunes les plus violents viennent de familles déstructurées),  ni par l’école ; l’instance paternelle haïe est « transférée » sur   l’Etat, symbolisé par la police. C’est pourquoi  la plupart de ces jeunes se rangent vers  25 ans.

Il reste qu’en amont, de tels événements ne se produiraient pas si la France n’avait accueilli au cours des dernières années un flux plus important d’immigrés que les autres pays d’Europe et si cette immigration ne revêtait  pas des caractères particuliers :  en majorité non seulement  musulmane , ce qui  n’est pas original, mais plus spécifiquement  arabe, ce qui l’est plus : la France est en Europe le premier pays d’accueil des Arabes  et donc la première caisse de résonance des événements du Proche-Orient . En outre, notre affirmation surprendra : cette  immigration   est  moins « communautaire »  que d’autres : les structures familiales des Arabes ou Africains de France sont plus vulnérables que celles des Asiatiques, bien sûr, mais aussi celles des Turcs d’Allemagne  ou des Pakistanais d’Angleterre ; malgré des réactions de crispation identitaire ( affaire du voile), l’encadrement des jeunes y est  plus déficient. 

L’autre crise est celle qui s’est exprimée dans le référendum du 29 mai 2005.  Même si l’on s’est attaché depuis à l’oublier, le rejet clair du projet de  constitution européenne par le corps électoral a témoigné d’un grave malaise de la société française, cette fois  dans son ensemble.   S’il n’est pas sûr que la construction européenne ait été rejetée dans son principe , elle l’a été certainement  dans ses modalités. Plus particulièrement  visée fut   la  politique menée par les différentes instances qui tiennent lieu de gouvernement européen  à Bruxelles, à Luxembourg et surtout à Francfort. A  été sans doute aussi  sanctionnée  la manière dont les gouvernements français successifs défendent ( ou ne défendent pas) les intérêts  de la France dans la grande mécanique européenne.

En tous les cas, les effets de ces politiques ont très clairement été perçus:  stagnation su pouvoir d’achat depuis environ quinze ans ( l’augmentation limitée donnée par les statistiques est   absorbée  par la hausse des prélèvement quasi-obligatoires : assurance maladie et  auto, mutuelles, redevances locales , électricité etc.), maintien d’un taux élevé de chômage, délitement du tissu agricole et industriel  et aussi – même si la responsabilité nationale, voire locale,  est pour le coup la principale – hausse des impôts et des charges.

Le discours officiel  est que tout cela est le prix à payer  pour s’adapter à la mondialisation. Mais la mondialisation étant supposée nous apporter un plus, comment faire admettre que dans l’immédiat, elle ne se traduise  pour la masse que par des sacrifices ? Retour à la « génération sacrifiée » de  Staline ? Mais qui peut encore y croire ?  

C’est ce deuxième malaise qu’expriment les syndicats classiques dont les membres ne sont ne principe  pas concernés par le CPE, mais qui craignent qu’il ne soit le prélude à un démantèlement du Code du travail. .

La troisième crise est celle, plus spécifique,  d’une partie de la jeunesse : ni celle des grandes écoles ( qui rêve de partir à Londres ou à New York et s’est remarquablement tenue hors des mouvements de contestation), ni celle des banlieues, mais entre les deux,  un mélange composite d’étudiants de filières déclassées, de jeunes chômeurs plus ou moins diplômés, mais aussi des  intermittents du spectacle, des sans-papiers etc. qui constituent , plus   que les étudiants eux-mêmes, majoritairement  exaspérés par les piquets de grève, les commandos qui bloquent les universités.  Chaque fois qu’a pu se tenir un vote régulier, seule une minorité des étudiants a voté la grève.

Il est bien vrai que notre société est dure à la jeunesse :  le taux de chômage des jeunes  semble plus élevé que chez nos partenaires, le  revenu relatif des jeunes salariés est nettement  moindre qu’il  y a trente ans, privilèges de l’ancienneté et des retraités aidant, il leur est  difficile  de trouver un logement indépendant ou  d’emprunter ; certains rencontrent des problèmes familiaux souvent graves qui leur font fuir le domincile. Comment faire comprendre à cette jeunesse que le CPE n’a pas été conçu  comme une brimade ou une discrimination supplémentaires mais en vue de  rétablir au bénéfice des moins de 26 ans une offre d’emploi abondante et donc d’en   sortir une partie de la « galère » ? 

Cette troisième crise n’est pas indépendante des deux autres : le chômage barre les perspectives des adolescents des cités, il pèse comme une menace sur toutes les catégories sociales. Les jeunes ( au moins une partie d’entre eux) sont le maillon faible sur qui pèse , beaucoup plus que sur les autres tranches d’âge, la crise économique et sociale.

