Lundi 29 décembre 2008

Malgré une agitation qui a pu laisser croire que la France  jouait le jeu anglo-saxon face à l’inertie allemande, c’est en définitive au modèle allemand que Nicolas Sarkozy s’est rallié dans la gestion de la crise.

 

Le dernier  sommet européen de Bruxelles qui devait terminer en fanfare la présidence française, est passé relativement inaperçu.

Hors la  décision fort peu démocratique  de refaire voter les Irlandais, il a été question d’un plan climat adopté à l’unanimité mais qui n’est, on le sait, qu’un plan a minima.

Le projet de relance européenne est, lui, passé à la trappe sans que cet échec ait fait la une d’aucun journal. Chaque pays fera dans son coin son petit plan de relance.

Pourtant que n’avait-on entendu au cours des semaines qui avaient précédé ? Sarkozy menait tambour battant, en accord avec le Royaume-Uni et avec l’appui de  la plupart des autres pays et même de la commission une offensive pour contraindre les Allemands à se rallier à une politique de relance de grande envergure, analogue à celle des Anglo-Saxons.   

On ne peut être il est vrai que frappé du contraste entre le comportement des Anglo-Saxons et celui des Européens su continent, Allemagne en tête, dans la crise.

La responsabilité des Anglo-Saxons est sans nul doute beaucoup plus lourde que celle des Européens. On ne l’a pas assez dit : les subprimes furent  d’abord un phénomène du marché intérieur américain. Sur leur propre marché intérieur, les banques européennes (Anglais et Espagnols mis à part) furent au cours des années qui ont précédé la crise extrêmement prudentes. C’est l’excès de liquidité qu’elles ont placé sur le marché américain des produits dérivés qui les a impliquées dans la crise.

Même si les Américains sont bien plus responsables de la crise que les Européens, dès qu’il s’agit de rebondir, le contraste est en sens inverse :   d’un côté des Anglo-Saxons d’une réactivité surprenante engageant des sommes considérables à la fois pour secourir le système bancaire et pour relancer la production. Des mesures drastiques telles la dévaluation de 30 % de la livre sterling. Les Anglo-Saxons n’ont même pas hésité, du jour au lendemain,  pour faire front à renier leurs principes   séculaires : larges prises de participation de l’Etat  dans les banques aux Etats-Unis, prise de contrôle à 50 % au Royaume-Uni.

Le contraste est cruel avec ce qui se passe sur le continent. Certes si les montants en jeu pour sauver les banques sont moins importants, c’est qu’elles sont moins atteintes par la crise. Mais s’agissant de la relance de l’économie, les sommes avancées  par la France sont faibles : 26 milliards  d’euros et encore ne s’agit-il pour une partie que de l’habillage de crédits déjà programmés. Le plan allemand se réduit à presque rien en dehors de la volonté bien réelle de sauver ce symbole national qu’est l’industrie automobile. On tient pour une grande audace que la BCE ait, pour la première fois de son histoire baissé ses taux d’intervention de 0,75 % (une baisse qui soit dit en passant n’est nullement répercutée par le système bancaire français) pour les ramener à 2,5 %. Mais c’est bien peu auprès   de la Fed descendue à 0 %.

Face à ces réactions totalement dissymétriques, reflet de deux tempéraments économiques très différents, où se situe la France de Sarkozy ?  A entendre les médias, à considérer les gesticulations du président : nul doute,  sa mobilité, sa réactivité sont de type anglo-saxon. « Mme Merkel réfléchit, moi, j’agis », dit-il. Il aurait ainsi réussi à isoler   l’Allemagne.

Oui, mais l’Allemagne n’a pas cédé. Et si l’on considère, non pas les discours mais  les actes,  à quelques  habillages près, c’est sur l’Allemagne que la France s’est alignée. 

Pour qu’il en aille autrement, il eut fallu faire plier significativement la politique de la banque centrale européenne ou celle du gouvernement de Berlin. Si Trichet s’est un peu assoupli - un peu seulement -  il n’en a rien été de Mme Merkel qui a ignoré les gesticulations françaises.  Faute d’arriver à  faire plier les Allemands, les Français pourraient menacer de sortir de l’euro. Mais de cela non plus il n’a pas été question.

