Jeudi 26 février 2009

 

Nicolas Sarkozy, président bling bling, donne à de plus en plus de Français l’impression de n’être pas un président sérieux : réformes brouillonnes,   retirées à la moindre pression, annonces non suivies d’effets, foucades malencontreuses, personnalisation du pouvoir jusqu’à la caricature, osmose sans précédent du pouvoir politique et du show business, manœuvres diplomatiques douteuses. Comment les Français qui étaient il y a à peine quarante ans gouvernés par un homme comme Charles  de Gaulle n’en seraient-ils pas profondément déstabilisés ?

Mais le président connaît les lois fondamentales de la politique. Il est des forces  avec lesquelles il ne faut pas plaisanter : celles qui vous ont aidé  à accéder au  pouvoir, auxquelles des gages ont été en son temps donnés et qui ne s’attendent pas à être payées en roupies de sansonnet.

Sur le plan intérieur,  il y avait les invités du Fouquet’s : quelques grandes fortunes, notamment celles qui tiennent les grands médias, quelques copains du show business qu’il ne faut pas décevoir  - surtout s’ ils ont une « conscience de gauche » comme Carla Bruni ou Jacques Seguela.  Tout de suite, on a voté le bouclier fiscal, l’aménagement de l’ISF et l’allègement du droit de succession (mesure antilibérale par excellence puisque le vrai libéralisme est fondé sur l’égalité des chances et le succès individuel). Les vieux politiciens disent que les électeurs ne se souviennent que de ce qui a été fait en début et en fin de mandat. Ces cadeaux aux riches ont fait mauvais effet. Ségolène Royal y voit   le  péché originel du règne. Qu’importe ! Le nouveau président  avait un contrat  remplir. Il devait le faire  vite. Les mêmes liens le dissuadent aujourd’hui  de  prendre un vrai contrôle des banques, pourtant nécessaire s’il  veut agir sérieusement contre la crise, comme Gordon Brown a su , lui, le faire

Sur le plan international, les parrains de la candidature de Sarkozy s’attendaient à ce qu’il « normalise » la France, qu’elle soit  castrée  une bonne fois pour toutes,  pour ne plus jouer les  emmerderesses de service comme c’était le cas presque tout le temps sous le général de Gaulle et le fut encore sous Chirac et Villepin avec la guerre d’Irak. Il fallait que les froggies comprennent une bonne fois qu’il ne leur faut  plus faire les malins. Là aussi le président avait un contrat à remplir : Sarko l’américain , dont la carrière était sans doute suivie depuis longtemps par les officines transatlantiques qui « traitent » la politique européenne, a tout de suite multiplié les actes d’allégeance à l’Amérique de Bush , rompu ostensiblement au bénéfice d’Israël avec trois décennies d’équilibre diplomatique au Proche Orient, insulté les Québécois, transféré des soldats d’un pré carré africain tenu pour définitivement ringard vers un Afghanistan où il faut absolument être  puisque les autres y sont.

Ceux qui ont détesté l’œuvre du général de Gaulle ( il ne nous semble pas que Sarkozy en fasse partie,  mais ses soutiens oui) espéraient qu’il ferait la VIe République. Si la réforme de juillet 2008  a largement dénaturé la constitution  de 1958, on est encore resté à mi chemin.

Par contre, en réintégrant pleinement  les structures de l’OTAN le 4 avril prochain,  à l’occasion du soixantième  anniversaire du Pacte atlantique, Sarkozy   donne vraiment le coup de grâce à  l’œuvre diplomatique du général de Gaulle. Ceux qui, outre Atlantique, n’étaient pas loin de considérer lors de la guerre d’Irak la France comme un « Etat voyou », ont tout lieu d’être satisfaits :  elle est rentrée dans le rang.

 

Les flonflons et les  ronchons

 

Nul doute qu’on tuera le veau gras à Strasbourg pour le fils  prodigue, que ce retour plein dans les structures intégrées se fera au milieu de festivités, festivités  qui marqueront la joie insolente de  ceux qui voulaient la mort de la différence française, mais qui auront aussi  une visée pédagogique à l’égard du peuple français. Même si celui-ci demeure, dans ses profondeurs réticent à cette réintégration ( c’est pour cela qu’il n’y aura pas de référendum sur ce sujet), on ne s’attend encore qu’à quelques manifestations symboliques de ronchons qui ne pèseront pas lourd à côté des  flonflons.

Et l’Europe ? Certes le président était  allé à Bruxelles promettre peu avant son élection qu’il sortirait de l’ornière l’Europe enlisée depuis le refus de la constitution européenne par le peuple français le 29 mai 2005. Il a essayé avec le traité de Lisbonne. Mais le vrai pouvoir n’est pas à Bruxelles, il est à Washington. Même s’il ne rompt pas avec les fondamentaux de la construction européenne et notamment les contraintes étouffantes imposées par l’Allemagne à l’économie française, le président Sarkozy a pu jouer « perso », s’agiter, tirer la couverture à lui, sembler  même flirter un moment avec la Russie de Poutine, sans qu’on lui en veuille trop. Politique d’abord : l’essentiel, c’est l’OTA N.  Son contrat rempli, Sarkozy aura bien mérité de ses parrains.

Avait-il le choix d’ailleurs ? Certes on n’assassine plus les présidents qui ne respectent pas les contrats comme cela arriva, semble-t-il, à John Kennedy. Mais la mort politique ne passe pas que par la mort physique.  Tel qui trahit voit soudain quelque mauvaise affaire éclater et cela suffit.  

Il est donc des sujets sur lesquels Sarkozy est sérieux. Tout le  reste est littérature. La réforme de l’Etat, celle de la justice, le service minimum,   la réforme des lycées, de l’université. Tout cela ne sert qu’à occuper la galerie,   et plus qu’il  ne voudrait parfois.

Seuls quelques blogueurs grincheux du genre vielle  gauche croient encore  sérieusement que le président a un plan cohérent  pour instaurer un Etat sécuritaire ou introduire en France le libéralisme à l’anglo-saxonne. Si encore… Seuls quelques  électeurs UMP aveuglés,  trop vieux pour  s’avouer qu’ils ont été trompés, se figurent encore qu’on réforme la France. On ne fait que de la com’ car l’essentiel est ailleurs. D’annonces sans lendemain, d’avancées en reculs, de réformes contre-productives en remue-ménage inutile,   qu’ils sachent qu’  il ne se  fait rien,  en tous les cas pas grand-chose, car en définitive ce n’est pas cela qui a de  l’importance.
                                           Roland HUREAUX

.

