Mercredi 12 septembre 2007

 

Loin du discours hagiographique ou commémoratif, Roland Hureaux propose une visions renouvelée et moderne du gaullisme.

Il en montre d’abord le fondement anthropologique : la conception que le  général de Gaulle avait du fait national et des responsabilités du président, s’enracine dans une réalité  à la fois  multiséculaire  et universelle: le principe de leadership. 

L’humanité est composée d’entités organisées  héritées de l’histoire qu’il n’appartient à personne de refonder arbitrairement. Aujourd’hui, les Etats-nations sont et demeureront pour longtemps encore, n’en déplaise aux tenants des utopies supranationales, le groupe  pertinent. Ce qui ne veut pas dire que ces Etats soient appelés à se replier sur eux-mêmes ou à se faire la guerre : ils se doivent au contraire respect et reconnaissance mutuels en vue d’un dialogue et d’une coopération féconds

A la tete de ces groupes humains,  se trouve un chef ou leader,  héréditaire ou élu. Ce que les peuples attendent de lui s’inscrit dans les fondamentaux de la nature humaine : les défendre, assurer la paix, la cohésion, la prospérité, soutenir leurs intérêts matériels et spirituels, promouvoir leur rayonnement. Cela suppose que le chef demeure un homme libre, à la tête d’une entité souveraine et qu’il bénéficie du consentement populaire, dont la démocratie est la forme moderne.

Cette conception se situe dans la continuité d’une école de pensée trop méconnue en France : le libéralisme catholique dont Chateaubriand, référence intellectuelle fondamentale du général, fut la figure emblématique. .

Elle se trouve  à l’opposé de ce qui constitue le « mal du siècle », l’idéologie,  forme de gouvernement pervertie dont le principe n’est pas le service pragmatique des intérêts d’une communauté concrète mais l’asservissement à une Idée  supposée salvatrice, généralement simplificatrice et oppressive, souvent paravent d’une domination étrangère (la « Révolution nationale », le socialisme, la supranationalité). Le gaullisme est la forme achevée de la politique conforme à la nature : une politique sans idéologie.

Soucieux de maintenir une distance critique, Roland Hureaux pose aussi  la question : de Gaulle fut il infaillible ? ».  Pour y répondre en toute liberté.

Ce recueil d’études vient à point pour rappeler, peu après le référendum du 29 mai 2005 et à l’approche d’une élection présidentielle décisive,  l’éminente actualité du gaullisme  

par Roland HUREAUX publié dans : roland.hureaux
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Jeudi 17 mai 2007

La dernière élection présidentielle marque la troisième défaite consécutive de la gauche. Lionel Jospin  a été battu deux fois, dont la seconde de manière particulièrement cuisante, Ségolène Royal une fois. 

Le mauvais sort  qui semblait s’acharner sur la gauche,  écartée du pouvoir entre 1958 et 1981, conjuré  pendant quatorze ans  par François Mitterrand ( mais cet homme était-il vraiment de gauche ?) semble de retour.

La candidate socialiste a été battue non par rejet de la gauche en tant que telle mais en raison des doutes sur ses capacités à assumer la fonction de chef de l’Etat. Si le parti socialiste la garde comme chef de file, on peut penser que la droite a encore de beaux  jours devant elle.  Sinon, qui ? Les faiblesses de Dominique Strauss-Kahn sont connues : elles seraient venues sur la place publique s’il avait été investi. Laurent Fabius, dont nul ne doute qu’il ait, lui,  la  capacité d’être chef de l’Etat,  semble faire l’objet d’un ostracisme durable de la part des  militants: par une sorte de conduite d’échec, ceux-ci semblent se charger eux-mêmes d’éliminer les  candidats crédibles. 

Après eux, c’est la fin de la « génération Mitterrand » dont  le vieux   maître avait su faire surgir  tant de  talents originaux. Parmi ceux qui viennent après, deux ou trois font du bruit. Aucun ne semble avoir la pointure présidentielle.