Nicolas Sarkozy n’a même pas utilisé la marge de manœuvre que lui laissait l’Europe : assortir l’appui aux banques d’un contrôle plus strict de celles-ci  pour les inciter à prêter. Bien au contraire, les facilités qui leur ont été consenties ne sont assorties chez nous ni d’une prise de contrôle ni même d’une obligation de remboursement. Idéologie, copinage, timidité : Sarkozy reste, dans ce domaine à des années lumières des audaces d’un Gordon Brown à qui rien pourtant  rien ne l’empêchait d’emboîter le pas.  Comment contraindre les banques françaises de prêter davantage aux PME et aux particuliers afin d’éviter la récession ? La nomination d’un médiateur, l’appel à l’intervention des préfets apparaissent comme des palliatifs dérisoires  par rapport à l’ampleur du problème.

Sans doute les audaces anglo-saxonnes recèlent-elles des dangers : celui de relancer l’inflation au niveau mondial. Mais la timidité de la zone euro en recèle   un au moins aussi grave : que l’Europe continentale  s’embourbe dans une récession  à la japonaise,  trainant pendant des années une économie essoufflée, incapable de trouver un nouveau ressort, pendant que s’y poursuivrait la désindustrialisation. 

Il ne servait à rien de tant s’agiter si c’était pour demeurer, quant au fond, le toutou  discipliné de l’Allemagne.

 

                                                      Roland HUREAUX

 

 

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Lundi 29 décembre 2008

Alors que le président a sans états d’âme renvoyé aux calendes le projet de réforme des lycées, dont il est vrai personne n’avait compris ni le sens ni l’utilité,  il veut au contraire faire passer en force l’ouverture des commerces le dimanche.

La révolte de  60 députés de la majorité, provisoirement apaisée par une large atténuation du projet,  est apparue   clairement pour lui comme une menace grave qu’il lui fallait à tout prix conjurer.

Cette révolte, on la comprend : tant de projets mal ficelés, inadaptés ou carrément impopulaires sont soumis à la représentation nationale qu’on ne s’étonne pas qu’à la fin elle se rebiffe. C’est le fruit d’un système absurde où le chef exige une réforme par jour sans se demander si elles sont bonnes ou mauvaises. Cette fronde n’est pas isolée :  après Nicolas Dupont-Aignan, c’est au tour de Daniel Garrigue (appuyé en sous-main par Alain Juppé) de quitter l’UMP en invoquant, contre le retour à l’OTAN, la fidélité au gaullisme. D’autres pourraient suivre au fur et à mesure que les députés comprendront que leur destin politique ne dépend d’ores et déjà plus de Nicolas Sarkozy. .

Qu’est-ce qui tient un député dans le giron majoritaire ? Pour quelques uns, l’espoir d’un maroquin ministériel ou  d’une subvention. Pour tous,   la crainte de ne pas être réinvesti par leur parti aux  prochaines  élections. Point d’investiture, point d’étiquette: c’est le passage à la trappe  assuré. D’autant que les élections législatives venant immédiatement après l’élection présidentielle, l’impact de celle-ci éclipse complètement la personnalité des candidats.

 

Un effet du quinquennat : le président ne peut être réélu

 

Or un des effets  méconnus du quinquennat est que  le président en place est quasiment inéligible ; il ne sert à rien que la révision de la constitution ait prévu d’interdire plus de deux mandats consécutifs. Il n’y en aura pas plus d’un.  Pourquoi ?

Dans l’état de frustration où se trouve l’opinion française depuis trente ans, les majorités sortantes sont presque systématiquement désavouées  par le peuple.

De Gaulle est en fait le seul président de la Ve république qui ait été vraiment réélu. C’était en 1965 et ce fut avec une majorité bien plus courte que prévu : 55 % contre 45 %. Ensuite ? Pompidou mourut avant d’être soumis à réélection. Giscard d’Estaing fut battu au bout d’un mandat. Quant à Mitterrand et Chirac qui furent l’un et l’autre réélus une fois, on oublie que cela  ne leur fut possible que parce qu’ ils  « bénéficièrent », si l’on peut dire, d’un temps de cohabitation avec un premier ministre du bord opposé où, privés de l’essentiel de leur pouvoir, ils purent se refaire une virginité,  devenant  de facto, tout en demeurant sous les lambris de l’Elysée, le chef de l’opposition. Sinon, il ne fait aucun doute qu’ils eussent été balayés à la fin de leur premier mandat.   

En raison du septennat, dont un des buts était de faire coïncider le mandat   présidentiel et le mandat législatif, Nicolas Sarkozy ne bénéficiera pas (sauf à provoquer une dissolution difficilement compréhensible)  d’un temps de cohabitation. Malgré le redoux de la présidence européenne, sa cote de popularité demeure basse et, la crise économique s’approfondissant,  s’abaissera encore. Cela sans espoir de retour : la partie de l’opinion  qu’il a déçue ne veut plus entendre parler de lui    et il n’a aucune chance de se la réconcilier.

Donc pour Sarkozy, on peut le dire aujourd’hui : aucune chance de réélection.

Comment cela se passera ? Qu’importe. En pleine pantalonnade  du Congrès de Reims, Arcachon, une des circonscriptions les plus à droite d’Aquitaine  a élu un socialiste. Il y a de fortes chances qu’en 2012, n’importe quel socialiste, batte le président sortant. A moins qu’il ne soit pas présent au second tour : soit parce qu’il aura été éliminé au premier  par un rival de son camp : Bayrou, Dupont-Aignan ou quelque autre  dissident.  Soit que la majorité, dans un réflexe de survie   ne le laisse pas se représenter comme elle le fit  avec Chirac la dernière fois.

Le scénario importe peu. Dès que les députés de l’UMP auront tous compris que leur destin politique ne dépendra pas de Nicolas Sarkozy lors du prochain renouvellement de l’Assemblée, il y a fort à parier que la vie du président ne sera pas une partie de plaisir. 

Cela sans compter   les effets de la réforme constitutionnelle  qui a vu l’élargissement des pouvoirs de l’assemblée (en permettant au Parlement de  ne discuter qu’un projet gouvernemental revu en commission et en renonçant presque aux facilités su vote bloqué,  dit   49-3), dont le caractère imprudent ne s’explique que parce que le président était sûr de tenir sa majorité, ce qui sera de moins en moins le cas.  

 

 

                                                   Roland HUREAUX

 

 

 

 

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Jeudi 4 décembre 2008

 

Entretien avec Roland Hureaux

 

Roland Hureaux, ne croyez-vous pas, comme beaucoup le disent, que la référence au général de Gaulle soit un peu dépassée aujourd’hui, trente huit ans après sa mort ?

 

A ceux qui posent cette question,  que l’on entend  en effet souvent,  je voudrais rappeler qu’au temps où le général de Gaulle exerçait le pouvoir, soit dans les années soixante, on le disait déjà. La gauche le disait, Lecanuet et les centristes le disaient, les révoltés de mai 68 le disaient encore plus.

On le disait pour toute une série de raisons : le fait qu’au lieu de l’URSS, il disait le plus souvent la Russie, ce qui paraissait d’un autre âge, sa volonté  de revenir à l’étalon-or, son attachement à l’Etat, qui faisait un peu louis-quatorzien. D’ ailleurs Le Canard enchaîné le représentait en Louis XIV.

 

Et alors, qu’en tirez-vous ?

 

Que sur tous les points ou presque où on le considérait alors comme dépassé, il s’est avéré être au contraire très en avance sur son temps.  La Russie s’ appelle  à nouveau la Russie et Léningrad, qui l’eut cru ? Saint-Petersbourg. L’étalon-or  n’a certes pas été encore rétabli    mais on en parle ; surtout on sait que l’effroyable crise mondiale que nous connaissons est due pour l’essentiel à ce que de Gaulle dénonçait : l’étalon dollar, le privilège insigne que les Etats-Unis se sont arrogés depuis la guerre de fournir au monde sa monnaie en achetant des denrées aux autres pays sans rien leur donner en échange que des billets verts ( ou plutôt des lignes de crédit électroniques !) . S’agissant de l’Etat, après trente ans de libéralisme sans frein, voilà que tout le monde nous parle de son retour !

 

L’histoire serait donc cyclique : c’est l’ « éternel retour » comme disait Nietzsche

 

Je ne le crois pas. Ce qui faisait la force de De Gaulle, ce qui explique qu’il ait pu à la fois avoir raison avant tout le monde – sur les sujets que je viens d’évoquer et aussi sur bien d’autres comme la défaite ultime de l’Allemagne en 1940  ou   la décolonisation en 1958 - et rester d’actualité quarante ans après sa mort, c’est qu’il a fondé  toute sa réflexion politique, non  pas sur les changements et les modes mais sur ce qu’il y  a de permanent dans l’histoire. Je dis bien sa réflexion politique parce que dans d’autres domaines, comme l’art militaire ou l’économie, il fut au contraire très conscient des nécessités du progrès technique. Qu’est-ce qui est permanent ?  Peu de choses à vrai dire mais des choses essentielles : les nations ou plus généralement les groupes humains, les peuples  auxquels  il pensait qu’on n’arrive jamais à  imposer durablement une volonté étrangère : voyez ce qu’il disait des Vietnamiens à Pnom Penh et appliquez le  aujourd’hui aux Afghans, ce qu’il disait des Palestiniens  et qui vaut toujours  ; voyez ce qu’il disait de  l’Europe : l’impossibilité de l’unir  en voulant faire table des nations et qui explique en partie la crise actuelle de la construction européenne,  le caractère passager des idéologies comme on l’a vu en Russie.

Autres permanences : le rôle du chef, qu’il soit un roi , un premier ministre ou un président démocratiquement élu,  qui est selon lui de  défendre  bec et ongles l’honneur et les intérêts de son peuple sans se fixer à une idéologie, surtout sans donner la priorité à l’idéologie qu’elle soit  la Révolution nationale, le socialisme, le libéralisme ou... l’européisme  sur ces intérêts fondamentaux.

Permanence encore : que les Etats sont des monstres froids et qu’il ne faut jamais compter que sur soi-même  pour défendre ses intérêts vitaux, la nécessité donc de préserver à tout prix l’indépendance nationale.

 

Cela reste très général.

 

Certes, et c’est pour cela que le gaullisme sera toujours d’actualité parce qu’il s’attache à des principes généraux et permanents.  Mais ne croyez pas que pour autant , il s’agisse d’ évidences. La preuve : rappeler ces principes  gêne encore beaucoup de monde. Et si on vous dit que ces principes sont dépassés, c’est qu’en réalité on en a peur, on n’en veut pas. Il y a ceux qui vous disent que la France  est devenue trop petite, qu’elle doit rentrer dans l’OTAN ( alors que l’OTAN a moins que jamais de raison d’être, la guerre froide terminée). Il y a ceux qui vous disent que construire une grande œuvre – parfaitement  idéologique selon moi – comme l’Europe vaut bien que l’on sacrifie notre intérêt national supposé « étroit » ou égoïste ».  Il y a ceux enfin qui vous disent que l’Etat « régalien » est dépassé , qu’il doit se faire « modeste » , que le laissez faire généralisé , dans le champ économique et même social  assure spontanément les équilibres . On voit où nous mène aujourd’hui, par exemple  en matière bancaire, la déréglementation généralisée...

 

De Gaulle n’avait pas que des idées générales ; il avait aussi une « certaine idée de la France ». C’est à partir de sa politique que l’on a construit l’idée d’ « exception française. »

 

On peut débattre pour savoir si De Gaulle partait d’abord d’une idée de la France ou bien d’une philosophie  générale sur le rôle des nations. Mais comme il n’était pas un philosophe de métier mais un homme d’action et un chef  et qu’il parlait aux Français,  il leur a d’abord parlé de la France. « La France n’est elle-même qu’au premier rang » a t-il dit par exemple . On en rit aujourd’hui mais je pense qu’il ya bien là une permanence du tempérament français – analogue à celle de certains individus d’ailleurs -   : dès que la France veut rentrer dans le rang,  quand elle commence à s’auto-dénigrer, à se repentir de tout, elle  se divise, elle déprime et , ajoutons que loin d’être mieux aimée des étrangers, elle l’est encore moins : on le voit aujourd’hui où malgré – ou à cause - des  tortillements du président actuel  pour faire rentrer notre pays dans le rang, les Français  n’ont jamais été  aussi mal vus dans le monde et leurs dirigeants plus méprisés.

Mais de Gaulle savait aussi se faire entendre comme personne des autres peuples. Parce qu’il s’appliquait à saisir leur génie propre. Je note au passage qu’il parlait mieux les langues étrangères que  la plupart de ses successeurs qui se veulent modernes et ouverts au monde. S’il pensait qu’il y avait une exception française, il n’eut pas, je pense, renié l’idée qu’il y  avait une exception de chaque pays.  

 

Mais alors pourquoi se référer à de Gaulle. Pourquoi pas à une philosophie politique plus générale ?

 

Pourquoi pas en effet ? Après tout je pense que saint Louis, François Ier, Henri IV, Richelieu et peut-être aussi le Gambetta de 1870 ou  le Clémenceau de 1918 ont été gaullistes avant la lettre.

Un philosophe très à la mode en Amérique comme Léo Strauss propose de refonder la politique sur certaines permanences qui   transcendent les époques. Il  recherche ces permanences dans les  auteurs grecs, Platon et surtout  Aristote. La notion de « bien commun » que saint Thomas d’Aquin nous a transmise vient d’Aristote. Le rôle premier du chef politique, dans cette perspective, c’ est de rechercher le  « bien commun » d’une cité, d’une nation, d’un groupe humain particulier. Cette formule, assez proche de la res publica, de Gaulle ne l’eut certainement  pas reniée à condition de ne pas lui donner un sens étroit, purement économique. Il  pensait   que chaque peuple devait non seulement prospérer mais être fier de lui, cultiver son génie  propre, faire rayonner ses valeurs, de manière pacifique certes mais active. Le gaullisme, c’est la défense du  bien commun mais pas dans la grisaille d’un conseil d’administration, avec de la couleur et du panache. Ce bien commun au sens large, c’est au chef qu’il convient de le  promouvoir. Avec la foire aux intérêts particuliers qu’est devenue notre  République, sur fond s’abaissement national, on est, vous le voyez, loin du compte.     

Par france
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Jeudi 4 décembre 2008

 

Les innombrables commentateurs de la victoire d’Obama ont, sans crainte de saturer auditeurs et lecteurs, ressassé  l’antienne que celle-ci était  la grande revanche des Afro-Américains si longtemps humiliés. Les uns ajoutaient  qu’il y avait là le témoignage de la vitalité et de la capacité de renouvellement de la grande démocratie américaine, ce qui est sans doute  vrai ; d’autres en profitaient pour faire  la leçon à la France supposée engoncée dans ses préjugés racistes. Leçon d’autant plus insupportable qu’elle se fonde sur l’ignorance des vrais ressorts qui ont permis la victoire de Barack Obama.

Le plus étonnant est que cette insistance sur la couleur de la peau du nouveau président intervient à une époque où toute référence raciale, voire seulement ethnique ou culturelle, est tenue pour politiquement incorrecte.    

Pourquoi ne pas dire que Barack Obama est un américain comme les autres –  ce qu’il revendique d’ailleurs – et  reconnaître que dans l’état de discrédit où la présidence Bush a plongé le camp républicain, à peu près n’importe quel démocrate aurait été élu ?

Mais puisque tant de commentateurs ne se gênent pas pour évoquer les racines du nouveau président, n’hésitons pas, tout en mesurant les limites de ces considérations ethniques, à  regarder de plus près  le  cas Obama.

Un cas assurément singulier. Etrange afro-américain en effet que ce président métis qui ne compte pas un seul esclave parmi ses ancêtres. Sa mère blanche descend, paraît-il, de  Jefferson Davis président de la   Confédération sudiste – et donc des partisans de l’esclavage dans  la guerre de sécession. Son père Barack Obama Sr – qui n’a jamais vécu aux Etats-Unis : c’est donc à tort que l’on fait du nouveau président un fils d’immigré – ne fut pas seulement un homme politique kényan en vue mais il appartient à l’ethnie Luo. Cela ne dira rien à ceux qui ignorent les réalités de   l’Afrique de l’Est. Mais les Luo et les Masaï du Kenya, comme les Tutsi du Rwanda, les Hayas de Tanzanie – on pourrait ajouter  les Amhara d’Ethiopie - figurent parmi les tribus  les plus  aristocratiques de l’Afrique subsaharienne, celles que l’on désignait autrefois sous le nom de « nilo-hamitiques » par opposition aux « bantous » qui peuplent le reste de l’Afrique. Composées d’éleveurs et de guerriers, elles ont toujours méprisé l’agriculture et les peuples qui s’y adonnaient, Européens compris. Elles sont aussi connues pour leurs dons politiques extraordinaires qui suscitent la méfiance des autres tribus : le génocide du Rwanda n’a pas d’autre cause ; le New York Times  a rappelé  qu’Obama, parce que Luo, n’aurait pas pu être élu au Kenya (1). Pour l’anecdote, on rappellera que c’est dans ces  groupes ethniques  aguerris que se recrutent les champions olympiques du 10 000 m et du marathon, alors que les Afro-Américains authentiques, des Etats-Unis ou des Caraïbes, préfèrent le sprint.  On objectera qu’Obama n’a guère connu son père, mais on sait depuis Jacques Lacan que le père imaginaire – ou imaginé -  importe souvent plus que le père réel !   

 

Plus qu’un noir, un  patricien

 

Ajoutons que Barack Obama a un parcours universitaire plus prestigieux qu’aucun de ses prédécesseurs.  On comprend mieux que,  plus que la couleur de sa peau, donnée en définitive bien relative, frappe   l’aisance patricienne du nouveau président qui  n’a, à cet égard, rien à envier à un  Roosevelt ou un  Kennedy, pourtant bien plus fortunés. C’est sans ironie qu’ Hilary Clinton, sa rivale malheureuse à l’investiture démocrate, accusa Obama  d’ « élitisme » ! Ce n’est en définitive que par sa femme qu’Obama se rattache à la communauté afro-américaine. Les réticences d’un Jesse Jackson – et d’autres - en début de campagne s’expliquent par ce background.

Ces réticences furent assez vite surmontées : les noirs américains ont très vite compris l’intérêt qu’ils trouveraient  à la promotion d’un homme de couleur, même atypique. La base démocrate a joué le jeu, au point que la carte du vote Obama  recouvre largement   celle des fiefs   traditionnels du parti démocrate, notamment le Nord-Est des blue collars blancs. Les   Républicains n’avaient nullement intérêt à souligner qu’Obama était un noir  atypique.

Ceci dit, l’élection d’Obama, ressemble fort à celles de  beaucoup de présidents   démocrates : Roosevelt, Carter, Clinton. Elle témoigne d’abord du rejet violent d’une présidence républicaine   trop usée ou dépassée par la crise,  à quoi s’ajoute le  parcours sans faute  d’un candidat exceptionnellement intelligent. Comme dans le cas de Clinton et de Carter, eux aussi candidats exemplaires, on cherche en vain un programme précis dans les annonces d’Obama en cours de campagne.

Les difficultés qu’il aura à gérer sont  énormes : des engagements militaires aventurés, un déficit budgétaire et  extérieur record, une récession sévère qui s’amorce. Dans une situation analogue, Roosevelt, avec son immense charisme avait su rendre l’espoir aux Américains, sans vraiment résoudre les problèmes au fond. Carter,  après une campagne remarquable  avait, faute de ce charisme, lamentablement échoué. Clinton avait navigué à vue, ne rompant pas franchement avec les orientations conservatrices de ses prédécesseurs républicains.

On ne peut que souhaiter le succès à Barack Obama, non seulement parce qu’il semble malgré tout un homme sympathique mais aussi parce que le monde n’a aucun intérêt, quoi qu’on dise,  à un échec des Etats-Unis.

 

                                                              Roland HUREAUX

 

 

1. Il est vrai que l’actuel président du Kenya Mwai Kibaki, usé, s’est vu contesté lors de la dernière présidentielle par le Luo Rail Odinga,  fils d’Oginga Odinga, homme politique kenyan de la première génération, proche du père d’Obama.  Kibaki n’a été réélu qu’au moyen de fraudes massives qui sont aux origines des graves tensions actuelles de ce pays.

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 4 décembre 2008

 
CRISE FINANCIERE : ET SI  TOUT REDEVENAIT COMME AVANT...EN PIRE  ?  



Tout le monde connaît le mécanisme psychologique à l’œuvre dans l’alcoolisme – et dans toutes les addictions d’ailleurs : l’alcool  produit une euphorie qui dure un certain temps, puis, l’effet passé,  vient le temps de la dépression, de la « gueule de bois » comme on dit. Les soulographes du  petit matin savent comment guérir la gueule de bois : recommencer vite à boire autant et même un peu plus. Le mécanisme de l’addiction veut en effet qu’il faut  des doses de plus en plus fortes de drogue pour accéder au même état d’euphorie.

N’est-ce pas ce qui est en train de se passer dans l’économie mondiale ?  Après une phase d’euphorie  marquée par les subprimes, la bulle financière, les profits record,   l’argent roi, nous avons depuis quelques semaines la  gueule de bois.

Le climat de catastrophe qui règne dans l’opinion et la grande presse ne doit pas nous leurrer : même si la dépression dure un certain temps, elle finira bien par se terminer.

Il arrive parfois à Alain Minc de ne pas se tromper : il n’a pas tort  de dire que si  en 1929,  les Etats étaient venus au secours du système bancaire avec la même détermination qu’ils le font aujourd’hui, nous n’aurions pas eu Hitler.

La leçon de 1929 n’ayant pas été oubliée, la réaction a été cette fois vigoureuse,  malgré les hésitations de certains pays comme l’Allemagne. Son effet ne sera  bien entendu pas immédiat. Les bourses peuvent encore baisser mais enfin vient toujours un moment où les spéculateurs se rappellent que derrière les titres, il y a des biens réels : des usines, des champs, des immeubles et une activité économique qui ne s’est pas encore complètement arrêtée, Dieu merci,  et que donc ces titres conservent  une valeur intrinsèque au-dessous de laquelle il n’est plus  raisonnable de les vendre.

Mais ne nous leurrons pas. La cause du mal, c’est l’inflation : du crédit et donc de la  monnaie (deux fois la valeur de la fortune  mondiale  se trouve aujourd’hui en circulation !).

Le remède qu’ont trouvé les Etats à la crise, sous l’habillage  technique, c’est ni plus ni moins qu’un surcroît d’inflation.

Contrairement  à ce qui se dit, ce ne sont pas les contribuables américains qui vont payer les 850 milliards de dollars du plan Paulson, c’est la création monétaire. L’Etat prête aux banques  pour garantir les déposants. Pour cela il va aggraver le  déficit public et donc émettre des bons du Trésor. Qui achètera ces bons du trésor ? Ceux qui en possèdent déjà : les grands créanciers mondiaux : la Chine, le Japon, les pays pétroliers.

Et s’ils refusent ? Ils ne refuseront pas parce qu’alors, leurs réserves en dollar ne vaudraient plus  rien.

Ainsi  la situation actuelle était marquée par l’inflation et les grands déséquilibres mondiaux ; le résultat des mesures prises pour  enrayer la crise est une plus grande inflation et les mêmes  déséquilibres en plus grand.

Ce n’est  pas le seul domaine où on peut s’attendre à une aggravation : si la cause de la  quasi-faillite de certaines banques était l’irresponsabilité de leur gestion, combien plus irresponsable encore risque d’être cette gestion maintenant que l’on sait  que les banques ne peuvent pas faire faillite car les Etats ne les laisseront jamais tomber ?

Tous ceux qui ne se laissent pas aller à l’emphase catastrophiste qui règne aujourd’hui savent que l’économie, le crédit, la bourse repartiront  un jour, un peu plus tôt un peu plus tard mais pas sur de nouvelles bases : sur les mêmes en pire !

Ce qui changera : un contrôle plus étroit du système bancaire malgré tout (mais pas trop si l’on veut éviter une récession économique), un redémarrage de la hausse de prix  aussi    : c’est le seul moyen réaliste d’absorber le gonflement considérable de la masse monétaire mondiale. Et il n’est même pas certain que les salariés profiteront de cette inflation, aussi longtemps  que la mondialisation des échanges de biens tire  les salaires vers le bas.

L’euro risque d’être ébranlé : les ensembles de ce type ne résistent aux « chocs asymétriques » que s’ils sont faibles, or celui-ci est fort : il n’y aura plus d’alternative au dollar.

Pour le reste : les mêmes dérives, les mêmes déséquilibres, en pire.

Jusqu’à quand ? Les seuls facteurs  qui puissent  changer la donne mondiale seraient que la Chine n’accepte plus de financer les déficits américains ; nous avons vu qu’elle n’a pas  encore le choix,  ou encore que les Etats-Unis acceptent un retour à l’étalon-or : cela supposerait qu’ils remboursent leur énorme dette, quitte à être les premiers bénéficiaires de la formidable réévaluation de l’or qui en résulterait : ne rêvons pas.

L’économie mondiale  repose sur le couple pervers Chine–Etats-Unis, la première ultra excédentaire, la seconde ultra déficitaire. Tant que ces deux acteurs majeurs (nous ne parlons pas des pays pétroliers, tenus en laisse) ne décideront pas de changer radicalement la règle du jeu, l’économie mondiale pourra bien repartir mais elle ne sera pas assainie.

 

                                            Roland  HUREAUX

 

 

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