Par france
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 29 décembre 2008

Entre Washington et Berlin

 

 

La crise économique de 2008  a vu clairement prévaloir deux modèles distincts de réponse.

 

Deux modèles de réponse à la crise

 

D’un côté le monde anglo-saxon, dont il est vrai la responsabilité dans la crise était plus directement engagée, a fait preuve d’une réactivité très forte : quant à l’appui apporté aux banques en difficulté dans le cadre du plan Paulson, quant à l’injection de crédits pour relancer l’économie, quant à la volonté de contrôler le système bancaire. La Fed est même disposée à  prêter directement pour contourner les rigidités éventuelles de celui-ci. En dévaluant sa monnaie de 30 %,  le Royaume-Uni est allé plus encore plus loin. Vieux pays de flibustiers où l’on sait ce que veut dire virer de bord dans la tempête, y compris quand il s’agit de transgresser des principes libéraux tenus jusque là pour sacro-saints.

A ce bloc anglo-saxon s’oppose le bloc de l’Europe continentale, disons de la zone euro. Dans celle-ci, les sommes consacrées au sauvetage des banques ont été moins importantes (admettons pour le coup que le besoin y était moindre). Celles consacrées à la relance de l’économie encore moins.  Si les banques ont reçu quelques coups de pouce, on n’a pas cherché à en prendre le contrôle. Les mesures de relance n’y ont porté que sur les investissements publics de peur de  relancer l’inflation par les salaires. La baisse  des taux d’intérêt par la Banque centrale européenne a été plus lente et plus timide : les taux sont aujourd’hui de  0 % en Amérique, de 2,5 % chez nous (et encore cette baisse n’est-elle guère répercutée par les banques).

Entre les deux zones géographiques, seul point commun : la volonté de sauver l’industrie automobile, symbole de leur antique puissance industrielle.   

On dira que les uns et les autres se sont entendus au G20 pour ne pas remettre en cause le libre-échange, refusant ainsi de céder au courant néo-protectionniste. Mais qu’est-ce qu’une dévaluation massive comme celle de la Livre sterling sinon une barrière douanière ? Quant aux Etats-Unis, on sait bien qu’à la première difficulté, ils n’hésiteront pas, comme ils l’ont fait pour l’acier ou le coton, à protéger leurs productions, en dépit des principes libre-échangistes affichés.

 

Une dissymétrie fondamentale

 

Cette dissymétrie des deux rives de l’Atlantique (et du Channel)  est le reflet de celle que l’on a pu observer dans le comportement des deux économies dans les années qui ont précédé la crise. Contrairement à la rhétorique qui tend à remettre en cause les banques occidentales en général, les deux modèles de comportement étaient aussi très différents avant la crise.

Du côté anglo-saxon, l’extrême imprudence : imprudence du système bancaire bien connue aujourd’hui ,  prêts risqués aux particuliers peu solvables (subprimes) , transformation de ces prêts par la titrisation, spéculation sur ces titres et sur d’autres par les hedge funds , pyramides de crédit incontrôlées,  doublée de l’imprudence du système monétaire sous le régime du benign neglect d’Allan Greenspan entraînant  une expansion jamais vue des déficits américains ( budgétaire et commercial ) et de la masse monétaire mondiale.

Du côté de la zone euro,   on sait combien la politique de M. Trichet  fut au contraire tout au long de ces années, restrictive, ce qui eut pour effet  de surévaluer de  l’euro  et de brider la  croissance européenne en laissant subsister un volant de chômage lourd dans des pays comme la France, malgré les objections de la quasi totalité des économistes  ou des acteurs de l’économie réelle. Les banques européennes furent  certes imprudentes mais pas sur leur  marché domestique, au contraire. Restrictives à l’égard des PME, restrictives à l’égard des particuliers,  beaucoup moins endettés en France, en Allemagne, en Italie qu’ailleurs, elles ont en revanche utilisé leurs excédents de liquidités pour spéculer dans des proportions plus ou moins grandes sur les marchés sulfureux de Wall Street. L’argent que l’agence de quartier  refusait à ses clients était joué au casino par le back-office ! C’est dire combien  la surenchère actuelle sur le thème « il faut mieux réglementer les banques », justifiée aux Etats-Unis,  a des effets pervers chez nous où elle encourage tout le système à être encore plus restrictif vis-à-vis des entreprises et des particuliers (malgré l’institution d’un médiateur à la crédibilité douteuse).

 

La France a fait le choix du modèle allemand

 

Entre ces deux modèles, l’anglo-saxon  et le  continental, où se situe la France ?  

Même si  M. Sarkozy a su donner à l’opinion publique le sentiment qu’il épousait le dynamisme anglo-saxon, au-delà des mots, il y a les actes et ceux-ci sont clairs : la France  reste en définitive solidaire de la sone euro, non seulement en subissant la timidité de la BCE mais encore en se contentant d’une relance modeste. Un plan de 26 Milliards d’euros seulement, un léger accroissement du déficit budgétaire qui passe de  3% à 4 % du PIB (conforme au pacte de stabilité, assoupli en temps de récession) – alors que le Royaume-Uni saute à 8 %, l’absence de contrôle de l’activité bancaire.    

Derrière le comportement timoré des Européens, se trouve bien sûr tout le poids de l’Allemagne qui  n’avait concédé en 1992 de troquer le  mark contre  l’euro qu’à condition que l’euro soit géré comme le mark, un pacte fondamental dont M. Trichet ne fut jamais  que l’exécutant. Rien en Europe ne saurait se faire contre Allemagne. Qu’il pleuve ou qu’il vente le panzer allemand, au contraire de la frégate anglaise,  suit sa route. Malgré l’agitation de Nicolas Sarkozy tout au long de la présidence française, l’Allemagne a bloqué toute idée de relance européenne coordonnée et vigoureuse.

Ainsi, malgré ses rodomontades, Nicolas Sarkozy a dû se rallier au modèle allemand de relance  prudente.