Sentant les faiblesses de la gauche, François Bayrou pense peut-être prendre un jour la tête  d’une nouvelle gauche élargie, comme le très catholique Romano Prodi l’a fait en Italie. C’est sans  compter sans le vieux fond de sectarisme antichrétien de la gauche française. Il se peut que cela seul lui reste quand elle aura tout perdu.

La gauche a d’autres mauvaises nouvelles : avec moins de 2 % des voix, le parti communiste termine une lente agonie. De l’extrême gauche  éclatée, seul émerge mais à peine, et on se demande pourquoi, Olivier Besancenot.

D’autres données témoignent d’une crise profonde de la gauche : pour la première fois de l’ histoire de ce parti , Ségolène Royal a pris le pouvoir au parti socialiste par la droite, en agitant les thèmes de la famille, de la sécurité etc.  Une des erreurs de Laurent Fabius est d’en être resté aux vieux schémas où la légitimité au PS s’acquerrait à gauche. Nicolas Sarkozy, de même, a construit sa légitimité au sein de l’UMP par la droite, ce qui n’avait été le cas d’aucun de ses prédécesseurs.

Comment en serait-il autrement ? Sur les sujets que les Français ressentent le plus vivement, l’insécurité,  l’immigration, les abus du système d’assistance sociale,  le poids des impôts, comment la gauche trouverait-elle des idées nouvelles  ? Si elle en reste à ses positions traditionnelles, comment ne serait-elle pas en position d’infériorité ? Qui dira combien les promesses d’une nouvelle couche d’assistance ont  fait pour éloigner l’électorat flottant   de Mme Royal , surtout dans la « France qui travaille » ?

Cela veut-il veut-il dire que les valeurs de droite ont gagné la partie ?  Ce serait une grave erreur de le croire. D ’abord  parce que, malgré ses incantations, la droite  n’a nullement apporté la démonstration qu’elle avait la solution miracle  pour baisser les impôts, réduire les abus des systèmes sociaux, contrôler l’immigration, faire décroître la délinquance. Non seulement par manque de courage, comme le serine la foule des  auteurs néo-libéraux,   mais   aussi par manque d’imagination et d’idées. C’est en gros le même personnel qui n’y est pas parvenu depuis 1987 qui se trouve aux commandes. Et n’oublions pas  une perversion  qui touche l’ensemble du système politique et  dont   par conséquent  aucun bord politique n’est exempt : les   problèmes les plus  vivement ressentis par les Français sont de plus en plus évoqués pour faire de la communication politique – autre nom de la propagande – sans qu’on se soucie sérieusement  de leur trouver des solutions,.

Ensuite, la droite n’a acquis l’hégémonie au cours des dernières années qu’au prix  de larges concessions aux thèmes de la gauche culturelle : environnement, libération sexuelle, antiracisme, parité etc. au point qu’on ne sait plus ce qui, sur ces sujets,  distingue vraiment les deux camps. En lui garantissant la neutralité bienveillante du milieu médiatique, cette posture permet certes à la droite de gagner les élections et de placer ses hommes  mais   les tenants des valeurs traditionnelles, qui demeurent nombreux parmi ses électeurs, ont peu de chance d’ y  trouver leur compte.

Face à une gauche « libérale-libertaire », la droite qui a gagné est d’abord « libérale-sécuritaire ». Le libéralisme conforte les grands intérêts qui la soutiennent : pour beaucoup, c’est probablement  c’est l’essentiel.  Le discours sécuritaire est , lui, supposé satisfaire le peuple. Curieusement, une certaine droite se fait de ce dernier   la même idée méprisante que l’extrême-gauche : celle d’une masse hargneuse qui ne souhaiterait de rien d’autre  que de la punition des   voleurs.

Quand Nicolas Sarkozy  parle de retour aux valeurs morales, on se demande encore lesquelles, à partir du moment où il ne remet pas en cause aucun des  acquis libertaires des trente dernières années. Et ce n’est  pas son nouveau ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner, pur produit de mai 68,  qui le fera pour lui. Quand il déclare vouloir  une France fière d’elle-même, est-ce pour promouvoir l’indépendance nationale ? Si oui, pourquoi donc    tout ce qui tient le haut du pavé n’a que mépris pour l’héritage gaulliste, supposé dépassé ?

Si  la droite ne répond pas aux attentes de ses électeurs, il n’est pas sûr que cela fasse le jeu de la gauche. 2007 vient de le montrer : l’élection présidentielle, à la différence des législatives ne se joue pas seulement par l’effet de balancier : pour l’emporter, l’opposition doit encore trouver une incarnation crédible.

Il est aussi possible que si la droite se contente d’être une droite de papier, qui brandit des thèmes droitiers mais ne résoud aucun problème au fond, elle se subdivise et que le déclin de la gauche se poursuivant, apparaisse un clivage droite-droite, notamment autour de la question européenne. Mais ce n’est pas une perspective immédiate :  la chute du Front national et du MPF, la marginalisation des mouvements gaullistes, la séduction  opérée au cours du scrutin par Nicolas Sarkozy  qui n’a négligé aucune des cordes que la droite aime entendre vibrer,  lui  assurent  un monopole durable.  Jusqu’à quand ?

 

 

                                                  Roland HUREAUX

 

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Samedi 21 avril 2007

 

Rarement une élection aura suscité en France tant de passion et tant d’espoirs que la présente présidentielle.

Passion : non point que cette campagne ait donné lieu à des excès, au contraire,  mais du fait que, comme jamais, les Français s’y sont investis, ont suivi le parcours des candidats, les ont écoutés, ont discuté leurs propositions. Pour qui rêve d’une république citoyenne idéale, dont chacun des membres s’impliquerait profondément et gravement dans la chose publique, on n’est pas loin du compte. Tout laisse penser que le taux de participation sera dimanche très élevé.

Espoirs. La France a le sentiment de traverser une crise profonde. Pas seulement une crise économique et sociale : on a vu pire ; mais surtout  une crise de leadership : l’impression  confuse que les chefs qui ont eu mission de la diriger  au cours des trente dernières années n’étaient pas à la hauteur, que la classe politique a eu une action globalement négative,  ce pourquoi elle   est discréditée.

A cela s’ajoute une relève de génération : à droite  comme à gauche, les hommes qui ont dominé le paysage depuis trente ans ont disparu ou disparaissent de la scène : Giscard, Mitterrand, Chirac, Balladur, Jospin. Les candidats des deux grands partis  sont, sinon des hommes et des femmes neufs, du moins de nouveaux candidats,  relativement jeunes.

Les Français attendent une rupture avec le passé récent. Ils veulent, sans savoir exactement quelle forme elle doit prendre, une  nouvelle « gouvernance ». Malgré son côté fallacieux, voire dangereux, l’annonce d’une rupture constitutionnelle, voire d’une VIe République, vise à répondre à  cette confuse aspiration.

Or cette immense attente des Français est profondément pathétique.

Elle est pathétique parce qu’elle ne rencontre aucune offre politique qui soit à la hauteur, ni près.

Aucun des trois grands candidats qui se proposent à leur choix ne présente quelque garantie que ce soit d’instaurer  une nouvelle politique, fondamentalement différente de celles qui ont  au fil des  ans attisé leur  mécontentement.

Qui peut croire que Nicolas Sarkozy, clone de Chirac à presque tous  égards, d’autant qu’il n’a connu depuis ses vingt ans d’autre école politique qu’un  RPR déjà chiraquisé : pragmatisme sans principe, langue de bois, vide de la pensée, esclavage du politiquement  correct médiatique,  rodomontades de chef et  propension démagogique  à plier au premier obstacle, puisse représenter un changement  par rapport à ce qui se pratique depuis trente ans  à droite :  fausses réformes en trompe l’oeil, toc, concessions aux modes, laxisme financier et  policier, en dépit d’une rhétorique contraire ?  Comment attendre des miracles d’un gouvernement  Sarkozy  dont les membres  ne seront guère différents des équipes Raffarin ou Villepin ?

Qui peut croire que Ségolène Royal, élevée dans le sérail de François Mitterrand, bordée d’éléphants tous issus de la même école,  peut représenter quelque nouveauté que ce soit dans une gauche en grave crise idéologique ?  Quel effet fera sur l’opinion cette fine équipe rassemblée au sortir du premier conseil des ministres comme autrefois à  Solutré ?

François Bayrou est certes moins le fils de Giscard que les autres ne le sont de Chirac et Mitterrand  Mais à peine. Plaide pour lui un parcours personnel original, un tempérament plus calme, une vraie connaissance de l’histoire de notre pays (pas seulement  celle d’Henri IV ! ). Mais personne ne croit sérieusement qu’il réconciliera la droite et la gauche, ce qui d’ailleurs n’est pas souhaitable dans une démocratie moderne. Au mieux peut-il  espérer  renouveler en profondeur le personnel de la droite et du centre, ce qui ne serait déjà pas si mal. A condition toutefois d’élargir ses équipes  bien au-delà d’un vivier centriste à la culture politique singulièrement étriquée. Son populisme tourne en partie à vide dans la mesure où il  ne remet pas en cause la mécanique européenne actuelle, obstacle à toute  réforme profonde de la politique française (mais s’il l’avait fait, n’eut-il pas été impitoyablement marginalisé ? ) . C’est peut-être pour cela que,  au moins si l’on en croit les sondages, sa victoire n’est pas la plus probable.

Non seulement l’offre politique n’est pas à la hauteur de l’immense espérance que suscite   cette élection,   dans  le moment particulier que nous vivons, mais le risque, quel que soit l’élu, est celui d’une tout aussi immense déception. On sait que  Ségolène Royal n’arrive  pas, par ses capacités,  à la  cheville de François Mitterrand.  Sarkozy, enfant de Chirac quoi qu’on dise,  n’a aucun de ces stabilisateurs qui s’appelaient la Plateau de Millevaches ou Bernadette.  François Bayrou demeure une inconnue : avec lui,  la déception n’est pas d’avance certaine mais elle n’est pas à écarter non plus. 

Les partisans  des  uns et des autres ne  se  cramponnent à leurs illusions, parfois avec intolérance,   que parce qu’ils ont peur de regarder ce vide en face.

Non seulement donc les choses ont peu de chances d’aller mieux mais elles risquent d’aller plus mal. C’est parce que les Français  le pressentent qu’ ils hésitent tant .

C’est ce qui rend pathétique l’ espérance considérable que semble porter avec elle cette élection.

Quoi qu’en dise la chanson, il y a quelquefois des « sauveurs suprêmes » mais les peuples ne les méritent pas toujours.

Qui dira avec quelle ardeur combien  nous souhaitons nous tromper ?

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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Samedi 21 avril 2007

 

 

LE

 

 

Deux des candidats les plus sérieux à l’élection présidentielle, François Bayrou et Ségolène Royal proposent, après Arnaud Montebourg et d’autres,  d’instaurer  une fois élus, une VIe République. Nicolas Sarkozy envisage  quant à lui, une réforme de la constitution   suffisamment profonde, dans le sens d’un régime présidentiel  à l’américaine,  dont  on peut penser que l’aboutissement n’en serait pas  très différent.

Devant de tels projets, il faut résolument dire : danger !

Une constitution vaut d’abord par sa patine. Chacun peut avoir son idée sur la constitution idéale. A supposer qu’il arrive à la réaliser, il y a des chances qu’un autre, qui aura une idée différente,  lui  substitue bien vite la sienne. Et ainsi de suite.

Il n’y a pas de constitution idéale. La seule bonne est celle que l’on respecte et, comme l’avait vu Montesquieu, il y a des chances qu’on la respecte davantage à la mesure de son ancienneté.

Qui ne se souvient  que ce qui fut longtemps, bien avant toute autre considération, tenu pour le malheur de la France , était l’instabilité chronique de ses institutions : entre 1789 et 1914 nous avons expérimenté pas moins de douze constitutions et quinze régimes !   La IIIe République , qui dura 70 ans, apporta  un peu de stabilité. La défaite de 1940  fit rechuter la France dans son vice. Il semble que depuis 1958 nous ayons à nouveau trouvé quelque rémission.  De grâce, ne tentons pas le diable !

Il était habituel, spécialement chez les tenants du libéralisme à l’anglo-saxonne,  d’opposer à notre instabilité la pérennité de la Constitution américaine, la même depuis 220 ans. Malgré de nombreux amendements, son principe  général n’est jamais remis en cause. Ce que les Français stupides qui veulent l’imiter ne savent pas : elle connaît aujourd’hui de  graves dysfonctionnements. Pourtant  personne dans ce pays ne s’avise de la changer. La monarchie britannique est encore plus stable. L’Allemagne et l’Italie  elles-mêmes, après de dramatiques convulsions, n’ont plus changé de régime depuis 70 ans. Et on voudrait nous faire retomber dans l’instabilité :   non !

Une autre raison à opposer à ce  « bougisme » : dans une société où tous les repères fixes disparaissent : la morale, la famille, la nation, la culture commune, l’orthographe et la langue elles-mêmes, il serait criminel de bouleverser en plus le cadre institutionnel.  Que dans notre société libérale libertaire, il passe pour normal de changer d’employeur (et d’employé ! ), de conjoint , de maison, voire de sexe  plusieurs fois dans sa vie, peut-être. Raison de plus pour ne pas toucher au cadre institutionnel. 

Il est vrai que depuis une quinzaine d’années a été prise la mauvaise habitude d’amender à la moindre occasion la loi fondamentale, la principale réforme à cet égard, lourde de conséquences, ayant été  le passage au quinquennat : c’est dans cette innovation récente, beaucoup plus que dans le texte de 1958, que  se trouve la  raison de l’abaissement du rôle du Parlement que tout  le monde déplore à juste titre.

Catastrophique dans son principe, le changement de république n’apporterait aucun avantage.

D’abord parce que la Constitution la Ve République est suffisamment souple, comme l’avait été celle de la IIIe ,  pour être adaptée à des besoins nouveaux : elle fonctionne déjà à deux vitesses :  le système majoritaire et la cohabitation. La loi électorale est du domaine de la loi organique : le système actuel n’est nullement intrinsèque au régime. Comme François Bayrou, le général de Gaulle penchait déjà pour la proportionnelle ; il concéda aux radicaux  le  suffrage uninominal à deux tours. Retour aux sources : si aucune majorité ne se dégage du scrutin, le nouveau président pourra expérimenter  le rôle que lui assignait déjà le discours de Bayeux : « la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. » Il faut peu de choses pour élargir le rôle de ce dernier, par exemple aux problèmes de société sur lesquels le gouvernement ne devrait plus intervenir. Une VIe République n’est nullement nécessaire pour accroître le temps consacré à la discussion des propositions de loi ou allonger l’article 34.

Mais surtout, on se tromperait gravement à imaginer que la crise politique actuelle tient aux institutions. Elle tient d’abord aux hommes. Une technocratie incontrôlée qui ne propose que des solutions stéréotypées, ayant largement fait la preuve de leur caractère inopérant voire malfaisant; la dictature du politiquement correct qui, au nom des bons sentiments, inspire presque toujours les plus mauvaises politiques ; une classe politique médiocre, non point coupée du terrain comme on le dit,  mais sans vision d’ensemble, sans repères éthiques, sans convictions assez fortes pour imposer à l’administration et aux médias des arbitrages courageux et pragmatiques. Imaginer, sans qu’aucune analyse sérieuse l’ait établi,  simplement parce qu’on veut changer pour changer,  que si on modifie  le cadre institutionnel  les choses iront mieux,  est illusoire.

Et même, chose douteuse,  si les institutions étaient effectivement améliorées, rappelons nous ce que dit une fois  le général de Gaulle : « en aucun temps et en aucun domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable ne saurait être compensé par la valeur de l’institution ». Pire :  prétendre résoudre les problèmes des Français par une réforme brouillonne de la Constitution    procède   de la même démarche que celle qui a conduit au cours des derrières années , au motif de résoudre ces mêmes problèmes, à les aggraver par l’accumulation de réformes mal conçues et   contre-productives .

On comprend certes ce que les promesses des principaux candidats veulent signifier : le changement de république  est un symbole  de bouleversement radical , supposé répondre au  mécontentement profond des Français.

La surenchère à laquelle se livrent sur ce thème périlleux  les  principaux  candidats n’en est pas moins  irresponsable .

Aux maux bien réels dont pâtit la France d’aujourd’hui, une réforme institutionnelle de grande ampleur ne ferait qu’en ajouter un autre, peut-être plus grave, le retour à l’instabilité et à l’arbitraire institutionnels qui l’ont jadis tant desservie.

Comme aucun grand candidat ne défend en la matière le parti de la sagesse, il y a de quoi être inquiet. Contre la tentation de faire passer en force ces changements immédiatement après l’élection, contre les risques de l’ « état de grâce », on  ne saurait plus compter que sur la « grâce d’état » qui a toujours poussé les nouveaux présidents à s’accommoder, une fois élus,  du rôle que leur assigne la constitution.

Au futur élu, on souhaite la sagesse de François Mitterrand qui, après avoir tant vilipendé  le « pouvoir personnel »   et le « coup d’Etat permanent » sut si bien, une fois élu, se  glisser dans l’habit   étrenné par  le fondateur de la Ve République.

 

Roland HUREAUX *

 

 

* Auteur de L’Antipolitique, Privat, 2007

 

 

  

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Samedi 21 avril 2007

 

 

Notre ami Roland Hureaux vient de publier l’Antipolitique. Il commente son livre dans un entretien dont voici le texte intégral.

 

 

 

Roland HUREAUX,  L’Antipolitique, Privat,  Collection Arguments ; 229 pages,  février 2007

 

 

 

Q. Roland Hureaux,  pourquoi l’Antipolitique ?

 

 

La politique au sens traditionnel du terme vise  à résoudre les problèmes de la Cité , en fonction d’une certaine idée du « bien commun », des problèmes dont l’origine est en  principe extérieure à la sphère publique. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons en France   à l’inverse : l’action des gouvernements est la principale cause des problèmes de plus en plus graves qui se posent   à la société française.

 

 

Q. Beaucoup disent  que la France a aujourd’hui besoin de réformes radicales  et  que l’on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui aurait le courage de les faire. Vous vous démarquez donc  de ce point de vue.

 

 

Clairement. Il n’y a jamais eu en France autant de lois et de décrets. Depuis quinze ans, on réforme à tour de bras. Le problème n’est pas qu’on ne réforme pas assez, il est qu’on réforme   trop et surtout que l’on réforme mal. Revenons à cette évidence qu’il vaut  mieux ne rien faire que de faire de mauvaises réformes.

 

 

Q. Vous n’êtes donc pas un enthousiaste de la « rupture » ?

 

 

Pas vraiment. J’ai même quelques craintes, au vu de ce qui s’est passé au cours des dernières années,   quand j’entends que l’on prône la rupture sans que se profile derrière ce slogan  un projet cohérent ou même une analyse sérieuse des problèmes de la société française.

 

 

Q.  N’est-ce pas   le sens de l’épigraphe de votre livre « Primum non nocere » ?

 

 

En effet. « D’abord ne pas nuire ». C’est une formule du serment d’Hippocrate. Le médecin n’est pas tenu de guérir le malade mais à tout le moins de  ne pas aggraver sa maladie. Au motif de soigner la  maladie, il ne doit pas faire n’importe quoi.  

 

 

Q. N’est-ce pas évident ?

 

 

Pas tant que  l’on croit : « réformer », « changer » - et aussi  « communiquer », par une  étonnante aberration, sont  devenus des verbes intransitifs. C’est ridicule : il faut préciser ce que l’on veut réformer et, en plus,  être sûr qu’on le fera bien. Le contraire de ce qu’on fait depuis plusieurs années.

 

 

Q. Des exemples ?

 

 

On en trouve dans les domaines les plus divers:  réforme de l’Etat, administration locale, éducation nationale, justice. Je tente  de montrer  dans cet essai  que   les principaux problèmes dont les Français se plaignent aujourd’hui résultent des réformes qui ont été faites au cours des quinze dernières années - en principe pour résoudre ces problèmes ! - ,  et non n, comme on le croit généralement,  d’un processus endogène. Ainsi  quinze  années de réforme  de l’Etat ont davantage compliqué l’administration que  l’inverse. Vingt années de prétendue libéralisation de l’  économie  ont servi d’alibi à une augmentation sans précédent des dépenses publiques, des prélèvements obligatoires et de la dette.   Le cas le plus  patent est celui de l’éducation nationale : la diffusion des nouvelles pédagogies,  la création des IUFM , la soi-disant « rénovation des programmes », loin de  porter remède à ses difficultés, les ont aggravées. Mais on peut aussi montrer que la complication réglementaire croissante dont les Français se plaignent ou le déficit persistant de la Sécurité sociale résultent  de décisions relativement  récentes et non d’un supposé « colbertisme »  ou d’un prétendu « modèle social français », venus du fond des âges.

 

 

Q. Rien ne trouve grâce à vos yeux

 

 

Les réformes des retraites étaient assurément nécessaires même si elles sont insuffisantes. Les lois sur la recherche ne semblent pas mauvaises. Je cherche en vain une autre réforme incontestable. Et ne parlons pas des dizaines de comités, hauts-comités, hauts-conseils, hautes-autorités,  autant de coûteuses machines qu’ont  entassées  au fil des ans  des légistes à court d’idées.  

 

 

Q. Et en matière d’immigration, de politique de la ville, de sécurité ?

 

 

Je me suis cantonné aux sujets  que je connaissais le mieux après vingt-cinq ans d’expérience de l’Etat. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’il en aille différemment dans d’autres domaines, que la plupart des politiques menées n’y  aient pas été à l’inverse du but recherché.

 

 

Q. N’est-ce pas une opinion exagérée ?

 

 

Dans ce cas il faut  trouver une  autre explication au fait que les Français changent de majorité à chaque élection depuis  1981, ce qui est unique en Europe. La présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2001, vécue comme un séisme,  a entraîné un  sursaut : « Plus jamais cela, a-t-on dit. Maintenant, il faut se ressaisir ! » Et qu’a-t-on fait depuis cinq ans pour redresser la barre ?  Je vous le demande.

 

 

Q. La décentralisation,  que vous mettiez déjà en cause dans « les Nouveaux féodaux » !

 

 

Je ne suis pas   par principe hostile à la décentralisation mais presque tout le mal vient de ce que les réformes sont aujourd’hui décidées  en fonction de  principes abstraits ou de  considérations idéologiques sans que l’on prenne en compte  les conditions concrètes de leur application. En 2002,   la question de la lourdeur des prélèvements obligatoires était  infiniment plus grave que celle d’un prétendu centralisme. Or la droite qui avait promis de baisser les impôts avance alors  comme réforme emblématique une dévolution des pouvoirs dont toute personne douée de bon sens pouvait prévoir  qu’elle entraînerait une nouvelle hausse des prélèvements. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Pourquoi voulez –vous que les électeurs lui  disent merci ?  

 

 

Q. Et la gauche ?

 

 

Vous savez ce qui est arrivé à Jospin au premier tour des dernières présidentielles. A une masse de salariés qui souffre de voir son   revenu stagner depuis plusieurs années, on propose du temps libre, sans lui dire que les 35 heures lui feront perdre entre  15 % et 20 % d’augmentation du pouvoir d’achat. Ne serait-ce que pour cela, il  a eu la claque qu’il méritait.

 

 

Q. Pourquoi donc nos gouvernements agissent-ils si maladroitement ?

 

 

C’est un grand mystère. Je ne suis pas sûr d’en avoir le dernier mot. Il y a comme une crise de cette vertu cardinale  de tout dirigeant, le bon sens.

 

 

Q.  « Jupiter aveugle  ceux qu’il veut perdre. »  Mais qui veut nous perdre ?  

 

 

Je ne sais pas.

 

Au premier degré, les choses sont claires. Une fois admis que les dysfonctionnements dont se plaignent les Français sont dus aux politiques menées dans tel ou tel domaine  depuis vingt ou trente ans, que voit-on ? Des gouvernement sans inspiration   demandent à la même administration qui a instauré ces politiques,  avec ses idées fixes, sa culture, pourquoi ne pas le dire ?  son idéologie, de lui proposer  de nouvelles réformes. Comment s’étonner que l’on aille alors de mal en pis ?

 

Au deuxième degré, il y a la crise de la classe politique – et même administrative – qui depuis cinquante ans,  s’auto-recrute, les meilleurs  cooptant de  moins bons à chaque génération, un phénomène d’entropie propre à toutes les grandes organisations  auquel je consacre un chapitre .

 

Mais plus  subtilement, il faut sans doute mettre en cause l’effet des idéologies, non plus des grandes idéologies de type totalitaire mais d’idéologies sectorielles, en apparence limitées, qui traversent en tout sens et polluent le champ politique, lesquelles. Ces idéologies douces,   à  la réflexion et à l’expérience substituent le  prêt à penser, les clichés , les slogans médiatiques, les modes. Comme l’a bien montré Alain Besançon, les idéologies s’attaquent à ce qui marche  et ne touchent pas à  ce qui ne marche pas : c’est ainsi qu’on a vu ,   au cours des quinze dernières années,  les gouvernements de gauche ou de droite s’acharner sur les petites communes dont personne ne se plaignait et qui ne présentaient  aucun inconvénient objectif, sans autre résultat que de compliquer l’administration locale !   Aussi longtemps que les hommes politiques seront prisonniers des idéologies, il n’y a guère à espérer de redressement. 

 

 

Q. Et l’Europe ?

 

 

Je n’ai pas voulu mélanger les débats,  m’étant déjà beaucoup exprimé sur ce sujet. Mais il est évident que la manière dont on prétend la construire d’abord, la sauver ensuite par l’euro fort, le libre échange et l’abolition des frontières procèdent du mode de pensée idéologique. Il se peut qu’il y ait même là la clef de voûte du système idéologique contemporain. En tous les cas une bonne réserve de « prêt à penser ». La référence à la construction européenne  outre qu’elle dessaisit nos gouvernants, les dispense de réfléchir. Il y en a d’ailleurs beaucoup que ça arrange.   

 

 

 

Q. Les programmes des candidats à la prochaine élection présidentielle sont-ils eux aussi  idéologiques ?

 

 

Quand je vois qu’en guise de programme universitaire,  les  deux grands partis commencent par  proposer   de réformer les grandes écoles qui marchent bien, je suis inquiet.  

 

 

Q. D’où votre sous-titre :  « Peut-on  avoir  une classe politique encore plus nulle ? »

 

 

Un sous-titre que certains jugeront sans doute  peu démagogique. Mais il pose une vraie question et, pour les raisons que je viens d’évoquer,  je crains hélas que la réponse ne soit « oui ».

(Article paru dans différents sites politiques )

 

 

 

par Roland Hureaux publié dans : roland.hureaux
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