Samedi 21 avril 2007

A égalité avec Ségolène Royal dans les sondages, François Bayrou a aujourd’hui des chances de figurer  au second tour des élections présidentielles et donc de l’emporter.

L’émergence d’un candidat venu du centre ressemble au premier abord  à celle de Giscard en  1974 : le droite est sortante ; l’opinion veut le changement  mais refuse le candidat de la gauche : parce qu’il faisait trop peur alors, parce qu’elle ne le trouve pas crédible aujourd’hui.

La « troisième voie » que beaucoup jugeaient impossible il y a quelques semaines s’est également réouverte du fait que les deux premières paraissent insatisfaisantes à beaucoup. Tout le monde, même au parti socialiste,  connaît les faiblesses de Mme Royal. Plus que la bourgeoisie parisienne dont il est devenu l’idole, la province s’inquiète du  tempérament de Nicolas Sarkozy  avec qui , juge-t-on, pour  le meilleur et pour le pire,  « tout devient possible ».

Mais la montée de François Bayrou intervient dans un climat de crise  autrement plus dramatique qu’en 1974. Depuis le 29 mai 2005, le divorce est consommé entre une élite politique, économique, médiatique  acquise à la mondialisation et une population qui, obstinément  la refuse.

Dans un tel contexte le candidat de l’UDF a mis en œuvre une stratégie particulièrement    audacieuse, peut-être sans précédent dans la politique française, celle de ce qu’on appellera  le « populisme du centre ». Seul Jean-François Kahn de Marianne qui partage depuis longtemps  cette position l’y a encouragé. L’appareil de l’UDF, lui, n’a pas vu sans inquiétude son président prendre le ton d’une contestation radicale du système.

C’est dire que la victoire éventuelle de François Bayrou apparaîtrait comme celle de tous les paradoxes.

Elle serait d’abord la meilleure confirmation qui se puisse imaginer de la validité des institutions fondées par le général de Gaulle. Un homme seul, en marge du jeu des grands partis  accède  à la fonction  suprême. Il réussit parce que mieux que les autres il apparaît capable de rassembler. Il  remodèle à partir de là le jeu politique.  C’est très précisément ce qu’envisageait le général en instaurant en 1963 l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Terrible verdict pour le Béarnais qui avait fait du passage  fort aventuré à la VIe République , son cheval de bataille. On peut espérer qu’il aura , s’il est élu, la sagesse qu’eut l’auteur du Coup d’état permanent, celle de ne pas toucher à des institutions qu’il avait autrefois contestées et qui lui ont si bien réussi.

Le retour à la proportionnelle, cher aux centristes (et aussi au Front national) , ne remet nullement en cause , faut-il le rappeler, la Constitution de la Ve République  : le régime électoral est du domaine de la  loi organique ; en 1958, le général de Gaulle voulait aussi la proportionnelle,  il concéda aux radicaux le scrutin d’arrondissement à deux tours ( tandis que Michel Debré le voulait, lui , à un tour !).

Face à une assemblée disparate, François Bayrou serait fondé à appliquer les termes du discours de Bayeux  selon lesquels  revient au « au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. »

Autre violent paradoxe :  François Bayrou a fait sa carrière au  centre , à mi chemin entre le PS et l’UMP , en un lieu où l’on se targue d’être encore plus politiquement correct que ceux-ci , où on n’a pas l’habitude de remettre en cause les logiques technocratiques de toutes sortes contre lesquelles nos concitoyens se rebiffent.   On y  cultive  un discours très européen , atlantiste ,  bon chic bon genre. On y  est proche de l’establishment euratlantique. Bien qu’issu de la démocratie chrétienne, Bayrou  n’a refusé dans sa campagne   aucune concession aux idées à la mode comme le mariage homosexuel – ni plus ni moins au demeurant  que .ses rivaux des grands partis, le démarcage de Nicolas Sarkozy sur ce sujet n’étant que verbal. A la différence de Gilles de Robien, il n’ose pas remettre en cause ouvertement le pédagogisme dont il connaît pourtant mieux que quiconque les effets destructeurs. 

Et pourtant,  si Bayrou  est élu, ce sera pour des raisons à l’opposé de toutes ces allégeances, ce sera en raison du refus global d’une certaine France, à majorité populaire , de tout ce que représente la pensée unique , non seulement en matière européenne mais aussi en matière de mœurs , d’éducation ou  de pratiques technocratiques. Cet  européen sera l’élu  d’une partie de la France du non !

Le paradoxe s’étend à l’image qu’il offre  à son électorat et qui, elle aussi,  contribue à son succès : celle d’un candidat enraciné dans un terroir, enfant du peuple, calme et de bon sens.  Cela aussi va  à l’encontre de l’internationalisme, de l’ouverture au grand large  que suppose son positionnement politique de départ.

Il  faudra alors à François Bayrou  un singulier génie pour gérer ces contradictions. Ou bien il suivra son électorat et trahira sa famille politique d’ origine ou bien il voudra rester fidèle à celle-ci et ne pourra éviter au peuple français qui en est déjà saturé, de nouvelles et amères déceptions.

« Populiste du centre », François Bayrou président risque de devoir  choisir entre le peuple et le centre. S’il y a une voie entre les deux, elle  est étroite.

 

 

 

 

 

par Roland HUREAUX publié dans : roland.hureaux
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Mercredi 27 septembre 2006

 

 

Fallait-il que la France dépêche 2000 hommes sous casque bleu à la frontière du Liban et d’Israël ? Qui pourrait trouver à redire à première vue à cette noble mission de paix ? La France affirme , semble-t-il, sa place au Proche-Orient. Par delà, c’est l’Europe qui , après des années d’absence, paraît retrouver une rôle dans la région. 

Politiquement, pourtant,  la mission est  ambiguë. Les Israéliens depuis quelque temps déjà, se méfient de Européens, spécialement des Français,  et ne sont pas enthousiastes de les voir là. Les  Libanais – et les Arabes en général -  considèrent que nous venons faire à leur place  le sale travail des  Israéliens : contenir et neutraliser le Hezbollah. On peut en outre se demander s’il était bien opportun que des soldats français apparaissent sous commandement italien (ce qui sera le cas bientôt) dans un pays comme le Liban.

Même s’il y a longtemps – les services spécialisés le savent bien – que notre position dans la guerre d’Irak ne nous exonère pas  du terrorisme international, spécialement de celui d’Al Qaida, était-il bien  nécessaire  de s’exposer encore davantage ? 

Est-il  surtout de « bonne guerre », au sens premier du terme,   d’aller  se placer entre le marteau et l’enclume quand on n’y  est pas en position de force ?

Le contingent européen est bien plus faible que Tsahal. Il est encore plus vulnérable qu’ elle aux actions  non-conventionnelles du Hezbollah.

Si d’aventure, on tire sur nos soldats,  trois solutions. Ne pas riposter : est-ce bien digne d’une grande puissance dans une région où il est essentiel de ne pas perdre la face ?  Tirer sur des Juifs, tirer sur des Arabes ? Les trois solutions sont inacceptables. Spécialement pour un pays où se  trouvent présentes de fortes communautés  se sentant liées à l’un et l’autre camp.

Qu’on ne voie dans ces considérations aucune forme d’esprit munichois. Münich, c’était à nos portes et c’était un danger mondial. Les affaires du Proche-Orient sont tendues depuis 1948 mais ne sont jusqu’ici qu’un problème régional. En dehors de la malheureuse expédition de Suez de 1956, nous avons jusqu’ici évité une implication directe. Et de toutes les façons, ce ne sont pas nos 2000 hommes qui résoudront  les  multiples problèmes de la région, d’autant qu’ils ne sont impliqués directement dans aucun des  plus lourds : la question palestinienne, d’un côté, la menace du nucléaire iranien,  de l’autre. Rien de comparable à la Côte d’Ivoire où nos intérêts directs sont engagés, où nous sommes présents en position de force  et où notre présence est décisive.

Les affaires internationales sont graves.  L’utilisation de la force armée est toujours une décision lourde de conséquences. On ne la manipule pas sans l’élémentaire vertu de prudence. Le général  de Gaulle  auquel on se réfère à tort et à travers dès que notre  drapeau est   hissé quelque part avait horreur de ce genre d’engagements qui, pensait-il, restreignait la liberté d’action de la France:  non seulement il  retira 500 000 hommes d’Algérie, mais encore il ne se hasarda qu’avec une extrême prudence dans ce qu’on appelle, aujourd’hui que ce genre d’entreprise est banalisé, les « OPEX ».  Comme aime à le rappeler Pierre Messmer, ses successeurs n’ont pas tous eu cette prudence. A partir de Giscard,  ils se sont les uns après les autres engagés de plus en plus souvent sur les  théâtre   extérieurs. Il n’est pas sûr que ce soit la ligne à suivre.

Alors, dira-ton, faut-il laisser seuls les Américains actifs  dans la zone ? Répondons sans ambages : si c’est pour y patauger comme ils le font en Irak, oui.

On n’ a pas encore pris garde  que cette opération réduisait singulièrement notre marge de manœuvre dans les négociations en cours avec l’Iran sur le nucléaire. Les Européens, au travers du groupe de contact France-Royaume-Uni-Allemagne, s’y étaient engagés très loin . La France n’est désormais plus complètement libre de ses actes, ses soldats étant otages de la milice chiite, aux ordres de Téhéran. Comment pourrait-elle prendre désormais sur ce dossier une position en flèche si une  action terroriste ou une opération de commando peut être montée à tout moment contre la FINUL ?  

Mais dira-t-on encore : avions nous le choix ? Fallait-il en août dernier  se dérober honteusement quand l’opinion internationale a sollicité la France, si active alors sur la scène diplomatique,  pour trouver une issue  la crise ? Et bien, peut-être que oui. La France n’apparaîtrait pas moins forte en paraissant économe de ses troupes : un pays respecté ne s’engage qu’au compte gouttes, comme dans le « milieu », les vrais parrains ne manient pas la gâchette pour un oui ou pou un non !  En tous les cas, il ne fallait pas se laisser enfermer dans cette   alternative désastreuse de la    dérobade ou d’une aventure à haut risque. Pour constituer un contingent d’interposition des Nations-Unies, on faisait appel jadis à des pays neutres ou en tous les cas à des petits pays : Suède, Kenya, Thaïlande etc. Il aurait fallu faire pareil cette fois. C’est par une fâcheuse confusion des genres    que les Européens croient se hisser au premier rang de la scène internationale en jouant ce   rôle qui n’est pas celui d’une   grande puissance.

L’opinion française, pour le moment,  n’aperçoit pas cela. Elle trouve que le président Chirac s’en sort plutôt bien. La professionnalisation des armées  permet à nos dirigeants de s’engager davantage sans se préoccuper d’elle. Mais au premier incident sérieux – et tous les experts pensent qu’il y en aura – elle prendra conscience de l’engrenage diabolique dans lequel nous avons mis la main.

On ne voit qu’un seul intérêt en définitive à cette aventure. Si les Américains sont tentés, comme on peut le craindre, de faire la guerre à l’Iran pour détruire dans l’œuf ses velléités nucléaires, nous aurons un alibi pour nous abstenir de participer à une telle opération, elle aussi à haut risques,  sur le thème : « nous avons déjà donné ! ».

 

Roland HUREAUX

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Jeudi 31 août 2006

 

Jean Roux, La grande braderie du patrimoine public des Français  - Une OPA géante sur la France , François-Xavier de Guibert , 2006, 327 pages

 

Ce que nous rapporte Jean Roux est   si effarant qu’on a peine le croire. Les privatisations opérées en France depuis 1987 auraient  été faites, en moyenne  à la moitié de la valeur des entreprises: la plus grande spoliation du patrimoine public depuis la vente des biens nationaux. Elles ont rapporté  de 1984 à 2002 au total 90  milliards € à l’Etat ; elles auraient dû lui  en rapporter deux fois plus.

Tout cela est énorme. Que faut-il en penser ?  Jean Roux est un  homme sérieux : commissaire aux comptes, financier international et historien, lauréat du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, il a  dépouillé pendant cinq ans toutes les informations et commentaires de  la presse économique  et les rapports officiels sur les privatisations. Ses sources sont donc publiques. Il  n’a pas de préjugés politiques apparent et en tous les cas ne remet jamais en cause les privatisations dans leur principe. C’est un homme simplement soucieux de la gestion du patrimoine public, de notre patrimoine.

On est d’ailleurs loin en la matière d’un clivage gauche droite : la gauche entre 1997 et 2002  ( gouvernement Jospin) a privatisé davantage ( 50 milliards d’€)  en cinq ans que  les trois gouvernements de droite  qui l’avaient précédée en dix ans ( 40 milliards € ), et dans des conditions généralement plus douteuses.

En 1980, le secteur productif public représentait 1 088 000 salariés ;  en 1984, soit après la grande vague des nationalisations Mitterrand, il passe à 1 762 000 salariés ( 16 % du secteur productif, 17 % du CA,  40 % des immobilisations). Après ce  pic historique  vient la décrue : il  ne représente plus que  1 132 000 salariés en 2003, moins encore aujourd’hui.   Il  est passé de 10,5 % de  l ‘emploi productif en 1984, à   5, 3 % en 2000.

L’estimation d’un rabais global de 50 % est une moyenne entre des opérations relativement convenables et des cessions d’actifs publics particulièrement scabreuses. Parmi celles-ci ,  on citera le cas du   BRGM  qui vend en 1993   pour 788 millions de F un patrimoine minier estimé ultérieurement  à 12 milliards de F  ou encore celui de  la SFP cédée pour 4,5 milliards € en 2001 , un montant que la profession cinématographique française dans sa totalité qualifia de scandaleuse, une opération intervenue après que l’Etat,  obligeant  les chaînes de télévision à acheter les programmes hors du secteur public, lui eut coupé les ailes. Comment ne pas évoquer aussi  la cession en 2001 des Autoroutes du Sud de la France qui permettent à l’acheteur final de réaliser en 2005, et cela sans le moindre risque, une marge brute d’exploitation de 65 % ! L’Aérospatiale elle-même a été cédée à un prix que l’on   estime généralement très sous-évalué.

Aux privatisations d’entreprises proprement dites, s’ajoutent  la cession du patrimoine immobilier de l’Etat ou des entreprises publiques, souvent en « bloc » , c'est-à-dire avec des rabais de 50 % :  appartements ou bureaux  de la Banque de France, de la SNCF , d’EDF, du Crédit lyonnais ou encore la cession d’une partie du stock d’or de la banque de France ,  « fausse bonne idée de Nicolas Sarkozy  » ( La Tribune 18 /11/04) , à un moment où   tout laisse supposer que l’or est durablement à la hausse. 

A cela s’ajoutent différentes techniques dont l’effet est aussi la réduction du patrimoine public : externalisation ( on en a vu les effets fâcheux  dans l’affaire du Clémenceau) , titrisation etc.  

Au chapitre  de la gabegie de l’Etat et de la légèreté de sa gestion au cours des dernières années, Jean Roux décrit aussi   les effets dévastateurs de l’affaire du Crédit lyonnais ( 1 milliard € au moins pour la seule affaire Executive Life : on dira à juste titre que ces erreurs là sont l’effet de la nationalisation, mais cela ne justifie pas que l’on privatise n’importe comment ),  la légèreté de la gestion de France-Télécom , qui a fait cadeau de 11 milliards  € à sa filiale allemande Mobicom ( dont 8 milliards sont revenus à  l’Etat allemand par le biais de la vente d’une licence  finalement inutile !).

Malgré les recettes des privatisations, les années 1980, 1990 et 2000 voient l’endettement public français croître de manière considérable. La dette publique était en 1969 de 15 milliards € , soit 14 % du PIB, en 1981 de 75 milliards (20 % du PIB ),  en 1986 de 180 milliards  (30 % du PIB ) , fin 2003 de  1000 milliards €  (60 %du PIB ) , début 2006 de 1120 milliards €  (66, 4 %du PIB) , soit 18000 € par habitant et bien davantage par famille, dont  plus de 50 % sont détenus par des institutions étrangères. Et rien ne laisse à ce jour prévoir que la dérive de la dépense publique  ( 5 milliards € par mois de déficit ) puisse être enrayée.

Non seulement l’Etat s’est appauvri  ( 807 milliards d’actifs en 1980, 290 milliards en 2002 selon le rapport Pébereau ) sans que cela ait un véritable impact sur les finances publiques  mais la politique menée a largement favorisé la mainmise de capitaux étrangers sur  l’ économie  française. On connaît la malheureuse prise de contrôle de Péchiney  par Alcan, prélude à son démantèlement : il a été donné à l’auteur de cet article d’assister au spectacle obscène de la remise, sous les applaudissements  de la fine fleur  de la finance française, du « prix de la meilleure fusion-acquisition de l’année » au PDG d’Alcan. Mais qui sait  que la politique fiscale a pour effet de favoriser   cette prise de contrôle ?  Un décret de 1993 pris par Nicolas Sarkozy,  ministre du budget, exonère de tout impôt  les dividendes versés à des fonds de pension étrangers  tout en leur maintenant l’ avoir fiscal  ( dispositif auquel un accord franco-britannique ajoute des avantages supplémentaires). Selon une estimation du Conseil national des impôts, là où le dividende versé est de 100, l’investisseur national reçoit 54, le fonds de pension 100 et s’il est anglais, 145 !

Mais de quoi faut-il encore s’étonner quand on voit  fin 2005  le gouvernement français  appuyer une action d’une mystérieuse société basée à Jersey  contre Etamet dont  le    principal actionnaire est l’Etat français, cette action conduisant à déposséder cette dernière au bénéfice de la  société étrangère d’un des  principaux gisements de nickel de Nouvelle Calédonie ! Ceux qui agissent ainsi  ne commettent pas seulement un crime vis-à-vis des intérêts français, ils ridiculisent notre pays face à la  communauté financière internationale !   

Les intérêts étrangers qui profitent des privatisations au rabais sont souvent des fonds de pension américains ( propriétaires par exemple  de 43 % d’EADS ) . Autrement dit , alors que  l’avenir des retraites n’est pas assuré en France, l’Etat français  subventionne  les retraités américains !  Cela n’est d’ailleurs pas propre à la France  : ce qui se passe dans notre pays s’inscrit dans une politique de prédation de dimension mondiale.

On sait comment la Commission européenne a systématiquement encouragé la politique de privatisation,  notamment en permettant cette aberration comptable :  prendre en compte les recettes de privatisations dans le budget  de fonctionnement de l’Etat, ce qui permet  une  réduction optique du déficit .

On sait moins comment, malgré le coup de semonce du 29 mai 2005, cette politique s’est aggravée, en particulier par la cession de ce qui restait d’ autoroutes publiques à vil prix. Le projet en cours de discussion de cession de GDF à Suez va dans le même sens. Les sociétés qui ne sont pas encore privatisées, les grands services publics comme EDF, GDF, SNCF, La Poste , sont en réalité les proies les plus juteuses   : jouissant d’un monopole durable , ils présentent une sécurité pour l’investisseur bien plus grande que les actifs proprement industriels, surtout s’ils sont acquis au rabais.

Ce panorama affligeant nous interdit désormais de considérer de haut des pays comme la Russie ou certains pays d’Amérique latine  où les privatisations ont été l’occasion d’un pillage généralisé du patrimoine public,  générant des fortunes aussi rapides qu’illégitimes : il n’est pas certain qu’en définitive,  nous ayons fait beaucoup mieux. Il est décidément bien difficile dans un pays comme la France de trouver les marques du vrai libéralisme  responsable, respectueux des deniers publics et par là distinct  de la recherche effrénée du profit , de la pure et simple corruption ( que l’on devine dans la pénombre des pratiques que dénonce Jean Roux ) et de l’irresponsabilité technocratique.

L’auteur  prédit à  la France une faillite à la mode argentine  pour les toutes prochaines années : cette prédiction est à rendre au sérieux. On lui reprochera en revanche d’entretenir quelques illusions sur les syndicats, seuls défenseurs à son gré du patrimoine public :   il semble ignorer que ceux-ci,    trop souvent serrés de près par les procédures judiciaires,  n’opèrent qu’une mobilisation de façade contre les pratiques qu’il dénonce : leur discrétion dans l’affaire Suez-GDF est stupéfiante. De même Jean Roux apparaît bien naïf quand il s’imagine que les élus locaux sont plus vertueux que les politiques nationaux ! Sur le plan formel,   on lui reprochera seulement  d’avoir exagérément élargi son sujet ( prédation de l’environnement, gaspillages sociaux,  exode des œuvres d’art etc.), ce qui peut affaiblir  la crédibilité de son ouvrage qui demeure néanmoins une mine de renseignements.

Voilà au total un travail sérieux et  courageux : sa large diffusion est souhaitable : que ces faits scabreux soient connus nous paraît  le préalable au redressement  des moeurs qui seul peut sauver notre pays du désastre  annoncé. 

 

Roland HUREAUX

 

 

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Mardi 29 août 2006
 

Après la guerre du Liban :


L’amertume de l’opinion israélienne à l’issue de la guerre de l’été 2006 n’est pas sans fondements. L’ objectif de cette guerre, la destruction du Hezbollah, n’est pas vraiment atteint. Même affaibli, le mouvement chiite se trouve auréolé de la gloire d’avoir résisté, plus qu’aucune force musulmane ne l’avait encore fait, à la toute puissante Tsahal. La partie la plus radicale de l’islam se trouve ainsi placée en position de leadership moral, non seulement au Liban mais dans tout le Proche-Orient. Ceux qui voudraient porter la guerre en Iran pour mettre fin à ses projets nucléaires sont avertis par une expérience en champ clos: la capacité de résistance des guerriers chiites est considérable. Surtout, les bombardements massifs opérés au Liban, qui ont causé plus de 1000 victimes civiles ont encore altéré l’image d’Israël : comment qualifier ses adversaires de « terroristes » alors que dans votre camp, les victimes sont principalement des soldats et dans le camp adverse principalement des civils ?

La contrepartie espérée de tous ces points négatifs, l’espoir que le plan de paix de l’ ONU permettra de neutraliser le Hezbollah, est pour le moment aléatoire .

Qu’Israël ait voulu éradiquer la menace permanente que faisait peser le « parti de Dieu »  sur sa frontière Nord est compréhensible. Mais sans être spécialiste des questions militaires, on peut s’interroger sur les moyens employés.

Quelle que soit sa rationalité militaire ( mais seul le succès permet de consacrer celle-ci), une stratégie qui consiste à démolir un pays pour neutraliser quelques centaines de miliciens opérant dans une bande frontalière de quinze kilomètres est difficilement compréhensible.

Comment ne pas y reconnaître la contagion des idées et des comportements du grand protecteur de l’Etat d’Israël : les Etats-Unis ?

Des bombardements massifs d’infrastructures pour isoler et démoraliser les combattants adverses ( au risque de « dommages collatéraux » considérables), le souci prioritaire d’économiser la vie de ses propres soldats : n’est-ce pas l’essentiel de la méthode américaine depuis longtemps ? Elle se résume à un principe : risque minimum pour nos soldats, risque maximum pour les civils du camp adverse. Conforme à la rationalité démocratique pour laquelle la vie des citoyens de son camp ( mais de ceux là seulement) est sacrée, elle va à l’encontre tant de la tradition chevaleresque que du droit de la guerre selon lesquels la guerre est d’abord une affaire de soldats . Qui doutera que cette dernière rationalité soit plus universelle – et en définitive plus civilisée – que l’autre qui pourtant se réclame de la démocratie ?

De manière cynique, on dira que de telles méthodes ont encore des chances d’être excusées si elles réussissent. Or du Vietnam à l’Irak en passant par l’Afghanistan, elles ont abouti au contraire à enliser la grande puissance yankee dans un bourbier sans gloire.

Risquées pour les Américains, ces méthodes le sont bien davantage pour Israël . Les ressources d’un Etat de 7 millions d’habitants ne sauraient être comparées à celles d’un Etat de 250 millions. Les Etats-Unis peuvent demeurer relativement indifférents à une guerre menée en leur nom par des soldats professionnels généralement recrutés aux marges de la société . Ils peuvent même se sentir peu concernés par un conflit lointain : qu’importe à l’Américain du Middle West qu’on le déteste à 15 000 km ( pourvu qu’il n’ y ait pas de nouveau 11 septembre ! ). Que lui importe même un lamentable enlisement qu’il ne percevra qu’à travers des media orientés ? Mais il est clair que telle n’est pas la position d’Israël : non seulement ses ressources ne sont pas illimitées, son armée repose sur la conscription, mais le peuple israélien se trouve dans la vicinité immédiate de ses adversaires ; il ne peut se permettre ni d’ alimenter chez eux une haine inexpiable, ni de donner l’impression de l’enlisement.

En voyant l’état-major israélien utiliser des méthodes aussi grossières que celles de l’armée américaine, on a peine à reconnaître l’infaillible intelligence tactique à laquelle Tsahal nous avaient autrefois habitués.

Il faut faire certes dans ces méthodes la part de l’impulsion politique et notamment de celle du premier ministre Ehud Olmert , un civil qui , à la différence de son prédécesseur , avait à faire la démonstration de sa virilité guerrière, ce qui confirme quand il s’agit de faire la guerre, les civils sont souvent plus dangereux que les militaires.

Mais il faut surtout faire la part de l’imprégnation générale d’une société qui depuis plusieurs années n’a d’autre interlocuteur, d’autre référent que le grand frère d’outre-Atlantique. Cela n’est pas seulement vrai en matière militaire : la manière dont un ultra-libéralisme ravageur mine l’héritage travailliste de la démocratie israélienne , contribuant sans nul doute à y affaiblir le sens de la citoyenneté, se trouve à l’avenant.

Même si le soutien américain lui sera longtemps nécessaire, il se peut que l’avenir de l’Etat d’Israël , qui passe de toutes les façons par la recherche patiente d’une cohabitation durable avec les autres peuples du Proche-Orient, implique une sérieuse remise en cause de l’influence et des méthodes d’Outre-Atlantique.


Roland HUREAUX

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Mardi 29 août 2006


Pierre Manent, La raison des nations – Réflexions sur l’avenir de la démocratie en Europe , Gallimard, 2006, 97 pages


Pierre Manent que ses ouvrages austères ont imposé dans le champ de la philosophie politique se libère du carcan universitaire dans un court essai, expressément subjectif ( le je y est de rigueur ) en trois chapitres vifs et concis : la démocratie, la nation , la religion . Ne nous y trompons pas : cette réflexion d’apparence abstraite ou distanciée est sous tendue par une passion, celle de la civilisation européenne, et une inquiétude, celle de l’avenir de l’Europe.

Sauf à le démarquer en moins bien, il est difficile de rendre compte en quelques lignes de cet ouvrage dense et intense.

Sans le citer, Pierre Manent fait, quoique avec des bases philosophiques très différentes, un constat analogue à celui de Robert Kagan : l’Europe est sortie de l’histoire ; elle a cessé d’y être un acteur par l’effet d’un dépassement de la démocratie vers sa forme extrême : l’abolition des différences et singulièrement des différences nationales et religieuses, par un souci de la douceur universelle, par le refus de toute conflictualité. « Au nom de la démocratie nous avons instauré la paralysie politique de la démocratie. »

Ce souci d’une démocratie accomplie fondée sur le refus de toute altérité conduit aux évolutions que l’on ne connaît que trop bien : l’Europe entraînée dans un processus de construction devenu « une finalité sans fin » ( l’auteur distingue à juste titre l’Europe des pères fondateurs qui voulaient rapprocher des nations aux antagonismes séculaires, de l’Europe de Maastricht qui veut au contraire abolir les nations), l’incapacité à se fixer des limites et donc à dire non à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne – et par là la course vers un universalisme sans détermination. Au nom de ce même refus de la différence « on enjoint à chaque peuple de se séparer de son passé impardonnable d’intolérance et d’oppression ». Tout ce qui distingue se trouve culpabilisé.

Ce refus de la différence est commun à l’Europe et aux Etats-Unis : « L’empire européen a ceci de commun avec l’empire américain qu’il est aimanté par la perspective d’un monde où aucune différence collective ne sera significative » Il est aussi , paradoxalement, partagé par les intégristes musulmans qui veulent instaurer le règne universel de la charia ( on regrette cependant que Pierre Manent donne un moment dans le poncif du « 11 septembre  tournant historique majeur » après lequel rien ne sera plus comme avant  : nous pensons pour notre part que l’on connaissait avant les sentiments des islamistes pour l’Occident, que l’évolution militariste des Etats-Unis est antérieure et que cet événement, en définitive contingent et qu’une meilleure efficacité policière eut prévenu, ne s’est pas à ce jour répété). Mais à la différence des Européens, Américains et islamistes fondent leur projet sur le recours à la force. Entre l’Europe et les Etats-Unis qui n’ont pas perdu de vue, eux, le fondement hobbesien de l’Etat moderne, l’attitude face à la peine de mort constitue une différence emblématique.

Ces développements sont certes en continuité avec l’histoire d’une Europe instauratrice de la démocratie et tendue depuis lors vers son accroissement. Mais ils sont aussi en rupture, avec cette histoire car à vouloir toujours plus de démocratie, ils en sapent les fondements. . L’originalité de l’Europe, dit justement Pierre Manent, est d’avoir su concilier la liberté et la civilisation. Il est des peuples libres et non civilisés : les « sauvages », bons ou mauvais, il est des civilisations qui sacrifient la liberté  : tous les grands empires. L’Europe est allée plus loin en inventant , après la cité grecque, l’Etat-nation ( dont la forme monarchique sacrifia d’abord elle aussi d’abord la liberté) puis, au sein de l’ Etat-nation, le gouvernement représentatif.

Le caractère consubstantiel de la démocratie et de la nation , le fait que l’expression démocratique n’a de sens que dans une communauté politique qui ne peut être qu’un Etat-nation est une des constantes de la pensée de Pierre Manent, en quoi il rejoint , quoique mezzo voce et avec une élaboration philosophique qui lui est propre , les différents courants « républicains. »

En se coupant de ses fondements nationaux et en voulant se radicaliser, la démocratie entre en crise. Certes la théorie de la représentation contient en elle-même sa propre crise : il est dans la nature du gouvernement représentatif que les mandants se sentent toujours mal représentés, mais avec l’Europe d’aujourd’hui , la crise atteint un sommet : «  l’Etat est de moins en moins souverain et le gouvernement de moins en moins représentatif » . Les coups de semonce du 25 avril 2002 et du 29 mai 2005, « jacqueries électorales », rappellent le malaise sous-jacent à la démocratie dite avancée – en contradiction paradoxale avec l’autosatisfaction que nous inspirent nos « valeurs démocratiques ». L’Etat lui-même est remis en cause  par la multiplication des droits-créances et aussi par le refus grandissant de toute contrainte : «  le niveleur est à son tour nivelé » . L’Etat contemporain a de plus en plus dans l’esprit public, pour reprendre une formule de Philippe Raynaud « le monopole de la violence illégitime » : toute expression revendicative a sa légitimité mais sa répression par l’Etat est vécue comme une entorse à la douceur démocratique. L’Eglise elle-même est toujours prête à critiquer toute répression un peu ferme  : faute de pouvoir , comme autrefois inspirer l’Etat, elle en sape les fondements.

Faute de communauté politique fondée sur la conscience d’une différence et l’amour de soi, la communication s’affaiblit car « la communication par elle-même ne produit pas la communauté politique ». L’absence de communauté hypothèque elle aussi la représentation : « à travers la colère de n’être pas représenté, se fait jour l’angoisse de ne plus être représentable ».

La laïcité elle-même est en crise. Elle ne s’était substitué au ciment religieux de l’Europe que parce que chaque nation en était venue à constituer une communauté sacrée . Mais si la nation n’est plus sacrée, quel est encore le sens de la laïcité ?

Pourtant aux portes de l’Europe s’observe un retour du national–religieux » avec le regain de l’islam et l’Etat d’Israël ( sorti non d’Egypte mais d’une Europe libérale incapable d’apporter une solution au « problème juif ») . On pourrait y ajouter les Etats-Unis de George Bush. Pour ces « autres », l’Europe a beau se prétendre universelle, refuser d’être un « club chrétien », se présenter comme une coquille vide apte à recevoir toute l’humanité, elle est à leurs yeux quelque chose et non pas rien. Si elle ne se considère pas comme chrétienne, les autres si. Pour l’auteur « quelque chose empêche de dire que l’Europe n’est pas chrétienne. » L’Europe n’échappe en tous les cas pas à sa condition historique : « Après la nation sacrée, après la classe, après la race, c’est au nom de l’Europe même que nous avons essayé d’échapper à la condition européenne. Nos gouvernements ont beau s’époumoner et nous morigéner ; il semble que cette fois encore ce soit en vain . Notre condition, plus forte que nos passions les plus fortes est en train de nous reprendre. »  « Rentrons donc dans cette Europe réelle que nous nous efforçons vainement de quitter » . Quelle Europe ? Pierre Manent ne le dit qu’à demi-mots : sinon une Euripe confessionnelle, ou raciale ou étroitement liée aux formes classiques de la démocratie, tout de même un projet fondamental  transversal à ces avatars : même s’ « il ne s’agit pas de mettre le nom chrétien sur tous les étendards », « il s’agit de continuer l’aventure européenne dont la longue phrase inachevée cherche à nouer le plus étroitement possible la liberté et la communion, à les nouer ensemble jusqu’à ce qu’elles se confondent ». Autre manière sans doute de dire que le destin de l’Europe est d’être trinitaire.


par roland hureaux publié dans : roland.hureaux
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