 

Le maintien de ce choix comporte des risques lourds pour l’économie française

 

Ce choix est-il définitif ?

D’excellentes raisons politiques incitent à s’y tenir : préserver la construction européenne,  préserver l’euro, grande conquête de la fin du XXe siècle, maintenir le « couple » franco-allemand (on sait pourtant  combien cette notion de couple déplait aux Allemands !) et donc la paix en Europe, préserver un pôle de stabilité dans l’économie mondiale.

Le risque économique paraîtra  supportable aux tenants de cette option : parce que l’économie française, comme la plupart des économies continentales, contient des stabilisateurs – essentiellement la lourdeur et la rigidité à la baisse des dépenses publiques qui ont permis  à la France d’être jusqu’ici un peu moins touchée par la récession, comme si elle vivait en circuit fermé ; ensuite parce que même si l’Europe ne fait pas grand chose contre la crise, elle peut toujours espérer être portée par la vague de la reprise américaine.

Malgré ces arguments, il n’est pourtant pas sûr  que l’économie française puisse se permettre de rester dans le statu quo.  D’abord parce que le déficit de la balance des paiements française ne cesse de s’aggraver. Si l’euro permet de camoufler cette dégradation, il empêche d’y porter remède, car il interdit le seul moyen socialement acceptable de rétablir la compétitivité : la dévaluation (comme le Royaume Uni et la Chine viennent d’y avoir recours). 

Si la relance européenne ne devait se faire que  par l’entraînement de la relance américaine, les déséquilibres  s’aggraveraient : déficit de la balance des paiements américaine, excédent de la balance allemande (dont l’économie industrielle est  mieux à même de profiter de cette reprise), déséquilibre intra-européen entre l’Allemagne et ses partenaires, France en tête. L’exemple du Japon montre qu’une grande puissance industrielle peut, malgré le moteur américain, s’enliser dans une récession durable et semble-t-il inexorable.

Derrière le déficit de la balance des paiements, une réalité encore plus inquiétante : la désindustrialisation accélérée de la France, la plupart de ses branches (aéronautique comprise) étant les unes après les autres touchées par des délocalisations. 

Aucun pays ne peut se permette de sacrifier le cœur même de sa puissance économique. Comme on dit,  la France ne saurait se résigner à n’être dans vingt ans qu’un parc à thème historique.

 

Faut-il épouser les névroses allemandes ?

 

D’autant qu’en suivant la voie actuelle, la zone euro  n’a pas, comme certains se plaisent à le penser, épousé la sagesse allemande,  mais les névroses allemandes, liées à aux   traumatismes historiques que l’on sait. Le rejet viscéral de l’inflation que ce pays  a imposé au reste de l’Europe (mais non au monde anglo-saxon) est inséparable d’une  histoire  singulière qui n’est en aucune manière la nôtre. Le modèle antérieur à l’euro  d’un franc  légèrement inflationniste   réajusté de temps en temps par rapport au mark n’avait rien de honteux : c’était ni plus ni moins celui de la livre et du dollar, c'est-à-dire des démocraties occidentales «normales». Malgré des fluctuations, le rapport du franc au dollar n’a pas changé en  50 ans preuve que nos habitudes n’étaient pas  si honteuses. Par rapport à l’ensemble des monnaies occidentales, c’est le mark qui était déviant – aujourd’hui l’euro.

Il serait donc  dans la logique économique  que la France se rapproche du modèle  anglo-saxon plutôt que de  l’allemand, d’autant que cela n’entraîne a priori aucune sujétion politique : n’avons-nous pas au contraire aujourd’hui  l’exemple  d’une France à la remorque de  l’Allemagne sur le plan économique et de l’Amérique sur le plan politique ?  

Pour sortir de ces contradictions – qui apparaissaient avant la crise mais qui risquent de devenir insupportables avec elle, écartons les fausses solutions proposées par des hommes comme Peyrelevade, conseiller de Bayrou : rétablir la compétitivité française sans sortir de l’euro (l’ « économie de l’offre » chère aux libéraux) en diminuant les salaires, le pouvoir d’achat et les dépenses publiques, en bref  en faisant saigner un peu plus les Français. Il y a  heureusement peu de chances que l’actuel président, qui connaît la fragilité de l’équilibre social français, s’y risque.

 

Si l’Allemagne pouvait changer ...

 

On peut en revanche rêver que, voulant préserver le projet européen, un grand chancelier  allemand ait l’audace des grands  revirements historiques, comme Adenauer ou Brandt l’eurent en leur temps, qu’il fasse faire à son pays les pas nécessaires pour rétablir les équilibres européens et transatlantiques. La solution  n’est pas, comme le disent les esprits sommaires,   que l’Allemagne paye   pour les autres mais qu’elle paye pour elle-même,  qu’elle devienne moins sage, plus dépensière. Sachant que l’ordre économique mondial repose sur  des producteurs mais aussi sur des consommateurs, ce pays doit faire l’effort de dépenser autant qu’il gagne. Cela suppose sans doute une révision de la politique de l’euro, un retour aux déficits publics, ce qui serait en tout état de cause plus intelligent que de placer les économies des Allemands sur les marchés financiers américains. Que l’Allemagne cesse de demander à ses partenaires de s’aligner sur elle mais qu’elle s’aligne sur eux ! Ce faisant, elle ne rendrait pas seulement service à l’Europe mais au monde dont on sait combien il est malsain que l’économie soit  tirée par les  seuls déficits américains. L’Europe et singulièrement l’Allemagne demeurant le principal créancier des Etats-Unis, un changement de comportement allemand contribuerait au nécessaire retour de ceux-ci à l’équilibre.

Le chancelier allemand qui se risquerait à une telle révision déchirante  trouverait des appuis dans une partie de l’opinion allemande qui tient  aujourd’hui Mme Merkel pour trop timorée.

Encore faudrait-il que ses partenaires – à commencer par le président français – sachent le lui demander, au lieu de l’exaspérer pour rien.

Les dernières semaines ont montré combien  le « sur-moi » allemand étouffait l’  économie européenne. Les Anglais ont su s’en dégager. Un  piège fatal risque de se refermer sur la France si elle n’en fait pas autant  Si l’Allemagne ne révise pas ses pratiques de manière drastique, le seul moyen pour notre pays  de préserver ses intérêts fondamentaux – industriels en premier lieu -  sera de rompre les amarres pour basculer vers les modèle  anglo-saxon.