Il se peut que ces trois « souffrances françaises » soient aggravées  par une donnée morale : le mépris de la France et des Français ( et  symboliquement  de la langue  française !) qui s’affiche de manière de plus en plus impudique dans une partie de notre élite. Celle-ci semble avoir perdu de vue le rôle multiséculaire de toutes les élites : être le defensor civitatis, le rempart qui assure la sécurité non seulement physique mais aussi sociale et économique de la masse, et    le producteur de symboles qui garantisse à cette dernière le respect d’elle-même  et donc le respect de la France. Si on leur ressasse  que l’histoire est une longue suite de crimes, que les  Français  sont plus  racistes que les autres ( alors que tout laisse penser qu’ils le sont plutôt moins), que la France n’est plus qu’une puissance de second rang , si on fête Trafalgar et pas Austerlitz, la réalité économique à laquelle se trouvent confrontés les jeunes , des banlieues comme  des facultés, est encore plus désespérante.  

Que faire ? Il va  de soi que le problème des banlieues n’a aucune solution à court terme. Un contrôle strict de la nouvelle immigration et un effort multiforme et patient d’assimilation peuvent seuls éviter que la question, suivant la  pente de la  démographie, ne s’aggrave.

Résoudre au fond le problème spécifique de l’emploi des  jeunes   implique que l’on s’attaque en même temps aux raisons de   la stagnation de l’économie française,   particulièrement des salaires. Même si  le carcan international dans lequel nous sommes enfermés semble impossible à desserrer,  les Français eussent  apprécié qu’au moins on  le tentât, par exemple en explorant la TVA sociale. Est-il nécessaire de dire que c’est le mandat implicite qu’ils ont donné à leurs gouvernants  en mai 2005 ? 

Améliorer l’emploi des jeunes  sans remettre en cause ce carcan, tel est précisément le sens du CPE ( et de quelques autres mesures  moins douloureuses). On en voit les limites politiques.

Que faire donc ?  Sans nul doute, dans la hiérarchie des missions de l’Etat , améliorer l’emploi de  jeunes est moins  essentiel que d’empêcher  de graves désordres, à condition toutefois de ne pas aggraver ceux-ci en donnant le sentiment d’une démission de la puissance publique. Choix difficile donc.

Mais il est clair que seule une dynamique globale  prenant à la racine toutes  les dimensions de la  crise française  a des chances de susciter l’adhésion nécessaire  à une politique de réforme.

 

                                                  Roland HUREAUX *

 

 

 

 

 

par Roland Hureaux publié dans : roland.hureaux
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 4 avril 2006

 

 

Edouard Hussson , Une autre Allemagne , Gallimard, 2005, 396 pages

 

Un des paradoxes de ce début du XXIe siècle est que plus l’union européenne progresse, moins les peuples d’Europe se connaissent. De moins en moins de francophones en Allemagne, de moins en moins de germanistes en France, partant de moins en moins de  spécialistes avertis de ce pays.  La  génération des Alfred Grosser, Joseph Rovan  s’effaçant, on est d’autant plus  heureux de trouver dans la jeune  génération  un homme aussi au fait   des choses allemandes qu’Edouard Husson qui , avec Une autre Allemagne,  nous offre la première synthèse de son immense savoir sur ce pays.

Que notre voisin d’outre-Rhin  traverse aujourd’hui une crise profonde, à la fois démographique, économique et financière,  commence à se savoir au point que cette Allemagne ne paraîtra « autre » qu’aux yeux de nos compatriotes, encore nombreux il est vrai, qui ont toujours fantasmé  sur la puissance allemande. Les symptômes de cette crise sont aujourd’hui patents: un chômage lourd et persistant, un endettement public considérable,   des immigrés mal intégrés, la difficulté à faire décoller les länder de l’Est, la fin du pacte social de l’après-guerre. Seul signe positif : la baisse du nombre de suicides ! Contrairement à une rumeur persistante, notre voisin a autant de mal que nous à se réformer. 

On sait moins en France ce qu’eut de catastrophique, selon une appréciation aujourd’hui largement partagée en Allemagne, le bilan de l’ère Kohl (1982-1998). Ce n’est pas la réunification à marche forcée réalisée par le chancelier chrétien-démocrate qui se trouve en cause mais  la manière dont elle s’est faite : alignement hâtif du mark de l’Est sur celui de l’Ouest, qui a plombé peut-être définitivement  le décollage de l’ex-RDA, déresponsabilisation des citoyens de l’Est (la « kohlonisation » des Ossies) , laxisme financier  et aussi, ce que l’auteur n’évoque qu’avec discrétion, corruption.    

Les années quatre-vingt dix, dans le prolongement de ce que Edouard Husson appelle le  « néo-bismarckisme » de Kohl ,  virent  l’Allemagne, avec une grande inconscience, souffler sur les braises yougoslaves, aidant très tôt   ses alliés historiques ( ceux qu’elle avait eus   entre 1940 et 1945 !), Slovènes, Croates, Musulmans de Bosnie, Albanais du Kosovo, en armant notamment l’UCK,  à s’émanciper d’une fédération dominée par les Serbes. Pour Edouard Husson, comme pour beaucoup d’observateurs,  la responsabilité allemande dans la crise balkanique,  est patente.  Plus que Schroeder, hésitant sur ce sujet , Joshka Fisher, quoique ancien gauchiste,  fut le continuateur de la politique de Kohl : « contrairement à ce qu’ont affirmé ses détracteurs, le Fisher ministre des affaires étrangères n’est pas très différent du Fisher gauchiste des années 1968-1978 ». La guerre de Yougoslavie, guerre de l’Europe et même de l’OTAN,  fut   d’abord la guerre de l’Allemagne. N’est-il pas remarquable que le seul conflit armé  qui ait eu lieu en Europe depuis 1945 puisse se lire comme  un règlement de comptes de l’Allemagne contre un de ses ennemis traditionnels, suivant exactement les  lignes de fracture géopolitiques ancestrales ?  En d’autres termes que malgré l’existence de Union européenne (et même avec sa complicité active) , malgré les Accords d’ Helsinki et cinquante années   de paix , l’Allemagne ait , seule en Europe, réussi à faire prévaloir  par la force,  des visées géopolitiques traditionnelles ?

Les erreurs économiques et diplomatiques de l’ère Kohl et jusqu’à un certain point, de son successeur Schroeder, vis-à-vis duquel Edouard Husson est cependant plus indulgent, ont coûté cher à l’Allemagne,  à l’Europe ( 2 millions de morts en Yougoslavie !) mais aussi à la France dont l’économie s’est essoufflée à vouloir  partager , au nom du franc fort, le fardeau de la réunification,  et qui a trahi  ses alliés historiques dans la guerre du Kosovo. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur ce qu’a coûté à la France après la réunification,  l’illusion  - et la crainte – de la puissance allemande, alors même que le déclin actuel de l’Allemagne se trouvait déjà inscrit tant dans la démographie que dans le délabrement sans remède des économies socialistes.

Les récentes dérives de la politique américaine ont entraîné un  nouveau rapprochement  de la France et de l’Allemagne, toutes deux hostiles à la guerre d’Irak. Edouard Husson  laisse deviner comment, à son gré, pourrait se construire à partir de là , une Europe nouvelle , respectueuse des souverainetés nationales (dans une Europe à 28 ou plus, le leadership franco-allemand est incompatible avec la règle majoritaire) , marquant son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis par un arrimage  de l’euro à l’étalon-or, ouverte à une Russie riche en sources d’énergie  et revenant à la préférence communautaire. Sur  fond de redressement démographique et  de réformes internes à caractère libéral, il y aurait là les bases d’une relance du vieux continent.

Une telle perspective implique un abandon définitif de la part de notre (encore)  grand voisin des fantasmes bismarckiens de l’ère Kohl-Fischer. Il est vrai que le risque d’un néo-impérialisme allemand est désormais limité . Même si les armées allemandes se sont risquées en 1998  pour la première fois depuis 1945 hors des frontières de la République, ce genre d’expédition demeure impopulaire dans une opinion plus mûre que ses dirigeants. Le néo-nazisme a reculé après l’épisode de Haider en Autriche. L’auteur ne le dit pas,  mais l’effondrement dramatique des crédits militaires allemands depuis 2000, du à la crise économique,  écarte pour longtemps  ce genre de  tentation.

L’alternative n’est à rechercher, selon Edouard Husson,  ni dans l’atlantisme d’Adenauer, ni l’anti-nationisme de la gauche allemande refusant  la réunification en 1990,  mais dans ce qu’il appelle le  « pacifisme rationnel »,  corollaire  d’un attachement sain à la patrie allemande , qui, selon l’auteur, anima Willy Brandt – dont on apprend qu’il se réfère largement   dans ses Mémoires au général de Gaulle et qui , à la différence de ses cadets, salua haut et fort la réunification. Suivant  la même logique, son brillant  ministre des affaires étrangères,  Egon Bahr, s’opposa à la guerre de Yougoslavie. Ce sain patriotisme, assumant , comme le fit l’illustre chancelier social-démocrate, toute la responsabilité allemande dans les horreurs du nazisme , rejoint   le libéralisme authentique qui fut celui de l’Allemagne d’avant 1848 et donc un courant profond, encore trop méconnu,  de l’histoire de ce peuple.  De cette tendance, l’auteur voit aussi une manifestation  dans la vigilance particulière de l’Allemagne à tout ce qui ressemble à des manipulations génétiques . Ainsi bornée dans ses ambitions, « contrairement à une idée longtemps reçue en France, il est bon , dit l’auteur, que l’Allemagne affirme sa personnalité sur la scène européenne et mondiale ».

C’est à partir de ces prémisses qu’Edouard Husson relit l’histoire allemande: sévère pour Bismarck et  sans indulgence excessive pour Adenauer ( qui envisagea , dit-il, de manière bien velléitaire selon nous, de doter l’Allemagne de l’arme nucléaire) , admirateur de Brandt et très  critique pour Kohl,  il l’est aussi  , curieusement, pour  Helmut Schmidt . Edouard Husson qui, en ses années normaliennes, fut  à la fois  jeune  giscardien français et pacifiste allemand,  ne prise guère   le chancelier qui appela de ses vœux,  dans son  discours de Londres d’octobre 1977,  l’installation des Pershing . Même les esprits les plus perspicaces ont, comme nous tous, leur point aveugle. On se permettra de penser que la question de la vague pacifiste du tournant des années 1980 constitue celui  de  l’auteur : imaginer, comme il le fait,   qu’en installant les euromissiles,  l’URSS de Brejnev était animée d’intentions pacifiques  participe, pensons-nous, d’une   illusion.

Portant que sur un épisode  désormais révolu, elle  n’enlève rien à la puissance d’information , de réflexion et de suggestion de cet ouvrage, destiné à  compléter la bibliothèque, point si fournie, des  grands  livres français  sur l’Allemagne.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

par Roland Hureaux publié dans : roland.hureaux
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Lundi 6 février 2006
 

Dominique Lormier, « Comme des lions - Mai-Juin 1940 , le sacrifice héroïque de l’armée française. »  Calmann-Lévy 2006, 326 pages. 

Il  n’est pas si fréquent que sur tel épisode de l’histoire récente de la France duquel  on croyait tout connaître, un livre bouleverse nos conceptions.

Quand l’épisode en cause est aussi capital dans la mémoire collective que la bataille de mai et juin 1940, nous ne nous contentons pas de mettre à jour  notre information, nous révisons  notre conscience historique,  dans le cas d’espèce pour le meilleur. 

A l’heure où la déprime  et l’autoflagellation font florès en France, apprendre que la bataille de France fut, certes une cuisante  défaite, mais  néanmoins un épisode héroïque où la plupart de nos soldats se sont battus, c’est le sens du titre,  « comme des lions » est  réconfortant pour l’honneur national.

Dominique Lormier  est membre de l’Institut Jean Moulin.  Son livre, fort bien documenté,  fruit d’une enquête approfondie notamment dans les archives allemandes, ne nous apprend certes pas tout. Il rappelle, mais d’autres comme le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre  l’avaient déjà dit,  que la France  était presque aussi bien armée que l’Allemagne. Dire qu’elle fut submergée « par la force mécanique aérienne et terrestre de l’ennemi » est donc exagéré.

Certes notre armée avait une grave lacune : les transmissions, encore archaïques à côté de celles des Allemands,  et  une insuffisance bien connue, l’aviation : 1300 avions seulement  (auxquels il faut ajouter 1200 anglais qui, contrairement à ce qu’a dit la propagande de Vichy furent largement engagés),  contre les 4000 appareils de la Luftwaffe. Mais pour les chars, l’équilibre existe sur le papier : 3000 français contre 3000 allemands. Les nôtres sont en majorité  moins bons, notamment parce qu’ils ne comportent pas un poste de tir séparé de celui du conducteur  et qu’ils sont plus lents ; toutefois sur ces 3000 chars, les 600 Somua S 35 surclassent tous les chars allemands.

Autre grande faiblesse : l’artillerie antiaérienne et antichars. En revanche, notre artillerie ordinaire est très  efficace: c’était déjà le cas en 1914-1918,  école polytechnique oblige.

La légende réactionnaire de l’insuffisance des crédits  militaires votés par le  Front populaire est ainsi démentie, même si ces crédits, suffisants dans l’ensemble, eussent pu être bien mieux utilisés.

Tout cela on le savait à peu près. L’originalité du  livre de Dominique Lormier  est de montrer aussi que,  loin d’avoir été une lâche débandade, ces deux mois virent sur presque toute la longueur du front une résistance pied à pied, remplie de faits d’armes héroïques, que l’armée française de 1940 n’eut  rien à envier à celle de 1914-1918 sur le plan de la bravoure, même si, dans une guerre où tout allait plus vite, elle fut assez rapidement  défaite.

Le bilan est là pour l’attester : en 45 jours, 552 900 soldats furent tués ou blessés dans les deux camps,  dont 342 000 Français. Pour la France, 92 000 morts  au champ d’honneur, pour l’Allemagne, 50 000, plus qu’à aucun moment  de la première guerre mondiale.  Les pertes quotidiennes allemandes y furent supérieures à celles de la campagne de Russie  de 1941. Sur les 3000 chars allemands, 1100 furent  détruits ou endommagés, principalement par les Français ; sur les 4000 avions allemands, 1400  furent mis hors de combat  par les Français et les Anglais,  autant  qui manquèrent à la Luftwaffe dans la bataille d’Angleterre trois mois après.

Tout cela se reflète  dans le  récit des événements. La première bataille de chars, celle de Hannut en Belgique, fut une victoire française : c’est un fait avéré que chaque fois que les  deux camps s’affrontaient à armes à peu près égales, les Français, meilleurs tireurs,  avaient le dessus ( nous pensons pour notre part que la diffusion populaire de la chasse n’y est pas étrangère) . Le village de Stonne dans les Ardennes, changea de mains dix-sept fois en trois jours. Fait d’armes incroyable : à  Landrecies, deux chars lourds français mirent hors de combat plus de cent véhicules blindés allemands. Sans l’efficace  couverture des Français à Lille et Dunkerque, le rembarquement anglais, qui permit de sanctuariser les Iles britanniques,  aurait été impossible.

Tout le monde sait comment  le colonel de Gaulle réussit une  contre-offensive significative sur la Somme, arrêtée faute de soutien logistique, ou que les cadets de Saumur bloquèrent plusieurs jours  40 000 allemands sur la Loire. L’arrêt  de l’offensive italienne sur les Alpes est également bien connu : on sait moins que les chasseurs alpins italiens n’étaient pas des soldats d’opérette, qu’ils ne manquaient ni de moyens ni d’ardeur. La résistance acharnée du général de Lattre de Tassigny à Rethel ou du général Aublet sur l’Aisne,  les exploits d’aviateurs comme Maurice Arnoux le sont moins. Des tirailleurs sénégalais grimpèrent sur les chars allemands pour abattre leurs conducteurs au  coupe-coupe ! Un bataillon de la Légion étrangère composé de juifs allemands, combattit  jusqu’à être  entièrement décimé. Si, dans  certaines  usines d’armement, des actes de sabotage sporadiques furent commis par des admirateurs du pacte Molotov-Ribbentrop, le 109e RI , composé en majorité de communistes, défendit héroïquement ses positions entre la Somme et l’Oise au point d’être cité à l’ordre de l’armée après l’armistice.  Parmi les nombreux héros de la bataille de France, se signalèrent Léon Zitrone,  Jean Ferniot,  François Mitterrand ( grièvement blessé à Verdun) , le compositeur Jehan Allain . 

Pétris d’idées chevaleresques, les  officiers allemands firent à plusieurs reprises présenter les armes à des prisonniers qui ne se rendaient généralement qu’  à court de munitions ( ce qui n’empêcha pas l’unité de Rommel de massacrer des prisonniers sénégalais près de Lille ! ) .

On sent tout au long des combats, notamment chez les conducteurs de chars et les aviateurs, cet esprit bricoleur,  ingénieux , enthousiaste qui était dans les années trente celui des pionniers de nos  industries automobile et aéronautique. Il se peut que le déficit des transmissions  et donc la coupure des lignes hiérarchiques, aient ici ou là libéré les initiatives. Parmi ces têtes brûlées tout aussi franchouillardes que les personnages de Marcel Aymé,  le capitaine de corvette Daillère  s’en alla  bombarder  Berlin le 7  juin 1940 ! Les réservistes ne furent  généralement pas inférieurs,  en courage  sinon en expertise,  aux soldats de métier.

Des moyens relativement importants, des soldats remplis de bravoure, que manqua-t-il ?  On le sait : la défaite est presque entièrement imputable aux  défaillances du commandement. Un commandement  en moyenne plus âgé de dix ans que l’ allemand, depuis longtemps éloigné du terrain, si tant est que plusieurs de se ceux qui le composaient l’aient jamais fréquenté. Un état-major séparé du front  par  plus de cent kilomètres et surtout par  une bureaucratie militaire  désordonnée. Cet état-major  s’était cramponné pendant des années  à des conceptions stratégiques et tactiques erronées. Mais  les défaillances du commandement étaient elles-mêmes sous-tendues par un certain nombre de vices bien français : une confiance exagérée aux valeurs scolaires ( Gamelin avait toujours été premier partout ! ) mais aussi des promotions au sommet politiques ou mondaines, la marginalisation des vrais talents ou des  esprits non-conformistes. Que ceux qui, souvent faute d’idées propres ou par arrivisme, campaient , en matière stratégique, sur la pensée unique de l’époque , aient été  violemment intolérants   à toute déviance,  refusé  le   débat ou  la critique,  est un comportement qui ne nous est  hélas que trop familier, pas seulement en matière militaire.

L’imposture du régime de Vichy ressort avec assez d’évidence de ce livre:  les mêmes hommes qui portent presque entièrement la responsabilité du désastre prennent le pouvoir le 17 juin 1940 . Comment Pétain qui, certes n’avait plus de commandement effectif, mais depuis vingt  ans faisait et défaisait les  carrières,  a-t-il pu apparaître alors  comme le sauveur ? Comment Weygand, après sa nomination  à la tête des armées  le 19 mai  1940,  et qui dès le 25 mai se déclarait partisan de l’armistice, put-il mener de front la conduite de la guerre  et  la  préparation du changement politique ? Comment le général Huntzinger, responsable de la charnière des Ardennes où il avait refusé des renforts  début mai,  put-il se retrouver ministre de la guerre ? ( Le comportement du général Giraud sur le front du  Nord avait en revanche  été exemplaire.) Poussant plus loin encore le mensonge, les mêmes responsables  imputèrent la défaite, non point leurs propres défaillances, mais  aux  vices et à la décadence morale des français dont le Front populaire avait été, selon eux,  l’expression. Une rhétorique morale fallacieuse qui devait non seulement  discréditer pour des décennies tout discours moral, mais encore être pris à la lettre par les générations ultérieures et l’opinion internationale.

S’il est vrai qu’il y eut une lâcheté française, elle fut plutôt à l’arrière. Alors qu’un peu partout, même au sud de la Loire, des unités isolées continuaient le combat, la population tentait de les en dissuader : à Bourges un officier qui voulait défendre la ville fut mis à mort  par les civils !  L’  esprit de résistance qui perdurait encore  fut brisé quand  Pétain demanda   dès le 17 juin aux soldats de   « cesser le combat », alors même que les Allemands n’acceptèrent l’armistice que le 22 juin.  Cinq jours fatidiques : tous ceux qui obéirent à cette consigne  prématurée furent capturés. Sur les 1 500 000 prisonniers français, 1 100 000  furent pris entre le 18  et le 25 juin ! Admettons que ce fut une erreur. N’était-elle pas  impardonnable  à ce niveau de responsabilité et à un tel moment ?

Il est indispensable de connaître et faire connaître ce livre, y compris  dans nos écoles. Au cours du dernier demi-siècle, la rhétorique défaitiste de Vichy et  l’anti-patriotisme  d’extrême gauche se sont conjugués avec l’esprit de dénigrement anglo-saxon pour refouler le souvenir du  comportement courageux de l’armée française en mai et juin 1940. L’histoire déterministe et marxisante,  dominante au cours de cette période,  joua le même jeu :  se refusant  à expliquer les événement  par les seules  erreurs humaines, elle eut  besoin d’explications plus « profondes » , démographiques, économiques et sociales , voire morales. N’est-il pas significatif que le seul prix Nobel de littérature que la France ait reçu en  trente ans soit allé à Claude Simon dont la « Route des Flandres » présente la version noire, cataclysmique de la défaite de mai-juin 1940 ? C’est dans un tel contexte que Donald Rumsfeld a pu, de manière aussi stupide qu’insupportable, dénoncer récemment « la lâcheté historique des paniquards de 1940. »  Seule la mémoire allemande n’a pas oublié  que la bataille de France  ne fut pas pour la Wehrmacht, durement éprouvée, une promenade de santé. Si la France, qui se vit imposer un dur armistice  ne connut cependant pas les conditions d’occupation de la Pologne et de l’Ukraine, c’est sans doute  moins   au « bouclier » de Vichy qu’à cette héroïque résistance qu’elle le doit. Faut-il rappeler qu’ une grande partie  des officiers qui se signalèrent en juin 1940,  entrèrent assez vite, sous une forme ou une autre, dans la Résistance ? 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

par france publié dans : roland.hureaux
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Mardi 24 janvier 2006

 

 

Aux prisonniers du Dasein, la libération

Jean-Luc Marion, Le phénomène érotique

Grasset, 2003 , 342 pages

          Le phénomène érotique n’est pas un objet d’étude habituel de la philosophie, surtout à l’époque moderne. Etait-il  logique qu’il soit réintroduit par un philosophe qui ne fait pas par ailleurs mystère de son adhésion à la foi catholique ?  Peut-être , surtout si l’on considère que l’auteur rompt de manière salutaire avec l’antique distinction de l’agapé et de l’eros , considérant  avec raison que l’amour ne se divise pas, qu’il n’y en a qu’un,  plus ou moins bien fait sans doute, mais unique dans son essence.

           Il n’était en revanche pas aussi évident que cette réintroduction de l’amour doive se faire au travers de la problématique de  la phénoménologie, à laquelle, avec une continuité à signaler , se rattache toute l’oeuvre de Jean-Luc Marion.

On  a beau dire en effet que la phénoménologie, telle que l’ont inventée Husserl et Heidegger, sous le patronage lointain de Descartes, est la seule philosophie possible dans le monde du soupçon qui est le notre , elle n’en commence pas moins par le constat d’un  enfermement dont on ne voit pas bien par quelle fenêtre on pourrait s’en évader. Cet enfermement est à peine celui du moi – déjà Descartes s’avançait beaucoup en disant je pense - , il est celui du ça . Tout ce dont je suis sûr au départ est qu’il y a là quelque chose qui est, de l’être-là , le  Dasein, qui croit qu’il est un sujet et qui peut tout juste regarder autour de lui pour avancer prudemment quelques propositions  assurées : qu’il est entouré de silhouettes qui semblent être d’autres Dasein , qu’il vit dans le temps , qu’il se fait du souci etc.

Pour le sortir de sa condamnation  à perpète , Marion suggère que la Dasein ne se contente ni de la réduction épistémologique (cogito ergo sum ) , ni ontologique ( je suis , donc l’Etre est ) mais tente  la réduction qu’il appelle « érotique » : pour que mon existence  ait un sens, il faut que l’on m’aime . Qui et  d’où ? Pas du cercle fermé où le Dasein se contemple lui-même , mais forcément d’ailleurs . D’où la question  : « m’aime t’on - d’ailleurs ? » Qu’importe d’être sûr que je suis, si je ne sers à rien ; pour m’assurer que j’ai du sens , il faut que quelqu’un d’autre me le dise, en me disant qu’il m’aime . « Ma certitude d’être , je peux certes la produire et reproduire mais je ne peux l’assurer contre la vanité (le non-sens) . Seul un autre que moi pourrait me l’assurer » .

        Est-ce si sûr ? Comme il arrive souvent chez les phénoménologues, Heidegger en tête, on approfondit dans le moindre détail, en de beaux morceaux de bravoure, la description de ce qui semble aller de soi et on va au contraire très vite pour ce qui ne va pas forcément de soi . Que la question du sens soit liée à celle de l’amour est introduit dans le texte comme une évidence qui aurait mérité, nous semble-t-il,  de plus ample explications. N’y a-t-il pas des situations où les  solitaires ( comme l’est le  Dasein) trouvent tout à coup le sens , non d’être aimés, mais de trouver quelqu’un à aimer : un enfant abandonné (il y a, nous semble-t-il, un Charlot qui traite ce sujet) et même un chien, un chat etc , tous objets d’amour qui assurent le sens sans produire, au moins dans l’immédiat, de la réciprocité. N’assiste-t-on pas au contraire au désespoir  de gens à qui tout sourit et qui semblent bien-aimés ?

Jean­-Luc Marion en arrive d’ailleurs assez vite là. Comme il est difficile d’être aimé – surtout d’en être sûr - , tout le monde, dit-il,    peut en revanche, sans préalable, commencer à aimer . Cela ne coûte que  le premier pas , au risque  de la rebuffade – qui ne vous empêche nullement de continuer à aimer : le propre de l’ amant c’est qu’il  « s’avance ».Le vulgaire dit qu'il "fait des avances".

Etre aimé, voire aimer  est la seule manière d’échapper à ce que l’auteur considère , avec les accents de radicalisme augustinien qui lui sont chers – au destin de l’être seul : la haine de soi-même, qui débouche  sur la haine de l’autre. Là aussi, on aurait aimé quelques éclaircissements : l’amour de soi est-il vraiment impossible ? Et si j’aime le premier ne me faut-il  pas aimer « comme moi-même » . Et si au commencement je me hais, comment le premier pas est-il possible ?

            Même si on respecte son parti pris de ne citer personne, manière altière d’établir un discours fondateur , Marion aurait pu utilement se référer à  Lacan : dans le narcissisme primitif,  le moi se  construit , comme un fantasme, au travers de l’image spéculaire, ce qui conduit l’illustre docteur à réemployer  la formule de Rimbaud : « Je est un autre » . Ou bien il y a encore l’amusante image de René Girard , tirée de Proust : celle de la midinette qui avance en ne regardant  personne pour bien assurer qu’elle n’aime qu’elle-même, meilleur moyen, paraît-il, du fait du caractère mimétique du désir, d’attirer le regard des autres.

Admettons que le destin du moi isolé soit de se haïr , le Christ ne fait-il pas exception ?  Marion ne l’évoque pas . Autre absent de ce texte qui se veut  laïque , le démon , qui veut dire « l’ accusateur » , celui qui vous incite à la haine de vous-même.

Mais l’essentiel est que seul l’amour permet de briser le cercle du solipsisme du Dasein . Et là pas de risque d’échec: « un amour refusé reste un amour accompli ».

L’homme est inscrit dans la chair et la phénoménologie de l’amour, l’étude du phénomène érotique  ne pouvait faire l’économie d’une description du rapport charnel. Où , dit Marion, je ne donne rien au partenaire que lui-même, sa propre chair excitée et ne reçois rien que moi-même : ma chair excitée. La lecture phénoménologique  des ébats de la chair auxquels se livre Marion restera sans doute, dans l’histoire de la philosophie, comme  un morceau d’anthologie.

Et le rapport charnel ne trouve sa plénitude – là aussi il aurait fallu être un peu plus explicite – que s’il transcende le temps en s’inscrivant dans un serment. Autre manière de transcender le temps : l’enfant, le tiers qui advient,  qui « incarne en sa chair un serment une fois et à jamais accompli même si les amants l’ont depuis longtemps rompu ».

Mais aussi longtemps que l’être s’enferme dans les limites que lui assigne la démarche phénoménologique, comment s’assurer que l’autre l’aime vraiment : même si ce n’est pas strictement nécessaire à l’amour, généralement on préfère.  La jalousie, élevée par l’auteur à la hauteur d’une attitude philosophique ,  rappelle que le rapport phénoménal, fut-ce celui de la plus intime connivence charnelle,  ne permet jamais d’atteindre la personne d’autrui , ni par conséquent la certitude  d’être vraiment payé de retour.

Dans la « bulle » du Dasein, la nécessité d’un autrui qui m’aime – d’ailleurs - , la possibilité de prendre les devants en aimant le premier, l’engagement de transcender le temps au travers du serment , sont choses possibles . Mais la certitude ultime d’être aimé et même la validation ultime de mes démarches vers autrui ( pour les garantir de l’illusion) supposent un saut, quelque chose comme  un acte de foi . Seul  l’acte de foi atteint la personne d’autrui, qui autrement se dérobe.  Ce saut , Marion l’évoque   explicitement : « Il ne reste donc qu’une voie ouverte : il faut que moi, l’amant , je décide de la sincérité d’autrui – autrement dit que moi , et non lui , réponde à la question « m’aimes-tu ? ». Ce  saut est d’abord  de l’ordre de l’amour . Mais  n’est-il pas aussi  de l’ordre de la connaissance ? Mais alors, par cet  acte de foi, n’est-ce pas  toute le démarche phénoménologique , centrée sur un Dasein désespérément clos sur soi , qui se trouve remise en cause ?  Car ce qui se constitue dès lors que j’ai accompli ce saut , n’est  rien moins qu’un monde objectif , un monde interpersonnel mais aussi un monde réel , dont une fois pour toutes je ne me pense plus comme le centre ni même l’incontournable porte d’entrée. Ce monde fut celui de la philosophie antique et médiévale , il reste, quoi qu’on dise,   celui de la science dite dure , il est le vrai monde où le Dasein lui-même , dès qu’il cesse de se penser comme dasein , se meut au quotidien.  Revenant à  l’importante  prémisse de l’essai de Marion selon laquelle le savoir et l’amour ne sont pas séparables, il n’est sans doute pas inutile de dire, comme l’avait , semble-t-il, pressenti  Jules Lagneau,  (et comme le montre peut-être a contrario la pathologie de l’autisme) que l’accès à ce monde passe par quelque chose comme un acte d’amour . Que pour parler comme Marion, mais aussi pour revenir à la Bible, l’acte de connaître est un acte érotique.

 

                                                              Roland HUREAUX 

 

 

                                                              

 

 

 

par france publié dans : roland.hureaux
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus