Mardi 29 août 2006
 

Villepin aurait-il le goût de l’échec ? En faisant du projet de fusion GDF-Suez – et donc de la privatisation de GDF - , le dossier emblématique de la rentrée, le premier ministre commet la même erreur qu’avec le CPE.

Comme alors, il s’engage sur un dossier controversé sans bénéficier d’un appui franc de sa majorité. D’abord parce que beaucoup de députés ont des doutes sur l’utilité de l’opération. Ces doutes subsistent malgré la gigantesque opération de communication orchestrée dans le courant de l’été par les dirigeants des deux groupes. Les réticences exprimées par la commission européenne ne sont pas là pour les rassurer. Ensuite parce que, une fois encore, le parti majoritaire que dirige Nicolas Sarkozy ne fera, dans son appui au gouvernement, que le service minimum. Certes, le président de l’UMP a dit, après quelques tergiversations et de la manière la plus elliptique, qu’il soutiendrait le projet, mais on se doute qu’au moindre remous, il prendra ses distances, comme il l’avait fait pour le CPE. Si le projet avait été incontestable, un tel risque eut été négligeable.

La deuxième erreur de Dominique de Villepin touche à sa stratégie d’image : une fois de plus, il s’engage sur la voie libérale alors que le créneau est occupé par Sarkozy et il délaisse celui qu’il avait choisi lors de son entrée en fonctions et où il aurait pu exceller : la réaffirmation du rôle de l’Etat. A cette réaffirmation d’un Etat arbitre et référent, qui ne se résume évidemment pas au recrutement de policiers et de gendarmes ou à la pose de radars sur les routes, les Français aspirent profondément après deux décennies d’un libéralisme souvent brouillon, comme l’a montré le référendum du 29 mais 2005. C’est parce que beaucoup espéraient qu’il irait dans ce sens là que Villepin fut si populaire à l’été 2005. Or le premier ministre, au grand désespoir de ses soutiens, délaisse avec obstination ce terrain sur lequel il était attendu, pour courir sur les traces de libéraux qu’il ne rattrapera jamais. C’est une loi de la politique, en effet, qu’on ne rattrape jamais ceux qui, sur un créneau donné, sont partis en pole position ( tout comme Villiers ne rattrapera jamais Le Pen sur l’immigration ! ).

Au moins le projet du CPE partait-il de bonnes intentions : il se fondait sur une logique de libéralisation du marché du travail, telle que la préconise l’OCDE,   peut-être contestable ou au moins maladroitement appliquée, mais dont le but final était bien l’amélioration de la situation de l’emploi des jeunes.

On a du mal au contraire à percevoir l’intérêt de l’opération Suez-GDF. Suez n’a aucun caractère stratégique, GDF, déjà premier gazier européen, peut difficilement dire qu’il n’a pas la taille critique pour affronter le marché et rien ne dit que sa privatisation le rendrait plus efficace. Quoi que l’on fasse, on n’empêchera pas l’opinion d’associer cette opération à la hausse considérable et très impopulaire des tarifs de l’énergie depuis cinq ans.

Ainsi Villepin s’apprête t-il à engager avec des appuis incertains une bataille inutile et sur un mauvais terrain. Il risque de perdre en septembre le regain de popularité que lui ont valu pendant l’été son action au Liban aux côtés du président de la République et l’amélioration de la situation économique. Pour quoi faire donc ?

Il était pourtant aisé de transformer ce projet de loi controversé en un grand projet positif et consensuel : par exemple en le centrant sur les économies d’énergies, en ne se contentant pas à cet égard de mesurettes mais en « mettant le paquet » pour opérer une véritable révolution énergétique analogue à celle de 1974, et d’autant plus populaire que pour les Français, la hausse de l’énergie est ressentie comme le principal facteur de l’érosion de leur pouvoir d’achat. Peut-être n’est-il pas trop tard  pour donner cette inflexion au projet mais il faudrait alors renoncer à privatiser GDF, faute de quoi rien n’empêchera l’opinion de considérer que c’est là le cœur du projet et que le reste, pour innovant qu’il soit, n’est que de l’habillage.

Le moindre des paradoxes est qu’ayant voulu trancher avec la politique médiocre de son prédécesseur, centrée sur une calamiteuse décentralisation, Dominique de Villepin semble demeurer sous son influence. Les promoteurs les plus ardents de l’opération Suez-GDF, Thierry Breton et Jean-François Cirelli appartiennent tous les deux au clan Raffarin : tout se pesse comme si celui-ci tirait encore les ficelles.

On entend souvent à l’UMP que Villepin, ayant mis une croix sur ces chances propres, vise par des opérations qui ne pourront qu’accroître l’impopularité de la droite, à saper les chances du candidat de Sarkozy à l’élection présidentielle. Une telle mesquinerie n’est évidemment pas dans son tempérament. Il reste que les socialistes ont compris que le deuxième tour de celle-ci pourrait bien se jouer sur l’affaire GDF ; c’est pourquoi ils préparent une bruyante bataille de procédure lors de la session extraordinaire de septembre.

Villepin veut-il surmonter la mauvaise opinion qu’ont pu avoir de lui certains milieux d’affaires proaméricains – au moment où courant 2005 sa cote était au plus haut. Mais à quoi bon ? Les milieux d’affaires vont du côté du gagnant. Si le premier ministre remonte la pente dans l’opinion, ils finiront pas lui trouver des qualités. Or ce n’est pas le projet Suez-GDF qui la lui fera remonter.

Serait-il contraint à l’opération par Jacques Chirac ? Mais dans quel but ? Pour permettre au président de redorer son blason en demandant par exemple une nouvelle fois le retrait du projet s’il était trop violemment contesté et se poser en arbitre ?

On peut craindre plutôt que Villepin ne soit atteint du syndrome typiquement chiraquien de l’action pour l’action, qu’il soit animé par la conviction un peu simpliste que  plus on « bouge », mieux c’est : plus on a de chances de garder l’initiative, plus on donnera l’impression de gouverner, plus l’opinion vous en saura gré. Dangereuse illusion : la politique du XXIe siècle n’est pas la campagne d’Italie ; il vaut mieux, dans la guerre moderne, tirer un ou deux coups bien ajustés que vider les chargeurs n’importe où n’importe comment. Gouverner, ce n’est pas agir pour agir, c’est agir à bon escient. Dans l’affaire Suez-GDF, on est loin du compte.



Roland HUREAUX


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Lundi 7 août 2006

Rien de plus affligeant pour ceux qui aiment la véritable Espagne que l’image artificielle qu’on s’en fait  trop souvent de ce côté ci des Pyrénées.

Il y avait jadis l’Espagne des toreros et du fandango, de Carmen et des pénitents de Séville, terre implacable de la foi la plus ardente et des guerres sans merci.

Il y a aujourd’hui l’Espagne de Zapatero, qui a fait   récemment  la une du   Le Nouvel Observateur , grand hebdomadaire de gauche,  mais est aussi célébrée par les   organes de presse de tout  bord, même  The Economist,   comme le pays à la mode : une social-démocratie ouverte et respectueuse de l’économie libérale,  une croissance économique exemplaire,     une décentralisation radicale, l’adoption sans réserves de l’euro,  le oui à la Constitution européenne ( quoique avec 60 % d’abstentions),  le mariage des  homosexuels et leur  possibilité d’adoption , les régularisations massives d’immigrés  et,  fait déjà plus ancien dont les Espagnols sont en train de revenir, le cannabis en vente libre. Bref : le pays catholique et traditionnel  par excellence  est devenu en quelques années, sous les applaudissements des médias  internationaux, le pays le plus branché,  l’Eldorado du politically correct. Une nation    audacieuse  à faire  honte aux Français, toujours jacobins rétrogrades, xénophobes sournois, encore rétifs au mariage dit « gay », refusant hargneusement l’intégration européenne  et, c’est bien fait pour eux, à l’économie stagnante !

Il est vrai que la réussite, bien réelle, de Madrid devenue – ou redevenue après des siècles de léthargie – une grande métropole internationale  ouverte au monde, contribue à nourrir ces illusions. Cette réussite contraste avec le provincialisme où s’enfoncent les autres grandes villes de la péninsule, à commencer par Barcelone, plus soucieuses de cultiver leur particularisme ethnique que de s’ouvrir au monde.  

De cette nouvelle Espagne, Pedro Almodovar, metteur en scène talentueux  et homosexuel affiché, et Pénélope Cruz,   symbole de la nouvelle Espagnole pleinement libérée ( bien qu’au « au bord de la crise de nerfs »…), de pair avec le nouveau président du gouvernement socialiste, à l’allure juvénile et décontractée, sont les symboles emblématiques largement reproduits par les couvertures des magazines. 

Hélas, la véritable Espagne est loin de ces clichés où se complaisent   les ayatollahs de la pensée unique internationale

Sa prospérité est fragile : liée à la bulle immobilière et à une explosion des crédits aux particuliers, elle réserve, dès que la bulle percera, des lendemains qui déchantent ; le respect apparent du pacte de stabilité européen repose sur des statistiques encore plus douteuses  que les nôtres ( même s’il est vrai que les prélèvements  obligatoires sont beaucoup moins lourds en Espagne qu’en France ), le rapport entre le centre et la périphérie est  loin d’être stabilisé.  Surtout, donnée majeure,  la situation démographique du pays est catastrophique.  Le taux de fécondité est à 1,2  (  rappelons que ce taux est de 2,1 aux Etats-Unis, 1,9 en France, 1,7 au Royaume-Uni). L’Espagne est en train de dépérir à grande vitesse  ou plutôt elle « brûle la vie par les deux bouts » comme on dit ;  elle  est comme un immeuble  en flammes : tandis qu’il se consume, les gogos admirent l’éclat de la flamme  et croient qu’il  embellit. Cette situation est grave sur le plan biologique:  les générations espagnoles ne se remplaçant qu’à moitié,   le pays  est vouée à la disparition  à l’échéance d’un siècle ; elle l’est aussi sur un plan plus général : l’indice de fécondité est comme la synthèse du moral d’un peuple ; l’effondrement de la natalité – que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et de l’Est, mais sans que l’on chante autant de louanges des pays en cause  -  reflète de graves déséquilibres. L’imprudente  liquidation de la politique familiale  (assimilée de manière historiquement erronée  au franquisme) n’explique pas tout,  la crise de la famille ( si bien illustrée par Carlos Saura ) non plus  : c’est toute une société qui, ayant perdu ses repères,  prise de vertige, se laisse aspirer  par le néant.

Gageons qu’en fait,  c’est bien pour cela que l’Espagne est si populaire dans certains milieux  dont le goût de la modernité n’est que le vernis du  nihilisme :  parce que d’une manière plus radicale que le reste de l’Europe, ce pays , où la déchristianisation est presque aussi avancée  que chez nous,  liquide dans la fiesta  l’héritage judéo-chrétien que, plus audacieusement que d’autres poursuit sa course à l’abîme. Derrière les feux de la rampe du « miracle espagnol », l’instinct de mort.  On aime l’Espagne qui apostasie et transgresse mais aussi, sans le dire,  l’Espagne qui se suicide avec panache.

Par derrière la crise de la société,  se profile celle  du système politique espagnol. Le pays avait forcé l’admiration du monde par la sagesse avec laquelle il avait su gérer l’après-franquisme : trois hommes y avaient plus que d’autres contribué : le roi Juan Carlos qui, même si son étoile  commence à pâlir , a longtemps impressionné par son charisme et sa prudence,  Adolfo Suarez, premier chef de gouvernement de l’Espagne démocratique (1976-1980) , castillan jeune et grave, conscient de la difficulté de sa mission  et  menant la barque avec   discernement : l’un et l’autre vinrent à bout avec courage de la tentative de  coup d’Etat anachronique   de 1980 , Felipe Gonzalez (1980-1996) , représentant de la gauche dans ce qu’elle a de plus respectable : fils d’ouvrier agricole andalou arrivé au sommet ,   fier des valeurs populaires qu’il incarne   mais en même temps  prudent social-démocrate  ayant le sens de l’Etat. La transition fut fondée sur un triple équilibre  que chacun, de quelque bord qu’il soit, s’attacha à préserver :

-  entre  le pouvoir central et les autonomies ;

-  entre la tradition ( représentée d’abord par l’Eglise catholique) et la modernité , inspiratrice d’une laïcité tempérée ;

-  entre la mémoire franquiste et la mémoire républicaine, chacun convenant que l’Espagne nouvelle ne pouvait se fonder sur l’exclusion d’aucune.

Avec le néo-conservateur  José Maria Aznar (1995-2004), vint le temps de la droite américaine et ultralibérale ( l’intéressé n’est pas pour rien l’inspirateur de Nicolas Sarkozy ! ). Si l’Espagne de toujours y perdait ses couleurs, les équilibres de la transition n’étaient pas remis en cause.

Le bilan du socialiste José Luis Zapatero n’est pas nul : avoir obtenu que l’ETA dépose les armes est une réussite considérable. Mais à quel prix ?

Avec l’actuel premier ministre, on assiste, pour la première fois depuis 1975,  à la remise en cause   radicale du triple équilibre de la transition :

-  les concessions qui sont faites à la Généralité de Catalogne et celles qui vont l’être au gouvernement basque  vont si loin dans la décentralisation que l’on peut se demander combien de temps l’unité espagnole y survivra : après la Catalogne et le Pays basque, viendront sans doute  le tour de la Galice et de l’Andalousie et puis après ? Le fédéralisme espagnol, comme le fédéralisme  belge, qui son acclamés en   Europe,  vont aujourd’hui plus loin que l’allemand  ou l’américain : il n’est pas encore prouvé qu’ils  soient  une molécule stable, autre chose qu’une  phase de transition avant la rupture du pacte national ;

-  l’adoption du mariage homosexuel en juillet 2005, malgré le défilé d’un million de manifestants à Madrid,  a mis l’Eglise et l’opinion catholique en position de rupture ;

-  enfin le nouveau pouvoir s’attaque sur tout le territoire aux signes de  la mémoire franquiste (noms de rues, d’institutions, statues) : au compromis entre les deux Espagne, n’est pas  loin de substituer la revanche de l’ Espagne républicaine, tenue pour celle de la lumière sur l’ombre.

On peut craindre qu’à  terme, ces ruptures soient porteuses de nouveaux drames.

En contraste avec  le sérieux plébéien de Felipe Gonzalez,  Zapatero  représente sans doute ce que les communistes détestaient le plus dans une certaine social-démocratie :    la légèreté petite-bourgeoise, l’insouciance du  fils de famille  qui  brade allègrement l’héritage reçu.  

Est-il nécessaire de dire que dans un tel contexte, la monarchie, mal enracinée, risque de d’apparaître assez vite comme un symbole suranné  et en porte à faux ?

Si la France est le pays de la mesure ( bien qu’elle ne l’ait pas toujours été !) , l’Espagne est , c’est bien connu, celui de l’exagération : elle a exagéré jadis la chevalerie, le catholicisme  tridentin ; puis l’anarchisme et le communisme ;  notre Front populaire ne fut que l’ombre policée du Frente  popular. Depuis dix ans, elle se lance à fond dans le « libéral libertaire »  au point que les Français ont l’impression  de n’être que des « coincés ». Les Françaises ont fumé avant les Espagnoles mais  jamais dans la rue comme ces dernières. Les Français ont mis les premiers le holà aux excès de l’Europe ; ils conservent jalousement  une politique familiale et ne sont pas encore prêts d’adopter le mariage homosexuel ( plus de 20 000 maires ont fait savoir  qu’ils ne les célèbreraient pas ), ils ne régularisent les immigrés que honteusement . Sur tous ces sujets, l’Espagne semble, elle,  aller « jusqu’au bout » sans complexes ; c’est pourquoi à  chaque phase,  y  voyant  la projection grossie  de ce qu’ils  voudraient être, certains  Français admirent l’exagération espagnole : au XVIe siècle, les Ligueurs admiraient l’Espagne de Philippe II, au XXe siècle la gauche française admirait le courage de la République espagnole ( sans se décider pour autant à l’aider, en dehors  des volontaires des brigades internationales ) ; aujourd’hui les libéraux libertaires  admirent dans l’Espagne un pays apparemment  plus « libéré » qu’eux.

Jusqu’à quand durera le mirage ? Déjà la Constitution européenne a marqué un divorce – plus apparent que réel – de sensibilités ; la théorie des « chocs asymétriques »  fait craindre qu’au  premier orage  d’une certaine ampleur, l’Espagne , avant même  la  France , ne soit conduite  à s’interroger sur la pertinence de son adhésion   à  la zone euro qui oblige son économie à monter les cols avec le même braquet que l’économie allemande . 

Après l’euphorie factice d’aujourd’hui,  il n’est pas exclu  que quelque choc   salutaire vienne   sauver l’Espagne   de sa marche flamboyante au néant.

                                                                     Roland HUREAUX

 

 

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Jeudi 3 août 2006

 

Vingt siècles d’un  christianisme  parfois trop mièvre, ont fait  perdre de vue ce que pouvait avoir de sage la maxime biblique « Œil pour œil , dent pour dent » (Exode 21, 25 ; Lévitique 24, 20 ).

Dans le contexte tragique de la guerre au Proche-Orient  où il est de bon ton de  dénoncer  la « loi du talion »,  cette affirmation pourrait passer pour une mauvaise plaisanterie  si on ne considérait combien  un tel  commandement a constitué  un progrès dans  une époque barbare où la pratique ordinaire était plutôt « deux yeux pour un oeil, trente-deux dents pour une dent ». D’autant que le livre du Lévitique ajoute  « la sentence sera la même, qu’il s’agisse d’un concitoyen ou d’un étranger, car je suis Yahvé, votre Dieu ».

Le même commandement  serait  aussi un progrès  en notre temps, qui se pense civilisé, mais  où peut-être à cause de cela,  les plus forts  ont pris l’habitude de représailles démesurées.

Le bilan provisoire  du conflit en cours s’établit à plus de  800 victimes libanaises , principalement civiles et 52 israéliens, 34 militaires et 18 civils : un rapport qui est déjà de un à quinze .

Même si l’on comprend l’exaspération des Israéliens face à cette écharde dans le pied  que constitue pour eux le Hezbollah, fallait-il tuer plusieurs centaines de personnes, civils pour l’essentiel,   pour libérer  ou venger  deux soldats enlevés ?  Faut-il détruire sous les bombes un pays entier  pour déloger quelques centaines de miliciens qui se trouvent  à peu de  distance de la frontière ?  

Dans le même esprit, on se souvient que la seconde Intifada ( à partir de septembre 2000)  avait causé la mort    de 4 907 personnes  dont 3 815 Palestiniens et 1 092 Israéliens , ce rapport de 1 à 3 ou 4 se retrouvant à peu près constant à chaque opération.

Israël n’est pas seul en cause. Son grand allié les Etats-Unis présente la même fâcheuse propension à sur-réagir. Quelle que soit l’horreur de l’attentat du World Trade Center , ses 3000 morts ont été largement dépassés – peut-être dans un rapport de 1 à 10 – par le nombre de victimes afghanes de la guerre de représailles menée en Afghanistan . Il en va de même en Irak où  malgré le nombre croissant de  victimes américaines –  plus de 2000 à ce jour,  on est encore loin des 100 000 victimes irakiennes  environ qu’a fait l’intervention américaine.    

On peut trouver à cette propension à la  sur-réaction  plusieurs motifs. L’ exaspération devant le terrorisme, bien sûr :   même s’il a toujours été la réponse du faible au fort, il bafoue toutes les règles,   est insaisissable et imprévisible.  La théorie du zéro mort ( largement  battue en brèche aujourd’hui à Bagdad) ou en tous les cas le souci de limiter au maximum les pertes dans son camp conduit à l’usage de bombardements massifs aux dommages collatéraux considérables.

Mais il  faut aussi faire sa part, tant dans l’attitude Israël  que dans celle des Américains, de ce qu’on appellera la volonté d’éradiquer le « mal ». En sur-réagissant aux agressions par  des représailles généralement disproportionnées,  Israël veut arracher  une paix durable avec ses voisins.  De manière encore plus manifeste, les Etats-Unis agissent avec le propos délibéré  - et parfaitement illusoire - de préparer la paix perpétuelle, en éliminant les fauteurs de trouble de la surface de la terre. Les uns et les autres veulent   faire comprendre une fois pour toutes  aux « méchants » qu’il faut qu’ils plient.

Le caractère impitoyable des foudres des Etats-Unis  est  inséparable de la théorie de la « fin de l’histoire » . Fin tenue pour imminente, déjà proclamée,  mais encore  retardée par les forces du mal . Plus on frappe fort, plus on espère hâter cette fin . Chaque guerre depuis 1918 est la der de der.

Cette idéologie ne connaît pas le combat entre égaux ; il ne connaît que la lutte du bien et du mal. Et pour cette raison aussi , cette lutte  ne peut être qu’impitoyable. Que l’enfer de la  terreur  soit pavé des bonnes intentions de l’utopie n’est pas nouveau. S’agissant des Etats-Unis ,  Henry Kissinger  (1)  a montré après d’autres combien leur mentalité  était depuis longtemps propice à une vision manichéenne de la guerre . Dix dents pour une dent , cent s’il faut : qu’importe  si la paix définitive , fondée sur l’avènement de la démocratie et du marché, est à ce prix.

Nous sommes ainsi loin du temps féodal où la guerre était acceptée comme une  donnée de la condition  humaine qu’il s’agissait non point d’abolir mais de régler au mieux: c’était le temps de la chevalerie , il est révolu.

Mais comment penser que les non-Occidentaux, spécialement les peuples directement frappés par ces impitoyables représailles, qui vont du double au décuple, parfois au centuple  , vont y voir la marque de l’idéalisme ?

Comment n’y verraient-ils pas   au contraire une forme de racisme ? Ma vie vaut trois , dix , cent, mille des tiennes. Poussé à l’extrême ; le raisonnement israélien ou américain    signifie « ma vie vaut tout , la tienne rien » .  

C’est  là que le vieux principe , où  les  esprits superficiels ne verront   qu’un esprit de vengeance archaïque , avait du bon. « Oeil pour œil , dent pour dent » signifie certes : « prends garde, je ne me laisserai pas faire » . Mais il signifie aussi : « nous sommes fondamentalement des égaux, ceci est une dispute  entre égaux : mon œil vaut le tien , ma vie vaut ta vie , pas moins mais pas plus .   

Au demeurant le principe est devenu universel . Le Koran lui-même ne dit-il pas : « Mois sacré contre mois sacré . Ce qui est sacré relève du talion. Quiconque transgresse contre vous , transgressez contre lui d’une manière égale » ( I, 190-191) ?

S’il est vrai que la rivalité mimétique , selon laquelle le sang appelle le sang , se trouve comme le dit René Girard , au cœur de l’aventure humaine , le commandement biblique invite à un premier degré de modération , prélude peut-être à des pourparlers en vue de quelque paix de compromis , d’autant plus accessible que la symétrie des représailles contient le message implicite d’une parité et donc, au moins potentiellement , d’une fraternité .

Certes, dira- t-on,  l’Evangile va plus loin : « si on te frappe la joue droite , tends la joue gauche » (Mathieu 5, 39) . Mais   on dit aussi que l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’idéalisme christique , pour fondé qu’il soit dans l’absolu , a nourri toutes les formes de millénarisme , dont l’idéologie de la fin de l’histoire  est un des aboutissements .

Il faut que les combats cessent au Liban, spécialement après l’affreux massacre de Cana,  mais ne donnons pas dans l’utopie : la paix perpétuelle ne sera pas instaurée si vite  entre  Israël et ses voisins. Il faut peut-être que les partenaires , Israël en premier lieu,   prennent leur parti de l’état de guerre et , faute de pouvoir  l’abolir, songent d’abord à la contenir , cela par cette vieille vertu qu’est le  sens de la mesure . Dans cette région troublée l ’application du principe  « Oeil pour oeil, dent pour dent » mais rien de plus, ce ne serait déjà pas si mal.  

 

                                                 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                      Henry Kissinger, Diplomatie, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1996

 

 

2.                      On oublie souvent de citer la suite : « Ainsi vous serez les fils de votre père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes »  (Mt 6, 45) , autrement dit « vous serez des dieux ».

 

 

 

par Roland Hureaux publié dans : roland.hureaux
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Jeudi 3 août 2006

 

Rarement on aura vu un tel arsenal de   moyens déployé  pour convaincre une  assemblée parlementaire   réticente  que ceux qui le sont cet été   par  les dirigeants du groupe Suez et de Gaz de France, avec l’appui actif  du ministre des finances Thierry Breton,  en faveur du projet de fusion des deux groupes et , par conséquent, de  la privatisation de GDF.

Rien en effet  n’est épargné  pour convaincre une majorité à juste titre réticente devant ce  projet où on soupçonne que d’importants intérêts sont en cause. On peut se demander au passage si le président de GDF, entreprise jusqu’à nouvel ordre sous contrôle de l’Etat, est vraiment dans son rôle en se faisant le propagandiste actif d’une politique donnée, alors qu’il lui appartient d’être d’abord  l’exécutant  diligent et  discret des orientations déjà arrêtées par le gouvernement et le Parlement.

S’il est si difficile de convaincre la représentation nationale, c’est que les bonnes raisons pour justifier  ce projet manquent. Certes les cabinets  de communication  s’efforcent de faire  la mariée belle : on est ainsi passé de la rhétorique défensive – protéger Suez contre ENEL – à une vision plus  positive : constituer un grand  ensemble supposé compétitif. Mais les arguments avancés  ont néanmoins un air de déjà vu.  En gros : dans un monde de plus en plus concurrentiel, il faut, dit-on,  pour faire face à une « impitoyable compétition », des groupes de plus en plus gros. 

Ces  arguments trop simples sont largement spécieux.

Il n’est pas certain d’abord que le marché européen de l’énergie soit de plus en plus concurrentiel. On nous bassine  depuis plusieurs années sur la perspective d’ouverture totale du marché énergétique européen au 1er juillet 2007. Mais la concurrence ne joue pas aussi facilement en matière énergétique que pour les  biens de consommation. La distribution est prisonnière de réseaux largement cloisonnés  et d’habitudes prises. Aussi bien en matière de gaz que d’électricité, les particuliers et même  les entreprises ne changent pas volontiers de fournisseur. Une fusion juxtapose  un réseau à un autre, le belge au français en l’occurrence sans créer nécessairement une capacité à empiéter sur le territoire des tiers. Au demeurant qui croit, en dehors de Bruxelles, que les grands groupes européens veulent vraiment se faire  concurrence ?  La hausse générale des prix du gaz et de l’électricité au cours des dernières années, bien au-delà de celle des  cours mondiaux, montre que   ceux qui ont promu la libéralisation du marché européen pour avoir l’énergie à bon marché en sont pour leurs frais : on a du mal à penser que les dispositifs sophistiqués qui ont été mis  en place à cet effet , dont les autorités de régulation sont supposés surveiller l’application, représentent un progrès substantiel.

Il n’est ensuite pas certain que le gigantisme  soit une nécessité absolue pour survivre dans cet univers. Sûrement pas pour acheter  du gaz  dans la mesure  où les relations politiques des Etats consommateurs avec   les grands Etats producteurs, notamment la Russie , continuent d’être déterminantes. Bien plus que la taille des opérateurs, importent les considérations géopolitiques. Rien n’empêche au demeurant Suez et GDF,  chacun avec son statut,  de se regrouper pour acheter s’ils l’estiment nécessaire (comme pour réaliser d’autres projets).

Il n’est   pas non plus  sûr que cette fusion améliore sensiblement les capacités de négociation de GDF:   ajouter la consommation belge à la française, ce à quoi revient en gros cette opération,  ne bouleverse pas la donne :   même en intégrant les CA consolidés ( et  en ne retenant naturellement pour Suez que la seule branche énergétique) , la  nouveau groupe ne pèserait qu’une fois et demi Gaz de France.

Il n’est d’ailleurs pas assuré enfin que GDF ait vraiment un problème de taille  critique : il est déjà, selon sa documentation interne,  le numéro 1 de la distribution de gaz en Europe , il a le premier réseau de distribution européen !   On se souvient comment Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre,  avait dit  pour  promouvoir l’ouverture du capital d’EDF que celle-ci  permettrait de constituer « un   grand groupe électrique de dimension internationale »,   sans crainte du ridicule puisque EDF était  déjà - et est toujours -   le premier électricien mondial ! On nous dit maintenant qu’avec EDF et l’éventuel GDF-Suez nous aurons deux des trois ou quatre leaders mondiaux : n’en jetez pas ! La vérité est que GDF n’a à l’heure actuelle aucun problème de taille critique: on en a inventé un pour les besoins de la cause.

On nous parle aussi  de synergies  entre les deux groupes. En  dehors de la fourniture de l’électricité et du gaz à la Belgique (ELECTRABEL),  ce sont les services aux collectivités locales : eau, assainissement ( appelé aujourd’hui « environnement »), pompes funèbres etc qui constituent le noyau dur de l’activité de Suez, ex-Lyonnaise des eaux.  Il est très séduisant d’évoquer « un grand opérateur  dédié à  l’ énergie et l’environnement »  mais qui ne voit que  ces activités ont en fait peu en commun sinon  l’importance des réseaux, les relations privilégiées avec les collectivités locales ( avec les dérives que l’on sait)  et   le peu de concurrence véritable. Que l’on sache, l’eau  et le gaz ne sont pas prêts d’emprunter les mêmes tuyaux !  Si synergie il y a, elle est bien davantage entre EDF et GDF ; tous les arguments utilisés pour justifier le rapprochement  GDF-Suez rendent  plus incompréhensible le divorce de ces deux entités nationales depuis longtemps associées dans l’esprit des Français. Il paraît que l’Europe n’autorise pas  leur coopération par crainte du gigantisme  - et on prône en même temps le rapprochement avec Suez pour faire grand !  Gigantisme ou pas, il faudrait savoir ce que l’on veut !  Tout le monde est  d’accord aujourd’hui pour penser que le dogmatisme pseudo-libéral de la Commission , comme jadis le dogmatisme socialiste, a surtout dans le secteur de l’énergie, apporté beaucoup de complications : les consommateurs qui reçoivent désormais séparément leurs factures d’électricité et de gaz en ont un aperçu. Et ce n’est pas l’évolution des tarifs, tous largement orientés à la hausse, qui les en consolera.

Aussi curieux que cela paraisse, les partisans de la fusion, le doigt sur la couture du pantalon dès qu’on leur parle de réglementation européenne, en viennent à tenir une prise de contrôle de Suez par un groupe italien  pour une catastrophe nationale !  Pour une entreprise qui n’a, quoi qu’on prétende, rien de stratégique -  à la différence d’EADS et même d’Arcelor - , on ne voit vraiment  pas ce qu’il y a   d’anormal  dans le cadre du marché unique européen à ce qu’un groupe italien le rachète,  à supposer que ce soit la seule solution alternative. On nous parle de milliers d’emplois menacés : mais les agents de Suez qui entretiennent nos réseaux d’eau vont-ils être délocalisés  - d’autant  qu’à ce que l’on comprend,  ENEL ne s’intéresserait vraiment qu’à ELECTRABEL ? Il est d’ailleurs remarquable de voir comment tous les  bons apôtres de la construction européenne ont peu de scrupules à exiger de l’Etat français une intervention qui exaspère au plus haut point nos partenaires italiens et belges ( les Italiens , à qui EDF a déjà bien inutilement taillé des croupières sur leur sol,  se sentent frustrés d’une opération qui entre pourtant dans la logique européenne, les Belges ont les sentiment d’être dans cette affaire tenus pour un pur objet de marchandage à qui on ne demande pas son avis ). Voilà bien le patriotisme économique dévoyé par des gens qui n’étaient généralement pas si chatouilleux sur l’intérêt national quand il s’agissait de promouvoir la Constitution européenne !

Curieusement on argumente en même temps  qu’ENEL est l’émanation de l’Etat italien alors que GDF-Suez aurait un actionnariat plus diversifié.  Lequel ? Sans doute à terme, comme bien d’autres entreprises françaises privatisées, des fonds de pension américains ?  

Alors pourquoi un tel déploiement d’énergie en faveur  du projet ? Au point que le gouvernement s’apprête, tous risques politiques assumés, à renier les engagements pris au moment du vote de la loi du 9 août 2005 de ne pas privatiser GDF ?

Il est certain que les deux principaux protagonistes du projet, Gérard Mestrallet , Président  de Suez, dont la carrière s’est faite dans les  cabinets de gauche et Jean-François Cirelli,  issu au contraire de l’entourage de Raffarin ( Raffarin , Breton, Cirelli :  le « clan des Poitevins » ? ) ont un intérêt direct dans l’affaire : le premier joue sa place ,  le second  peut espérer, en cas de privatisation de son groupe une augmentation exponentielle de sa rémunération ( déjà substantielle puisque elle est indexée   sur les résultats du groupe, eux même  directement tributaires des augmentations de tarifs qu’il saura obtenir de  ses amis  de Bercy  au détriment des consommateurs ).

Par derrière l’intérêt des dirigeants, il y a  celui des actionnaires éventuels,  banques d’affaires, fonds de pension pour ces « vaches à lait »  par excellence que sont les grands services publics. Cela pour les mêmes raisons que l’on a évoquées  plus haut : le fait que la concurrence y joue et y jouera quoi que l’on fasse  de fait assez peu , qu’il  est donc possible de réaliser de substantiels profits grâce à des   augmentations suffisantes des tarifs,  judicieusement négociées avec les gouvernements – avant de pouvoir être   décidées unilatéralement - , ce qui revient à   rançonner le consommateur. Quand on parle de constituer des « grands groupes de forte capacité financière »,    c’est aussi de cela qu’on parle !  Curieusement plus la saison des privatisations avance, plus les fruits en  sont juteux : au début on privatisait  - légitimement - des entreprises industrielles aux profits aléatoires ;  ce qui reste aujourd’hui à privatiser, c’est le noyau dur du secteur public, les  grands services publics où le risque est quasi-inexistant ( le comble étant  les autoroutes à péage). Plus on va,  plus les convoitises se font  donc pressantes.

 Mais dans des pays ( la France n’est pas un cas isolé en Europe ) où les charges des entreprises augmentent et les revenus des salariés stagnent – ne cherchons pas d’autre cause au malaise persistant de l’opinion - , cette ponction prévisible sur le reste de l’économie et sur les consommateurs est-elle bien opportune , y compris politiquement ?  Le contrôle par l’Etat n’était –il  pas le meilleur  moyens de protéger les intérêts des consommateurs tant privés que professionnels ?   La majorité actuelle a-t-elle mesuré les dégâts considérables que lui ont  causé les augmentations inconsidérées du prix du gaz  - + 47 % de 2000 à 2006 -  qui témoignaient elles aussi , soit dit en passant,  du pouvoir de manipulation des dirigeants de GDF ?

Il faut bien le dire :   l’affaire GDF-Suez  arrive à un bien mauvais moment:  s’agissant des privatisations, les langues commencent à se délier. Selon des experts à la  compétence irrécusable, le patrimoine de l’Etat  privatisé depuis 1987  aurait été en moyenne cédé à la moitié de son prix : la plus grande spoliation que la France ait connu depuis la vente des biens nationaux, dit-on. Les dérives récentes d’EADS ( heureusement calmées par la nomination de Louis Gallois,  grand serviteur  de la chose publique , et symbole d’un opportun  « retour aux fondamentaux ») ont mis au jour dans quel environnement  de gabegie et d’affairisme , les privatisations, nécessaires jusqu’à un certain point, ont dérivé : il se  peut qu’ à cet égard nous n’ayons  pas tant que l’on croit de raisons de juger de haut  ce qui s’est passé en  Russie. Les syndicats, eux-mêmes, pris en défaut dans la gestion des fonds des comités d’entreprises, n’osent pas  élever la voix. Le parti socialiste qui, de 1997 à 2001,  a permis à la   braderie d’ atteindre  des sommets inégalés, est le  dernier  fondé à parler.

Que quelques personnes ayant un intérêt direct dans l’affaire arrivent à convaincre le gouvernement   qu’un projet  aussi mal fondé que le projet de fusion  GDF-Suez  représente un intérêt majeur pour l’Etat frise l’imposture. Une telle manipulation  témoigne en  tous cas du niveau de   dégradation des mœurs publiques   atteint aujourd’hui. Il est important que le Parlement, que l’on a déjà tourné en ridicule en l’obligeant à se déjuger sur le CPE,  se ressaisisse, que donc il  résiste  sans faiblesse aux indécentes  pressions dont il est l’objet aujourd’hui.

 

Jean MARENSIN

par Jean Marensin publié dans : roland.hureaux
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Jeudi 3 août 2006

 

 

Les grandes manœuvres qui se déploient depuis quelques années sur le marché européen de l’énergie donnent lieu dans la presse et les  débats politiques à une série de poncifs  que l’on pourrait résumer de la manière suivante :

-   l’avenir est à un grand marché européen intégré de l’énergie, spécialement du gaz et de l’électricité, tel que le  promeut la commission de Bruxelles ;

-   ce marché sera le lieu d’une concurrence bénéfique pour tous ;

-   entre autres effets favorables, cette concurrence doit faire baisser les prix de l’énergie pour le plus grand profit de l’industrie  et des particuliers;  

-   il s’accompagnera d’  une dérégulation à caractère libéral ;

-   la France, attachée aux privilèges surannés d’EDF et GDF  et craignant frileusement  la concurrence tend à refuser cette ouverture du marché ;

-   cette réticence provoque l’exaspération de nos partenaires ;

-   l’étatisme français coûte cher à notre pays: des entreprises peu compétitives ; une énergie plus chère ; il maintient  les  privilèges exorbitants du personnel et des syndicats ;

-   les entreprises françaises, singulièrement EDF, doivent se préparer à l’ouverture du marché en prenant pied  de manière agressive chez nos principaux partenaires.

La récente décision du gouvernement français de fusionner GDF et Suez, ce qui aboutit à privatiser GDF,  reflète parmi d’autres  une  telle conception.

Hélas, cette vision partagée peu ou prou par la plupart des journalistes et beaucoup d’hommes politiques est fausse de bout en bout.

On voudrait, pour l’établir combien,  démonter  les principales idées  reçues sur lesquelles elle repose en rappelant un certain nombre de faits.

 

 

 

1.                        Le marché européen de l’électricité est à ce jour un marché cloisonné,  peu susceptible pour des raisons physiques de s’ouvrir à court terme.

 

 

Le marché de l’électricité a été au cours du XXe siècle organisé sur une base nationale, voire régionale (Allemagne, Italie). Les échanges transfrontaliers supposent un réseau de  lignes à très haute tension  couvrant l’ensemble de l’Europe. Or à ce jour, ces lignes sont insuffisantes. Pendant longtemps, le Royaume-Uni a été isolé de la « plaque continentale ». L’installation en 1990 d’une liaison transmanche a réglé, mais en partie seulement,  la difficulté. Les  péninsules italienne et  ibérique demeurent des   marchés  relativement à part  faute de liaisons transalpines et transpyrénéennes suffisantes.

Ceci dit, rien n’empêche un opérateur situé en n’importe quel point de l’Europe de vendre au jour le jour de l’électricité à un  acheteur, voire un consommateur situé à l’autre extrémité. Compte tenu de l’obligation technique de maintenir un équilibre instantané entre production et consommation et donc  la même tension sur l’ensemble du réseau, cette transaction signifie qu’au moment où un consommateur « soutire » de l’énergie électrique en un point A du réseau, un autre opérateur en injecte  autant en un  point B.  Mais cela ne signifie nullement  que   les électrons introduits en A  vont aller en B. La circulation des flux électriques, tributaire de la mécanique quantique, dans un ensemble  comme le réseau européen est extrêmement complexe.  La seule  contrainte qui s’impose aux opérateurs est le maintien en équilibre du système.

Compte tenu de cette règle, le commerce transfrontalier de l’électricité  peut théoriquement se développer  sans limites. Mais la plupart de ces transactions, généralement opérées sur le marché de gros, s’annulent ; seuls les soldes font l’objet d’une transaction effective  d’un pays à l’autre. Or ces soldes sont soumis aux limitations physiques que l’on vient de voir.

En dépit de toute la rhétorique sur l’ouverture du grand marché européen, ces limites demeurent : il faudrait pour les   faire éclater que s’ouvrent de nombreuses lignes THT nouvelles entre les pays. Malgré des efforts récents de la commission européenne   dans ce sens, ce n’est pas le cas, d’abord parce que le besoin  n’est pas ressenti comme pressant, ensuite parce que les lobbies environnementaux qui bloquent ces projets sont de plus en plus forts, comme le montre le blocage de la ligne Cazaril- Aragon et de  la ligne Boutres-Carros, et, comme on le verra plus loin,  parce que ce n’est pas l’intérêt des opérateurs de réseaux.

Dans des pays à tradition fédérale comme l’Allemagne, c’est même entre les Länder que se rencontrent ces blocages physiques.

 

 

2.                        On peut tirer de là  que le bénéfice global  à attendre  d’une concurrence généralisée à l’échelle européenne, à supposer qu’elle soit possible, sans être nuls, sont limités.

 

Si  le commerce physique ne concerne que les soldes des transactions financières, on comprend que la marge de manoeuvre pour une meilleure allocation des ressources est réduite.

La concurrence sur les transactions qui s’exerce au travers du trading (  pour laquelle EDF s’est dotée en 1999 d’une filiale EDF Trading installée à Londres) porte davantage sur les marges des grossistes. Les clients dits « éligibles », c'est-à-dire les plus gros consommateurs  ( en France, le principal est la SNCF), qui peuvent  depuis déjà plusieurs  années changer de fournisseur  en ont sans doute bénéficié mais dans une proportion qui reste à déterminer.

Si l’on pouvait mesurer   les effets physiques  sur les flux réels des changements opérés par la libéralisation en cours des marchés européens, on les trouverait  sans doute insignifiants. Seule la répartition de la valeur ajoutée entre les opérateurs a dans certains cas changé au bénéfice d’intermédiaires qui ne produisent, ni ne transportent, ni n’organisent la distribution.

 

3.                        Le bénéfice global attendu de  la libéralisation est hypothétique dans la mesure où, tant pour des raisons exogènes qu’endogènes, les prix de l’énergie sont en  hausse partout en Europe.

 

 

Le marché du gaz est certes tributaire des cours mondiaux. Celui de l’électricité l’est  moins. Une des premières revendications d’EDF après son changement de statut de  2005 fut pourtant de demander une augmentation  des tarifs de près de 10 %. GDF revendique 16 %.

Cela est paradoxal dans la mesure où le principal avantage que le chancelier Kohl  et d’autres dirigeants européens attendaient de la libéralisation du marché de l’énergie en Europe était à l’origine une baisse des prix. Faute que l’Europe puisse s’adapter à la concurrence mondiale en baissant les salaires, elle devait, pensait-on, agir sur d’autres intrants à commencer par le prix  de l’énergie.

Or c’est le contraire que l’on observe. Il y a fort à craindre  que la libéralisation ( voire la privatisation) des entreprises, assortie d’un processus de concentration transnational,  dans un contexte physique qui limite sensiblement la concurrence effective, ne se  traduise par des ententes de type oligopolistique (1).

Le prix de l’énergie est  une  variable suffisamment essentielle de  la vie économique   pour que, longtemps, les gouvernements se soient souciés de le contrôler. Ils opéraient ainsi un arbitrage entre les intérêts de l’entreprise électrique ( qui sont aussi ceux de l’Etat actionnaire et de son personnel ) et ceux des consommateurs, industries et grand  public. Dans un contexte de  vraie concurrence, dont une des conditions serait la multiplication des intervenants à même d’opérer en n’importe quel point du territoire, on peut comprendre   que l’allocation libérale tire les prix à la baisse. Dans un contexte faussement libéral où l’Etat perd sa capacité d’arbitrage, il est à craindre que les intérêts des consommateurs ne soient sacrifiés (2).

 

 

4.                        La constitution de grandes unités transnationales privées n’est pas susceptible d’entraîner des progrès économiques substantiels.

 

 

On peut attendre plusieurs avantages de la  constitution d’unités transnationales. Le premier est l’accroissement de la concurrence à l’intérieur des Etats : mais ces unités se construisent par l’acquisition, non point de parts de marché plus ou moins flexibles en  fonction de la compétitivité mais de « segments de marché »  constitués  de capacités de production et de réseaux de distribution localisés.

Les différents  opérateurs européens  suivent des méthodes analogues et sont à peu près à égalité sur le plan technique : il y a donc  peu à attendre des fusions en matière de   « bench-marking.» Ce n’est pas le cas des investissements dans le tiers monde ou les pays neufs où de sensibles progrès peuvent être introduits par les opérateurs européens.  Si EDF a perdu au cours des années récentes un milliard d’€  en Argentine et   autant au  Brésil, ce fut pour des raisons strictement monétaires: sur le plan technique et commer