 

                                                     Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

Par france
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 29 décembre 2008

Il semble que l’on reconnaisse désormais  un homme de droite à sa balourdise : après les avoir refusées pendant  quelques années, il finit par faire  siennes les idées que la gauche promeut depuis  quinze ou vingt ans.

En dénonçant la culture générale dans les concours de la fonction publique, André Santini, qui se targue d’être plutôt au centre qu’à droite, retarde, lui,  de quarante ans.

En accusant  la culture générale de favoriser  les candidats aux concours issus des classes aisées  ayant hérité dans leur famille d’une meilleure assise culturelle, il ne fait que reprendre, le sait-il ? les idées répandues au cours des années soixante par le sociologue d’extrême gauche Pierre Bourdieu et par son école. Santini, héritier de mai 68 ? Même s’il officie auprès d’un   président qui a prétendu   liquider l’héritage de cette « révolution », rien de devrait nous étonner.

Le propos de M. Santini est saugrenu à plusieurs titres :

 

-   d’abord on se demande combien d’enfants de la bourgeoisie  grande ou moyenne se précipitent sur les concours de la fonction publique des catégories B et C, puisque apparemment ceux-là seuls – pour le moment - sont visés par l’ire du ministre.

 

-   on pourrait ensuite demander à M. Santini si à l’heure de la culture audiovisuelle de masse,  d’internet  et des familles recomposées, il connait encore beaucoup de tables bourgeoises où les enfants,  ne prenant la parole que quand leurs parents  les y autorisent,  forment leur esprit  à écouter  des conversations quotidiennes à haute teneur littéraire ;

 

-   M. Santini, pourtant ministre de la fonction publique ignore sans doute qu’on ne l’a pas attendu pour appliquer au moins en partie les idées de Bourdieu dans certains concours d’Etat et pas des moindres : celui de l’ENA. Dès 1970, pour ne pas défavoriser les fonctionnaires besogneux sortis du rang, le poids des épreuves de culture générale fut  réduit au profit de notes de synthèse sur dossier ne présupposant aucune connaissance antérieure. M. Santini ignore a fortiori  les effets désastreux de ces réformes – jamais remises en cause à ce jour - auxquelles on doit pour l’essentiel les accusations justifiées de formalisme à l’encontre de l’enseignement (ou plutôt du non-enseignement) qui est dispensé dans cette école. Le mépris pour les connaissances a vidé de sa substance l’enseignement dispensé à l’ ENA (mais aussi dans beaucoup d’autres écoles « d’application ») et entraîné un grave   recul du niveau de notre haute fonction publique. Ainsi les hauts fonctionnaires français qui comprennent l’économie théorique se compte-t-ils sur les doigts de la main, y compris à l’Inspection des finances. Faute de  considération, l’épreuve de culture générale est devenue une caricature   se résumant à l’art de mettre en ordre  dans un français passable  les poncifs  du jour. Et dans les concours de catégorie inférieure,  l’épreuve s’est transformée en  jeu des 1000 francs à  base de Q.C.M. Pour le coup, M. Santini a raison de dénoncer cette épreuve. Mais ce qu’il faut, c’est lui redonner de la substance, sûrement pas le coup de grâce. 

 

- Loin de favoriser la justice sociale, les épreuves de type nouveau ont presque toujours eu  l’effet inverse. Les notes de synthèse ont donné lieu à une scolastique  d’autant plus  sélective qu’elle  était  occulte (alors que les qualités qui faisaient une bonne dissertation de culture générale étaient connues dans toute l’Université). En opposant le bon sens   à la culture générale (on frémit de penser à ce que pourra être une épreuve de bon sens dans un Etat où cette vertu semble avoir disparu à tous les échelons), André Santini   a l’air de penser que l’on peut avoir dans un domaine donné la science infuse – prendre en tous les cas la bonne décision – sans rien connaître du sujet que l’on traite. C’est au nom de cette illusion qu’a prévalu dans nos concours le plus inique élitisme. Il est bien connu qu’il suffisait d’être  un jeune homme de bonne famille, grand et si possible au regard clair, bien habillé, regardant en face le jury, ayant de la répartie  mais courtois , sachant quelques généralités mais sans érudition pesante, pour l’emporter haut la main en impressionnant des jurys composés de fonctionnaires  moyens  toujours fascinés par les jeune maîtres .Il est notoire que si Jacques Chirac est bien sorti de l’ENA, c’est bien plus à cause de son culot ou de sa prestance ( la « note de gueule », autre nom sans doute du bon sens cher à A. Santini) que de ses connaissances.  Le refus de juger sur les connaissances s’est répandu dans d’autres  épreuves, les écoles de commerce par exemple. Au lieu de l’interroger  sur un sujet, de plus en plus on demande au candidat de se présenter, de faire part de ses expériences. Le concours de connaissances a été remplacé par le concours de mensonges.  Ceux que leur famille ou leurs amis ont instruits savent quel subtil  cocktail de voyages à l’étranger, d’action humanitaire et de hobbies originaux, il faut présenter pour être dans le vent et emporter la conviction

 

-   M. Santini ignore aussi que les idées de Bourdieu, ce grand républicain de gauche ont fait plus que tout pour détruire l’égalitarisme républicain. La culture générale, l’orthographe, les bonnes manières que l’école primaire apprenait laborieusement aux petits campagnards du temps de Jules Ferry favorisent, dit-on,  les enfants les mieux nés. Rabaissons donc les exigences pour plus d’égalité. Le résultat : un affaissement des niveaux et surtout des méthodes de travail, de la rigueur, dont pâtissent d’abord les enfants du peuple doués qui n’ont pas de solution alternative à l’école publique et dont bénéficient au contraire les authentiques bourgeois  qui peuvent compenser les déficiences du système public   par la famille,    par les cours particuliers ou tout simplement du fait que les diplômes étant dévalorisés, ils auront plus facilement le pied à l’étrier à l’entrée dans la vie.  Le recul de l’égalité des chances en ce début de XXIe siècle, bien réel, a pour principal responsable l’auteur des Héritiers, inspirateur de  M. Santini.   

 

« Il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête  bien pleine » (Rabelais) ; « Le bon sens est la chose du monde  la mieux partagée » (Descartes).  On ne saura jamais quels abus  ont permis ces deux maximes si typiquement françaises.  Descartes parlait sans doute par antiphrase. A son époque, Richelieu, Colbert étaient des hommes de bon sens. Mais aujourd’hui ? M. Santini peut-il citer une seule décision prise par son   gouvernement qui soit irrécusablement marquée au coin du bon sens ?   Qui donc dans notre univers devenu fou jugera du bon sens de l’apprenti policier ?  Sûrement pas ceux qui ont promu l’absurde fusion de la police et la gendarmerie.

Et qu’est-ce qu’une tête bien faite ? Faute de le savoir,  on préjuge aujourd’hui qu’elle est bien faite si elle est vide, pourvu qu’elle ait quelque allure. Si les Français sont aussi mal vus dans les enceintes internationales,  c’est que beaucoup y arrivent sans connaître les dossiers et néanmoins s’y expriment   avec assurance, sûrs qu’ils  sont que leur tête,  dont la bonne facture a été validée par des concours prestigieux, les fonde  à  parler sans savoir.

Je ne connais rien en mécanique automobile  et pourtant je crois avoir la tête bien faite.  L’apprenti mécanicien   n’a que son BEP, mais dès qu’il s’agit d’automobile, il  raisonnera  plus juste que moi. Préfère-t-on être opéré par un chirurgien qui a un QI de 150 et connaît mal l’anatomie ou un autre qui ne l’a que de 110 mais est un spécialiste reconnu ? La réponse semble aller de soi.   Nous ne connaissons personne qui, sachant très bien son sujet,  y déraisonne. Nous en connaissons au contraire beaucoup qui s’égarent, quelque brillants qu’ils soient, dans une matière qu’ils ignorent.

Cela est vrai des spécialités mais cela est vrai aussi de l’intelligence générale : le bon sens, la capacité à raisonner juste dépendent bien plus de connaissances ou d’une expérience étendues que de vertus innées. 

S’il est, dans un monde aussi complexe que le notre quelque chose qu’il ne faut pas dévaloriser, c’est le savoir et un large savoir étendu à beaucoup de domaines, n’est-ce pas précisément la  culture générale, ce qu’ on appelait autrefois la « science des rois » parce qu’elle était nécessaire au bon gouvernement des hommes. Qui a dit  « la véritable école du commandement est la culture générale » ? Un cuistre obscur ?  Non, Charles de Gaulle 

On aura compris que la foucade d’André Santini, qui lui ressemble bien peu puisqu’il semble être un des rares hommes politiques un peu cultivés de sa génération, visait à complaire à un  président, lui, notoirement  inculte. Ce dernier crut bien faire il y a quelques mois, dans son apologie de l’inculture, de prendre pour  cible La princesse de Clèves.  Je ne connais pourtant pas beaucoup de candidats à des concours qui  aient été jamais été interrogés sur La Princesse de Clèves. C’est d’ailleurs dommage.  Non parce que ce beau roman français est un  éloge de la fidélité conjugale mais parce que l’auteur (l’auteure ?) s’y attache à mettre en forme romanesque les maximes de son ami  La Rochefoucauld qui sont précisément un des meilleurs textes qui soient pour former le bon sens. 

Jean Baechler a pointé un autre lien entre la culture générale et le bon sens. Le terreau de l’idéologie, dont on connaît toutes les grandes et les petites folies auxquelles elle conduit est, dit-il, une culture insuffisante. Sans culture, les hommes ne sont guère attirés par les idées générales. Très cultivés, ils savent la complexité du monde et se méfient des idées trop simples. A moitié instruits, ils seront vulnérables à toute conception du monde un peu simplifiée qui leur donne l’illusion de  tout comprendre, ce qu’est précisément l’idéologie. Or dès que l’on creuse les multiples décisions dépourvues de bon sens prises par nos gouvernants,  on trouve une forme ou une autre d’idéologie  ou à tout le moins une simplification abusive

 

Mais il faut sans doute aller plus loin pour comprendre la haine de la culture générale répandue dans certaines élites, et là nous touchons quelque chose d’inquiétant :    le fait que la culture générale est la condition de la liberté. La culture tout court, à tous les niveaux, est source de liberté : celle du paysan dépositaire de la longue mémoire des  jours, de l’artisan héritier d’une tradition ancestrale, comme celle du  haut fonctionnaire qui connaît les combats pour la liberté qui sous-tendent les principes généraux de notre droit , celle du journaliste qui connaît l’histoire de France ou celle du  cadre d’entreprise qui connaît l’histoire sociale. Burke l’a dit, on ne peut critiquer le présent qu’en s’appuyant sur autre chose : des valeurs permanentes, la connaissance du passé ou généralement les deux. Celui qui n’a aucun point d’appui intellectuel ou moral en dehors de l’immédiateté des choses  se trouve  livré pieds et poings liés aux puissances de l’heure, qu’elles soient idéologiques ou économiques. Une société sans culture, c’est une société amnésique, qui vit au présent. On  pourra lui imposer n’importe quoi sans qu’elle y trouve à redire : la régression sociale aujourd’hui, la fin de la démocratie demain, les aventures militaires après-demain. L’anti-intellectualisme des mouvements fascistes  qui cherchaient l’obéissance inconditionnelle, n’avait pas d’autre raison. La culture fait un peuple. L’inculture ne  fait que des masses. 

Tous ceux qui ont contribué à saper la culture générale au cours de la dernière génération, Bourdieu en tête, ont préparé le retour du fascisme  ou à tout le moins d’une société inhumaine où des masses anonymes, ne sachant plus d’où elles viennent ni qui elles sont, seront une masse facile à manœuvrer pour une élite mondialisée qui ne craint rien   tant que la survivance de l’esprit de liberté.

 

                                                 Roland HUREAUX

 

Par france
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Lundi 29 décembre 2008

Le nouveau président du Sénat Gérard Larcher, qui il est vrai n’est pas théologien,  ne s’est trompé que de mille ans quand il a dit que la règle du repos hebdomadaire datait du Nouveau Testament.  Mais il a eu raison de dire que c’était la  plus vielle des conquêtes sociales puisque la loi de Moïse l’étend à l’esclave et même à l’âne et au bœuf !   .

Faisant  obligation au peuple juif de se reposer le septième jour, l’Ancien Testament l’invite ainsi  à offrir un jour de la semaine à Yahvé, sachant  que le temps qu’il perdrait ce jour là lui serait rendu par un surcroît d’efficacité les six autres jours.

De même, les peuples de l’Antiquité, juifs et païens étaient invités à offrir les prémisses des récoltes et les pus belles pièces de leurs troupeaux sachant que le reste de leur bétail ne s’en porterait que mieux.

Le sens de la circoncision est du même ordre.

 

 

Un fondement anthropologique

 

Mais la théologie aurait dans le raisonnement  peu de poids si elle ne s’appuyait sur l’anthropologie.
         La nécessité d’un jour de repos par semaine – au moins - fait partie d’une hygiène élémentaire. Elle permet non seulement de se reposer mais de mieux réfléchir à l’organisation des  autres jours.

On voit combien il manque à nos ministres qui, travaillant pour la plupart sept jours sur sept, avancent  le nez dans le guidon. Devant répondre à l’injonction du président de trouver un projet de réforme par jour, ils  n’ont plus même le loisir d’ en trouver un   bon de temps en temps  !  

Personne n’a jamais prétendu que l’obligation du sabbat avait  fait des Juifs un peuple plus nonchalant ou moins efficace que les autres. L’Occident chrétien a déplacé l’obligation du repos du shabbat vers le dimanche, mais le principe est le même.   Parmi les chrétiens, les dissidents du protestantisme anglais ont  au XVIIe siècle imposé une interprétation particulièrement rigoureuse de ce précepte au point que le dimanche anglais est devenu   un symbole universel de tristesse et d’ennui.   

C’est pourtant l’Angleterre  qui fut à l’origine de la révolution industrielle.

Les puritains du Mayflower ont importé ce rigorisme aux Etats-Unis et là aussi, on peut difficilement dire que cette journée d’abstention de toute œuvre servile ait porté tort à l’efficacité économique du peuple  américain.

On dira que le repos du dimanche doit rester un choix individuel, notamment dans un pays laïque.  Il a été justement répondu à cela  que les choix du petit personnel sont rarement libres dans les entreprises. Mais  a-t-on rappelé  aussi  quel bonheur éprouvent   tous ceux qui habitent au bord des routes ou des rues  de ne pas être réveillés par les bruits de la circulation le dimanche matin ?  La question n’est donc pas seulement individuelle.

La nécessité n’est pas en cause puisque la règle est en France entourée de suffisamment d’exceptions pour que chacun puisse avoir accès, même le dimanche, aux produits de première nécessité, comme le pain ou un médicament.

Alors pourquoi  le président s’obstine t-il tant à remettre en cause le repos dominical ?

Faut-il y voir la main de certains lobbies, comme les chaînes de supermarché ? On ne les savait pas si pressants sur ce sujet.

L’idéologie du « travailler plus pour gagner plus », qui semble au  point de départ du projet, sonne  particulièrement faux   dans un contexte de récession. Aucun économiste sérieux ne soutient que l’ouverture des magasins un jour de plus va accroître la consommation d’une population qui voit jour après jour son pouvoir d’achat réel se réduire.

 

 

Abolir les repères

 

Comment s’empêcher dès lors de voir là, une fois de plus,  le signe d’un libéralisme brouillon  qui poursuit  son œuvre  historique d’abolition des repères, celui  du temps en l’occurrence. L’ouverture généralisée  des frontières rend l’espace national sans signification. La modification de la constitution affaiblit les repères institutionnels. L’ouverture politique rend le clivage droite-gauche obsolète.  Le laminage des droits sociaux affaiblit  les solidarités traditionnelles et donc les repères collectifs. Le lycée à la carte et la polyvalence des professeurs (un projet heureusement suspendu) dévalorisent les  spécialités académiques. Les révolutionnaires de 1792 avaient  remis en cause le calendrier, le régime ultra-capitaliste lui  emboîte le pas. Le capitalisme, dont Marx a montré qu’il  était le plus efficace des révolutionnaires refuse toute distinction, tout repère, tout relief (hors celui de l’argent), y compris entre les jours de la semaine. Les révolutionnaires haïssent toute distinction, celle des hommes comme celle des institutions. Le dimanche était à la fois un point de repère et un jour pas comme les autres. Il faut lui couper la tête. Il faut que le dimanche cesse d’être un jour « distingué » pour devenir un jour « ordinaire ».

Le contraire de la distinction, c’est la vulgarité. Comment ne pas voir là  le triomphe d’une certaine forme de vulgarité ?  Peut-être même la vulgarité est-elle en définitive le vrai  ressort des promoteurs de cette affaire. Dans le climat d’affaissement des repères religieux et civiques, le dimanche ne sera plus le jour du culte ou de la vie sociale, il sera plus que jamais  celui  de la grande glandouille sur ces nouveaux espaces sacrés que sont les centres commerciaux, temples d’un nouveau culte, d’un  nouvel opium  du peuple où brillent face à une jeunesse désœuvrée, désargentée et sans repères,  les néons illusoires  d’une société de consommation ayant tout  détruit en dehors d’elle.

 

 

                                                      Roland HUREAUX

Par france
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 29 décembre 2008

Au début, il ne s’agissait que d’une pointe ici ou là au détour d’un article ou  d’une émission. Les critiques du général de Gaulle portaient sur les terrains habituels de l’extrême droite : Vichy, l’indépendance de l’Algérie,   ou du clan  libéral : son hostilité à l’Europe de Jean Monnet, son antiaméricanisme supposé hystérique, la politique arabe de la France. Rien de bien nouveau.

Mais depuis quelques mois, les attaques sournoises  ou ouvertes visant l’œuvre du général de Gaulle se sont multipliées, plus à droite qu’à gauche, il faut bien le dire. Leur nouveauté  est de porter sur les questions économiques et sociales ou sur l’éducation nationale, terrains où le général avait été jusque là peu mis en cause.

 

Nouvelles critiques 

 

Ainsi Denis Kessler, un temps éminence grise du MEDEF se  proposait il y a quelques mois de casser  ce qui était à ses yeux aux origines de toutes les tares de la France : le programme du Conseil national de la Résistance, l’auteur désignant pêle-mêle  sous ce vocable, la Sécurité sociale, le Code du travail, le rôle de l’Etat dans l’économie, la toute-puissance de l’éducation nationale etc. Ce programme  résultait, disait-il, d’un compromis entre gaullistes et communistes.

Le même courant de pensée  fait grief à de Gaulle d’avoir promu la planification en 1945, l’économie dirigée et la politique industrielle après 1958, d’une façon générale le rôle excessif de l’Etat.

Plus inédite encore, l’idée que le général  aurait livré l’éducation nationale aux communistes : en mettant en place la commission Langevin-Wallon, en promouvant l’éducation de masse et les réforme  pédagogiques, en conférant l’autonomie aux universités.

Derrière ces critiques économiques ou sociales, une critique politique plus fondamentale : de Gaulle aurait passé dès 1943 un pacte  avec les communistes, à la fois contre Giraud et  contre les Anglo-Saxons. Ce pacte, payé de nombreuses concessions à l’idéologie communiste,  n’aurait eu d’autre but que de lui permettre de se maintenir. Il  aurait entraîné la France de 1945   trop à gauche et aurait  creusé le fossé entre   les partisans de Vichy et ceux de la Résistance.

Ce pacte scellé par le voyage à Moscou du chef du gouvernement provisoire en décembre 1944   aurait été renouvelé par un pacte secret passé  avec le commandant en chef des forces soviétiques en Allemagne  à Baden-Baden le 29 mai 1968 tendant à  s’assurer de la neutralité des  communistes avant d’ écraser la révolte étudiante.

On peut s’étonner que ce tissu de fadaises trouve quelque crédit , y compris auprès de personnalités qui ne viennent pas de l’extrême-droite comme Philippe Nemo qui s’en fait l’écho  dans un ouvrage récent (1),   n’hésitant  pas devant des énormités du genre :  « au début de la guerre, de Gaulle n’était pas plus hostile aux communistes russes qu’aux capitalistes anglo-saxons »  ou encore  « il ne comprendra la vraie nature du communisme qu’à partir de 1944 quand les communistes voudront lui imposer leurs volontés et surtout  au début de la guerre froide »,  ce qui est véritablement prendre le chef de la France libre, ancien compagnon de captivité de Toukhatchevski pour un benêt.

Pourquoi ce renouveau des attaques contre le général de Gaulle ? Un certain nombre d’ouvrages récents, tel ceux  qu’a commis le petit-fils du général Giraud, se sont avérés des succès de librairie,  Si la veine de la gauche antigaulliste est tarie, une certaine extrême-droite antigaulliste produit toujours et trouve des échos dans la droite modérée et le centre.  Surtout la génération des grands témoins du gaullisme venant progressivement  à l’extinction, il est à nouveau permis  de dire n’importe quoi.

Prenons une à une ces allégations.

 

Economie et société

 

D’abord le programme du Conseil national de  la résistance – et sa mise en œuvre  par les gouvernements de la Libération. A supposer que ce programme ait été mauvais, ce qui reste à démontrer, la république sociale qu’il promouvait était dans le strict prolongement  de ce qui avait commencé avant guerre (assurances sociales,  allocations familiales, mesures sociales et nationalisations du Front populaire etc.) et même des idées  du régime « national-corporatiste » de Vichy et  à l’unisson de ce  qui devait rester l’idéologie dominante  en Occident  jusque vers 1970. Il n’en allait pas différemment en Allemagne (économie sociale de marché), aux Etats-Unis (New Deal, nouvelle frontière) et même en Angleterre : sait-on que la prégnance de l’idéologie marxiste  fut au sortir de la guerre au moins aussi forte de l’autre côté de la Manche que chez nous ?  La médecine y fut entièrement nationalisée, ce que nous n’osâmes pas faire, un George Orwell ne trouvait pas d’éditeur dans l’Angleterre de 1946 ! De Gaulle qui n’avait pas d’idées bien arrêtées en matière économique et sociale, sinon une  référence générale à  la doctrine sociale de l’Eglise,  ne se démarqua jamais sur ces sujets de l’air du temps – sauf quand plus tard il tenta d’imposer la participation. A supposer qu’il ait eu en la matière une politique propre,   il n’eut pas trouvé jusqu’en 1947 de force politique pour l’appuyer. On ne saurait oublier en effet que dans les assemblées de la Libération, il n’y a pas de parti gaulliste. Contrairement à ce que dit Denis Kessler, le pacte national de la résistance ne fut pas l’effet d’une entente directe entre gaullistes et communistes ; les  deux forces politiques dominantes étaient dès 1944 le MRP et la SFIO ; le parti communiste était aussi puissant qu’eux dans les urnes   mais il avait été  (grâce à de Gaulle !) écarté  des postes clef.; or ces deux là s’entendirent comme larrons en foire jusqu’en 1958, non seulement pour écarter de Gaulle mais  pour imposer une économie mixte à fort contenu social. Les années soixante marquent par rapport à cette tendance  plutôt un  retour vers le  libéralisme. Non seulement de Gaulle ne fut jamais critiqué par les libéraux de son temps mais son principal conseiller économique à partir de 1958, Jacques Rueff, passait pour un libéral pur et dur. 

Qui ne voit  au demeurant que les principales réalisations qui font la force de l’Europe d’aujourd’hui : industrie aéronautique, armement, nucléaire, TGV, espace,  pétrole, sont le produit direct de la politique industrielle française des années cinquante et soixante ? Rien de tout cela n’existerait si on avait alors appliqué les principes du  libéralisme strict.

 

L’Education nationale

 

Passons à l’Education nationale : la commission Langevin (auquel Wallon succède à sa mort) destinée à réfléchir à une réforme de l’éducation nationale   est bien mise en place en novembre 1944.  L’un et l’autre sont communistes. Mais la commission  ne rendit son rapport qu’en 1947, quand le général avait quitté le pouvoir. Et il ne s’agissait que d’un rapport,  que personne ne se sentit tenu d’appliquer. Les premières années, il resta lettre morte.

Au demeurant le modèle de tronc commun qu’il promouvait s’inscrivait ans un contexte tout à fait différent  de celui d’aujourd’hui. Avant 1950, 95 % des enfants d’une  classe d’âge n’avait pas accès à l’enseignement secondaire. Démocratiser, c’était permettre à tous ces enfants d’avoir une chance de faire « les mêmes études » que les fils de notaire. Ce principe de démocratisation faisait alors l’unanimité. Que ce système  ait ensuite posé des problèmes du fait qu’il conduisait à imposer  le même moule aux enfants quelle que soit, non plus leur classe sociale mais  leurs  capacités, au détriment des meilleurs, c’est sans doute une vraie question mais que personne n’avait encore perçue dans les années cinquante et qui était tempérée au cours des années soixante par l’existence  de filières.au sein du collège. On sait combien certains antigaullistes patentés crurent trouver leur revanche avec la victoire de Giscard. Or c’est un ministre de Giscard, René Haby, membre du parti républicain,  qui mit en œuvre en 1976 la réforme destinée à pousser jusqu’à leurs extrémités les plus absurdes (la suppression des filières internes au collège) les idées du plan Langevin-Wallon. Les giscardiens qui critiquent la politique gaullienne de l’éducation nationale feraient mieux de s’en souvenir. 

Même chose pour les  critiques faites à la   loi d’orientation de l’enseignement supérieur d’Edgar Faure votée  dans foulée  de  mai 68 en vue de conférer une certaine  autonomie aux universités. On donnait ainsi, dit-on,  le pouvoir à la gauche. Comme si elle ne l’avait pas eu déjà  au sein des facultés !  Les mêmes, curieusement, se  pâment devant les modèles anglo-saxons décentralisés   ou chantent les louanges  de la réforme Sarkozy qui donne encore plus d’autonomie aux universités.  

Plus fondée sans doute est le reproche fait au général de Gaulle d’avoir sous le ministère Peyrefitte promu au sein de l’école primaire les méthodes dites globales, emblématiques de ce qu’il est convenu d’appeler le   « pédagogisme ». On sait aujourd’hui ce qu’ont de désastreux ces méthodes. Il est bien vrai que le général, peu familier des affaires de l’éducation nationale, avait tendance à faire confiance aux spécialistes. Alain Peyrefitte que sa  culture humaniste aurait du prévenir contre ces innovations idéologiques, se fit au contraire le porte-parole zélé des technocrates de  la  rue de Grenelle. Pompidou, homme de bon sens,  était plus critique mais il n’eut pas le dernier mot. Il suffisait, dans les sujets qu’il ne  se réservait pas,   que l’on parlât  au général de  « rénovation » de « modernisation » pour qu’il dise « allez-y ! ». Mais aucun de ses successeurs n’a à cet égard redressé la barre, y compris ceux qui ont fait carrière sur le « oui, mais » ou le « non » au général !  Il n’y avait en tous   cas là nulle volonté de livrer l’école aux communistes, bien au contraire.

 

Un pacte avec les communistes ?

 

Venons-en au grief politique : celui d’un pacte diabolique   avec le parti communiste. Il est vrai qu’une fois entré dans la Résistance, le PC eut sa place à Londres. Tant que l’ennemi à abattre   était le nazisme, le général ne pouvait évidemment  pas se permettre d’ouvrir un second front contre le parti communiste. Une telle démarche  eut conduit tout droit à  la légion Charlemagne ! Qui ne voit surtout que le « pacte », si pacte il y eut entre le général et le PC,  n’était que l’exacte reproduction sur la scène intérieure française de l’alliance mondiale passée entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni avec  l’URSS, alliance qui dura jusqu’à ce que l’hydre nazie soit abattue. Pourquoi de si stupides griefs à l’égard de De Gaulle de la part de gens qui ne le  trouvent par ailleurs pas assez docile aux diktats de Roosevelt. Un Roosevelt bien plus naïf que ne le fut jamais de Gaulle sur la véritable nature du communisme. 

Qui ne voit que si De Gaulle avait cédé  le pouvoir à Giraud en 1943, l’AMGOT (2) eut été imposée à la France, ce qui aurait fait  le lit du communisme ainsi promu porte-parole exclusif  du sentiment national français.

La raideur du général vis à vis des FTP en 1945, son souci prioritaire de rétablir l’Etat contre les factions, sont  dans toutes les mémoires. Conscient de la menace communiste, il fit du RPF le principal mole de résistance au parti communiste en France, lequel ne s’y trompa pas, abreuvant d’injures le nouveau mouvement gaulliste. De 1947 à 1969,  pour le sentiment populaire, gaullisme et communisme représentaient bien deux pôles opposés. C’est encore le parti communiste qu’il désigne comme le principal adversaire dans son discours de combat du 30 mai 1968. La boutade de Malraux « entre les communistes et nous, il n’y a rien » était d’abord une arme de combat électoral qui exclut patelle-même toute idée de pacte et il est bien vrai que si le gaullisme n’avait pas existé, le parti communiste français aurait rencontré bien moins de résistance.

Quant au  supposé accord de  Baden-Baden entre le général et  le commandant en chef des forces soviétiques en Allemagne,  colporté par Henri-Christian Giraud, il tient du roman. Si tant est qu’ils s’y soient rencontrés, ce fut par hasard et  très brièvement. De Gaulle n’avait évidemment pas besoin d’aller à Baden-Baden pour connaître les sentiments du pouvoir soviétique vis à vis de la révolte de mai 68. Imaginer qu’il eut pu envisager de s’inféoder  aux Soviétiques pour réduire  une révolte française est une allégation  monstrueuse. La négociation avec la CGT durait depuis plusieurs jours  et  on connaissait sa position,  très hostile au mouvement étudiant, il y avait un ambassadeur d’URSS à Paris, un ambassadeur de France à Moscou.  S’il était préférable pour que de Gaulle reprenne la main que les Soviétiques n’envisagent pas d’instaurer le communisme en France, l’hypothèse paraissait alors tellement éloignée qu’imaginer que le chef de l’Etat aurait du aller en Allemagne chercher des assurances sur ce sujet tient de l’enfantillage.    

 

                                                         Roland HUREAUX

 

1.      Philippe Nemo, Les deux républiques françaises, PUF, 2008

2.      Projet d’administration directe de la France libérée par les Américains.

Par france
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés