Mardi 28 avril 2009

 (Roland Hureaux a été le premier diplomate français à visiter un camp de l'ANC et a participé comme consultant à la rédaction de la constitution de l'Afrique du Sud démocratique. Il donne aujourd'hui son point de vue sur les conséquences des récentes élections dans ce pays.)

 

  

Il n’est pas, dit-on, politiquement correct d’effectuer une lecture ethnique des événements politiques. On ne voit pourtant pas comment  l’éviter  s’agissant de l’Afrique  du Sud. Ne nous a-on pas assez dit, après tout, combien l’élection d’un métis  à la  présidence des Etats-Unis était supposée  représenter  une révolution ?

Ce qui vient de se passer en Afrique du Sud,  avec l’accession à la tête de l’ANC de Jacob Zuma, promis, après la nouvelle victoire de ce parti aux élections,  à devenir le troisième président de l’après apartheid,  représente aussi à sa manière une révolution. 

Les deux premiers présidents, Nelson Mandela et  Thabo Mbeki étaient Xhosas, le nouveau est  Zoulou.

 

Zoulous et Xhosas

 

Il y a beaucoup de groupes ethniques en Afrique du Sud, y compris parmi les blancs divisés entre  Afrikaner et Anglophones. Mais parmi les noirs, la plupart des tribus ont  un pied en dehors des frontières : les Tswana au Botswana, les Ndebele  au Zimbabwe, les Swazis au Swaziland etc . Seuls les Zoulous et les Xhosas  (la  consonne  xh désigne le clic émis du fond de la gorge car le xhosa est une « langue à clics ») sont purement sud-africains et ils sont aussi les plus nombreux.

Historiquement rivaux, ces deux groupes ont connu  un destin très différent.

Les Zoulous, dont les farouches guerriers opposèrent au  XIXe siècle la plus rude résistance aux Européens,  auraient eu vocation à prendre la tête de la lutte contre l’apartheid. Ce ne fut pourtant pas le cas : leurs chefs historiques, le roi des Zoulous et le chef Mangosuthu Buthelezi, se reposant sur la gloire de leurs ancêtres,  préférèrent pactiser avec l’ancien  régime .Tout en le critiquant, ils se tinrent  à l’écart de la lutte armée, cultivant leurs racines ethniques dans le cadre d’un bantoustan et d’un parti tenu pour modéré, l’Inkatha Freedom Party.

Même si l’African National Congress qui fut, en conjonction avec le parti communiste sud-africain,  le fer de lance de la lutte contre l’apartheid,  a au contraire toujours refusé quelque forme d’ ethnicisme que ce soit, prétendant  représenter tous les Sud-Africains y compris les blancs, sa direction fut de fait dès les années cinquante sous la forte emprise de la noblesse xhosa à la quelle appartenaient Nelson Mandela et sa garde rapprochée, Oliver Tambo et Govan Mbeki. C’est tout naturellement que le fils de ce dernier succéda en 1999 à Nelson Mandela comme si le pouvoir sud-africain était  devenu, au sein de l’ethnie xhosa, une affaire de famille. 

Ce n’est plus du tout  le cas avec Jacob Zuma qui fut longtemps le  principal représentant des Zoulous à  l’ANC,  mais qui s’y trouvait, de fait, en minorité.

Accédant au pouvoir à 67 ans, il a profité de l’usure de son prédécesseur, de sa légitimité historique d’ancien prisonnier à Robben Island, et de sa grande popularité dans la base du parti pour s’imposer à la succession de Thabo Mbeki  en dépit de  nombreuses affaires judicaires dans lesquelles ses partisans n’ont vu que la vindicte de ses ennemis.

Mais par delà le basculement ethnique, après tout assez anecdotique vu de l’extérieur, c’est à un total  changement de style qu’il faut se préparer.

Les fondateurs de l’ANC appartenaient  à des familles aristocratiques ; ils avaient reçu une excellente éducation à l’Université de Fort Hare où, au cœur du pays xhosa, les missionnaires purent former, avant le durcissement de l’apartheid,   une authentique élite africaine. Mandela était avocat. Thabo Mbeki a fait ses études à la London school of economics et n’a jamais renoncé à un style british qui passait mal dans le parti.

Jacob Zuma est tout à l’opposé : d’origine populaire,  autodidacte, il a appris à lire et à écrire en prison  grâce à Govan Mbeki, le père de son  prédécesseur. Il reflète à sa manière la génération  le plus récente des noirs, dont le « système bantou d’éducation », produit de l’apartheid, a limité  l’instruction. 

A la haute tenue morale de Nelson Mandela, à la distinction de Thabo Mbeki, il oppose une  truculence  populiste  et, il faut bien le dire,  un profil moins lisse : mal lavé de graves soupçons de corruption, polygame affiché et grand amateur  de danses africaines,  il a  même été accusé de viol par une de ses nombreuses partenaires. Il aura moins de raisons de traiter de haut tel ou tel de ses collègues africains.

Moins marqué que son prédécesseur par le monde anglo-saxon, il devrait être  aussi moins prévenu contre la France.

Même s’il vient de l’aile gauche de l’ANC, son élection ne devrait pourtant pas changer les orientations du pays : une économie capitaliste où la minorité blanche, plus gênée par la grave insécurité que par la rhétorique socialiste du pouvoir, joue toujours un   rôle  clé. Un chômage étendu, des inégalités considérables, le sida, la corruption : malgré tout cela l’économie, dont la variable fondamentale depuis des lustres, est le cours de l’or, devrait  en raison de la hausse de ce dernier,  tenir mieux que d’autres le choc de la crise

Quelque inquiétude que suscite la personnalité du nouveau président,  les équilibres (ou  les déséquilibres !) fondamentaux de ce pays  ne devraient pas  être bouleversés.  

 

                                             Roland HUREAUX

 

 

 

 

Par france
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Dimanche 12 avril 2009

 

 

 

Allocution de Roland Hureaux  au Dîner-débat qui s’est tenu à Toulouse le 3 avril 2009.

 

 

Chers compagnons, chers amis,

 

Je vous remercie d’avoir répondu nombreux à notre invitation à ce dîner qui se tient sous la bannière du gaullisme.

Je remercie particulièrement ceux qui viennent de loin, comme notre ami qui vient de Bordeaux et qui représente le R.I.F.

Je remercie aussi tous ceux qui ont contribué  à la préparation de cet événement, en premier lieu  notre compagnon Jean-Guy Dubois.

C’est malheureusement aujourd’hui un jour de grande tristesse pour les gaullistes que nous sommes : demain, 4 avril, la France  se réinsère pleinement dans  l’organisation intégrée de l’OTAN dont le général de Gaulle l’avait fait sortir en 1966. Et cela se passe à Strasbourg,  lieu hautement symbolique de tant de  combats pour l’indépendance française !  

C’est un jour de deuil qui vient clore 43 années où s’est exprimée magnifiquement l’ambition gaulliste d’une France pleinement souveraine.

Comment ne pas voir, dans ce qu’il faut bien appeler une « forfaiture »,  la volonté de porter un coup fatal à l’œuvre du général de Gaulle ?

On cherche à minimiser cet événement, en disant que grâce à Giscard, Mitterrand, Chirac, nous avions déjà fait l’essentiel  du chemin  dans cette direction et que nous étions déjà intégrés à 90 %. Peut-être,  mais il y a la force du symbole : 100 %, c’est infiniment plus que 90 % !

Il n’y a pas que le symbole ; il y a aussi  la réalité : cette intégration implique l’osmose des états-majors. Nos grands chefs militaires comprendront assez vite que leurs vrais patrons, ceux dont dépendent leur carrière ne sont plus à Paris mais à Bruxelles ou plutôt à Washington. Cela est d’autant plus vrai que l’OTAN que nous retrouvons en 2009 est infiniment plus intégrée que celle que nous avions quittée en 1966.

On nous dit que les temps ont changé et qu’il faut s’adapter,  que les idées de De Gaulle étaient bonnes il y a quarante ans mais qu’elles ne le sont  plus aujourd’hui. Justement. Relisons  la conférence de presse du 23 février 1966.  

« D’autre part tandis que se dissipent les perspectives d’une guerre mondiale éclatant à cause de l’Europe, voici que des conflits où l’Amérique s’engage dans d’autres parties du monde comme avant-hier en Corée, hier à Cuba, aujourd’hui au Vietnam, risquent de prendre, en vertu de la fameuse escalade, une expression telle qu’il pourrait en sortir une conflagration générale. Dans ce cas l’Europe dont la stratégie est, dans l’OTAN, celle de l’Amérique, serait automatiquement impliquée dans la lutte lors même qu’elle ne l’aurait pas voulu. Il en serait ainsi pour la France si l’imbrication de son territoire, de ses communications, de certaines de ses forces, de plusieurs de ses bases aériennes, de tel ou tel de ses ports dans le système militaire sous commandement américain devait subsister plus longtemps. »

Les principaux arguments que le général de Gaulle donne pour justifier sa prise de distance sont, on le voit,  non seulement toujours vrais mais encore plus vrais aujourd’hui qu’alors !

Le premier : il disait que la guerre froide s’était apaisée du fait de la détente : aujourd’hui il n’y a plus de guerre froide et d’excellents esprits se demandent à quoi sert encore l’OTAN ! J’ai assisté un jour à une conférence d’un général américain qui disait froidement qu’elle servait à mieux « contrôler » les alliés !

Le second : il disait qu’il fallait se méfier de la propension des Etats-Unis aux aventures risquées. Il parlait du Vietnam où, à la rigueur, la politique d'endiguement di communisme pouvait se défendre, même si on en contestait les méthodes. Mais aujourd’hui, c’est de l’Afghanistan qu’il s’agit. Or tout le monde sait que cette guerre ne sert à rien : aucun attentat important ne s’est préparé dans ce pays lointain ; et comme le rappelait récemment le premier ministre du Canada, faucon repenti, cette guerre ne peut être gagnée ;  elle  finira donc mal. Malgré ces perspectives inquiétantes,  les deux chefs d’Etat les plus médiatisés aujourd’hui, Obama et Sarkozy,  sont d’accord pour y envoyer des renforts ! Où va-t-on ?

Il est un troisième argument avancé par le général, passé inaperçu alors : « la volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire à son propre rôle  et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée ». Autrement dit un pays dont la défense n’est plus la sienne n’a plus la volonté de faire de sacrifices, notamment financiers et par là il n’est pus utile à ses alliés. Cela est d’une brûlante actualité : le Livre blanc de la défense nationale prévoit à la fois un accroissement de notre intégration (dans l’OTAN, dans l’ONU, dans  l’Europe de la défense etc.) et une diminution d’1/2 point de PIB de notre effort de défense. Tout cela est hélas  cohérent. A contrario, la France indépendante, celle que le général de Gaulle avait émancipée de la tutelle américaine, avait été, s’en souvient-on ?  le meilleur soutien des Etats-Unis en 1980-1984  dans la crise des euromissiles. Les pays « intégrés » dans l’OTAN ou neutres, devenus des « chiffes molles » étaient alors  prêts à céder au chantage soviétique et aux sirènes du pacifisme et sans le France, l’Amérique se serait retrouvée seule.  

A côté des mauvais arguments en faveur de cette réintégration, il y a les illusions :

Celle d’une meilleure protection de la France. Contre qui ? L’alliance atlantique, qui est un pacte distinct de l’OTAN, et dont le général n’est jamais sorti,  ne suffirait-elle donc pas ? Si l’ennemi à redouter n’est pas une puissance nucléaire, ne  pouvons nous aussi bien nous défendre seuls ?  Et s’il en est une, qui peut croire – et cela était aussi vrai au temps de la guerre froide  – que les Etats-Unis risqueront une conflagration générale pour défendre qui que ce soit d’autre qu’eux-mêmes ?

L’illusion d’une meilleure défense par la coopération. Mais on sait qu’avec des budgets de plus en plus réduits, cette  coopération n’ira  pas loin; au contraire  la mutualisation  entraine toujours, en ce domaine comme en d’autres ,  l’irresponsabilité et le laisser aller.  

Plus grande illusion encore, celle de peser plus. Tout le monde sait et cela est aussi vrai en politique internationale qu’en politique intérieure qu’on ne vous prend au sérieux que quand on sait que vous n’êtes pas « à la botte ». Sinon vous n’avez qu’à fermer votre gueule et c’est ce dont nos dirigeants sont en train en train de  s’apercevoir. On ne fait jamais  de cadeaux à ceux qui sont acquis d’avance. Et quant au reste du monde, sur toute une série d’enjeux majeurs, comme le Proche-Orient ou  l’Asie centrale, nos partenaires du Tiers monde auront vite compris que la voix de la  France n’est plus que « la voix de son maître ». Ils ne l’écouteront plus.

 

Autre volet capital du démantèlement de l’œuvre du général de Gaulle : les institutions de la Ve République.

Pour la première fois depuis la révolution (avec l’exception de la IIIe république qui avait paru, elle aussi, assurer un temps la stabilité), la France n’avait plus de problème institutionnel. Elle se rapprochait ainsi des Etats-Unis qui ont la même constitution depuis 222 ans. Et voilà, que, sans nécessité, sous  l’effet du   prurit du changement pour le changement, cet équilibre a été remis en cause. Montesquieu disait qu’on ne devait toucher aux lois que la main tremblante. A fortiori les lois constitutionnelles. Il y a longtemps que cela a été oublié.

En juillet dernier, plus de 30 articles de la constitution ont été révisés d’un coup. Ce forfait s’est accompli à une voix de majorité. Qui est le traitre ?  Ce peut être n’importe lequel de ceux qui ont voté pour.  La gauche s’en est pris à  Jack Lang qui fut il est vrai, comme membre de la commission Balladur,  le principal inspirateur  du nouveau texte. On pourrait aussi bien  évoquer François-Xavier Vilain que son vote en faveur de la révision n’a pas empêché d’être élu il y a quelques semaines  vice-président de « Debout la république » sur la recommandation instante de son  président.

Si Sarkozy avait pu faire une sixième république, nul doute qu’il l’aurait fait. Mais c’était trop tôt : ce sera pour la prochaine fois.

On voit déjà les effets désastreux de cette réforme : l’affaiblissement du premier ministre, l’impuissance du gouvernement à faire passer ses projets : à trois reprises ces dernières semaines, il s’est trouvé  désavoué. C’est dire la légèreté du président dans cette affaire qui, voulant agir pour agir, n’a rein trouvé d’autre à faire  que de  se couper les mains. On peut s’en réjouir dans la mesure où les projets bloqués  par les députés étaient, comme la plupart, de mauvais projets (le statut de beaux parents, les privilèges des  stock-options, la réglementation de la toile  etc.). Mais le jour où la France aura à nouveau un gouvernement digne de ce nom, présentant de bons projets pour réformer la France dans le bon sens, il aura aussi les mains coupées. Et c’est ce que le général de Gaulle voulait éviter. Si le gouvernement est mauvais, disait-il, qu’importent  les institutions ; elles n’y changeront rien. Mais s’il est bon, il ne faut pas qu’il se trouve relégué dans l’impuissance comme ce fut le cas sous la IVe république. Tel était l’esprit de la constitution. C’est fini.

Pourquoi cet acharnement à défaire, à « déconstruire » comme disent les philosophes,  l’œuvre du général de Gaulle ?

La haine du général ?  Elle existe certainement  chez certains enthousiastes du président actuel,  dont  les plus vieux sont nostalgiques de Vichy. Pas chez lui, je crois : de Gaulle, tout simplement, il s’en fiche.  

Mais il y a la vanité. Un thuriféraire de choc du président (on peut aussi bien dire  une « cireuse de pompes » !), une certaine Nadine Moreno disait il y a quelques jours : « Il y a eu Napoléon, puis De Gaulle ; maintenant il y a Sarkozy : je ne vois rien d ‘autre dans l’histoire de France». Cela se passe de commentaires. Le grand général fut un fondateur, le petit avocat   veut être un refondateur.

Mais je crois qu’il y a davantage dans cet acharnement: l’exécution d’un plan national et international pour faire rentrer la France « dans le rang », ramener la brebis égarée au bercail (comme si le gaullisme avait été un « égarement » !), couper la tête au coq gaulois, en tous les cas lui rabattre le caquet, pour qu’il cesse d’être en de multiples circonstances un trouble fête. Un trouble fête comme le fut si brillamment Dominique de Villepin lors de son discours à l’ONU contre la guerre  d’Irak, un Villepin dont nous nous réjouissons qu’il revienne aujourd’hui  en politique. 

A la suite de cette dernière affaire, Mme Condolezza Rice a suggéré que la France pouvait être  un Etat-voyou ». On sait ce qui arrive à un état-voyou qui s’avise de contester ce qu’Hubert Védrine appelle l’ « hyperpuissance » : d’abord les sanctions, puis la vitrification sous les bombardements. Pour la France on n’aurait pas osé en faire autant : elle est tout de même un vieil allié et surtout  une puissance nucléaire. Ceux qui alors  voulaient nous « réduire » savaient que le vieux  Chirac n’en avait plus pour longtemps. Il suffisait d’attendre et de   s’assurer que son successeur, lui,  serait  à la botte, par exemple en poussant médiatiquement une rivale un peu godiche et donc facile à battre : suivez mon regard.

J’ai failli dire que ces forces voulaient s’assurer que le nouveau président serait un ami des Etats-Unis. En disant cela, je laisserais entendre que nous serions, nous les gaullistes,  leurs ennemis. Non, nous sommes nous aussi des amis des Etats-Unis. En tous les cas moi.  Mais l’amitié n’est pas l’inféodation. Il est des amis qui vous considèrent comme un ennemi si vous n’êtes d’accord avec vous qu’à 90 %. Je crains que cela ne soit le cas de nos alliés d’outre Atlantique ? Le vertige de la puissance sans doute. C’est dommage. Ce n’est pas une raison pour ne pas rester nous-mêmes,  que cela leur  plaise ou non.

Mais la remise en cause actuelle  de l’œuvre du général de Gaulle va plus loin.

Le gaullisme, ce n’est pas seulement des instituions stables, le souci de l’indépendance nationale, c’est aussi et surtout le sens de l’Etat et c’est  une étique.

Le sens de l’Etat, c’est  la dignité de ceux qui le représentent, c’est  l’opposé de la vulgarité et du bling bling, de ces pitreries qui, n’en doutez pas, font un tort considérable à l’image de la France dans le monde.  

L’Elysée ne servait pas au temps de De Gaulle à promouvoir les chansonnettes de Tante Yvonne !

Il acceptait rarement les invitations : ce n’est pas lui qui se serait invité chez un milliardaire étranger suspect de liens avec les narcotrafics !

Aujourd’hui règne une inquiétante  promiscuité entre le sommet de l’Etat et le monde des affaires, ce qui n’est pas tout à fait nouveau,  mais aussi entre le sommet de l’Etat et le show business, qui fait qu’on ne sait pas où se terminent  les affaires sérieuses et où commencent les amusements,  qui est l’homme d’Etat et qui est le pitre. Brigitte Bardot allait quelquefois  à l’Elysée du temps du général, dans certaines  réceptions  destinées aux personnalités du spectacle,  mais cela s’arrêtait là, elle n’y avait pas ses entrées quotidiennes,  grandes et petites,  et ne se mêlait pas de la politique de la France

Le gaullisme,   une étique : on sait aujourd’hui mieux qu’à l’époque ce qu’étaient les extraordinaires   vertus privées du général, cet homme qui remboursait à la cagnotte de l’Elysée la soupe qu’il prenait en tête à tête avec  son épouse hors  des cérémonies officielles ou le goûter de ses petits enfants – le Canard enchaîné lui-même l’a reconnu !

L’homme politique était alors  là pour servir et non pas se servir.

 

La conséquence de ces dérives : de mauvaises politiques.

De plus en plus de réformes mais presque aucune de bonne.

Tout bouger, tout le temps, n’importe comment : voilà le mot d’ordre.

Sans compter les  effets d’annonces multipliés et généralement non suivis d’actes. On vous a dit dix fois qu’il fallait mieux contrôler le système bancaire,  mais en fait on n’a rien fait (alors que les Américains et les Anglais, dans ce domaine, eux,  ont agi). On « roule les mécaniques »   sur la sécurité dans les banlieues  mais de plus en plus de voitures brûlent au nouvel an. Ce tourbillon qui ressemble à de la réforme mais qui n’en est pas se trouve  à des années lumières des grandes réformes des années soixante : peu nombreuses, bien pesées et, généralement bonnes.

 

Comment s’étonner que rien n’avance, puisque la machine de l’Etat, qui est le ressort de l’action publique est en train d’être détruite. Ne fait-on pas tout pour démoraliser les fonctionnaires ?

La  force de la fonction publique française   (et d’une partie du secteur privé comme les professions libérales), c’était la fierté d’appartenir à un corps, un corps où ceux qui y entraient n’avaient d’autre ambition que d’y atteindre l’excellence : un marin mettait sa gloire à devenir un bon marin, un gendarme un bon gendarme, un énarque voulait devenir un grand commis des l’Etat,  un ingénieur du génie rural faire progresser le monde rural, un ingénieur des ponts faire de beaux ouvrages d’art , un instituteur laisser un bon souvenir chez ses anciens élèves  etc.

La ligne directrice de la réforme de l’Etat depuis vingt ans, c’est la destruction de ces corps, porteur de hautes traditions et par là la destruction de ces vertus qu’ils inspiraient sans qu’il soit nécessaire d’exercer une contrainte, c’est l’instauration, à la place  de cet amour du travail bien fait,  de ce qu’on appelle la  « culture du résultat », ce qui veut dire  la multiplication d’indicateurs chiffrés de toutes sortes, tous aussi artificiels les uns que les autres et le plus souvent mensongers.  La culture du résultat, c’est la  culture du mensonge.

J’entendais récemment des gendarmes dans un bistrot  dire à la cantonade  qu’on ne leu demandait plus que de faire du chiffre,  de la statistique, et de délaisser les choses intéressantes qui n’ont pas d’expression statistique comme par exemple de passer trois semaines à rechercher le voleur d’une voiture. Si on se lance dans ce genre d’investigation, on n’est pas sûr d’y arriver et si on n’y arrive pas, cela fera trois semaines de perdues pour les statistiques, alors que coincer un automobiliste qui roule à 96 au lieu de 90, ça, c’est du résultat…Mais les voleurs sauront vite que s’ils ne sont pas pris sur le fait, ils ne risquent rien. Et tout est à l’avenant.

Ces corps que l’on détruit sont supposés archaïques parce qu’ils ne correspondent pas au modèle américain tenu pour  le meilleur. Et pourtant tel sénateur du Texas a dit récemment que si les effets de la crise étaient atténués en France, c’était grâce au modèle français spécifique  et le dit sénateur de le  proposer en exemple aux Américains !  Mais nos élites s’en fichent : tout ce qui vient d’Amérique – ou supposé tel – est bon. Tout ce qui émane des traditions françaises est archaïque et donc mauvais par définition.

Pour détruire ces corps aux traditions fortes, la grande mode est de les fusionner : ingénieurs des ponts et du génie rural, gendarmes et policiers, instituteurs et professeurs, demain avocats et notaires etc. 

Il est significatif que les grandes réformes soient confiées à des hommes culturellement sinon politiquement  d’extrême gauche : la réforme constitutionnelle à Jack Lang, celle des armées à un socialiste proche de Jospin, Jean-Claude Mallet, celle des lycées au directeur de Sciences Po : Richard Descoings ; l’inspirateur principal de la politique universitaire française depuis huit ans est un ancien trotskiste etc. Car on sait que quand il s’agit de détruire – le modèle français en l’occurrence -, ces gens là  sont plus efficaces que d’autres. Marx nous disait déjà dit que l’hypercapitalisme  était un le plus grand des révolutionnaires. Pour paraphraser l’Evangile (j’espère que je ne blasphème pas en cette veille de semaine sainte !), le sarkozysme n’est pas venu pour abolir mais accomplir mai 68 !

Ce à quoi nous aspirons, nous les gaullistes, se résume en définitive à peu de choses : que la France soi dirigée par des gens sérieux qui feront une politique sérieuse et  des réformes vraiment utiles.

Cela veut dire qu’on en fasse peu.

Cela veut dire qu’on en fasse des bonnes : qu’elles soient bien pensées et bien  mûries pour qu’on soit sûr qu’elles représentent un vrai progrès ;

Cela veut dire que l'on sache les expliquer  au peuple les yeux dans les yeux  à la télévision – comme après de Gaulle, Giscard qui n’avait pas tous les défauts,  savait si bien le faire.

Cela veut dire, quand on est sûr que ces réformes sont bonnes, qu’on ne lâche pas tout  à la première  contestation, comme on vient de le faire avec la seule bonne idée de ce gouvernement en matière scolaire et universitaire, la suppression des IUFM.

Et pour résumer tout cela, il faut des réformes qui ne soient pas faites pour la galerie, pour la com’ mais pour améliorer (je ne dis pas changer,  je dis améliorer !) les choses au fond.

De tout cela, vous voyez combien nous sommes loin.

Alors oui, nous ne sommes pas contents. Alors oui, les gaullistes sont en colère. Alors oui,  les Français sont en colère. Et ils ont bien raison de l’être.

Mais dit-on, le gaullisme, c’est le passé : il faut être de son temps. A quoi je réponds, à quoi nous répondons : non le gaullisme ce n’est pas le passé, c’est le présent. C’est le présent car c’est tout ce qui marche encore en France – et même en Europe.

Tout ce qui fait aujourd’hui encore (et pour combien de temps ?) la force de la France – et celle de l’Europe, c’est l’héritage du général de Gaulle, en tous les cas des années d’après-guerre : une industrie aéronautique qui est devenue la première du monde ; l’espace, le nucléaire,  le pétrole.

 Tout cela n’est pas du passé. Tout cela existe, nous en récoltons les fruits.

Ces réalités industrielles que j’évoque, une région en  a particulièrement profité, c’est celle de Toulouse. A Toulouse tout le monde devrait être gaulliste !  Sans le général, pas d’industrie aéronautique, sans industrie aéronautique, Toulouse ne serait sans doute qu’une ville administrative de dimension  moyenne. Il y a l’aéronautique, il y a aussi l’espace, modèle de coopération européenne telle que la voulait le général de Gaulle « fondée sur les réalités et non point sur les chimères » : elle marche parce qu’elle se construit loin des règlements de Bruxelles ; elle marche parce qu’il y a un pays leader, la France en l’occurrence. Comment se fait-il que les maires de Toulouse, les anciens comme l’actuel ne se réclament pas haut et fort du général de Gaulle ? Voilà bien des ingrats.

Pour réaliser ces prodiges sur lesquels nous vivons encore,  il y avait trois choses : une forte volonté politique (au lieu du laisser faire, laisser aller qui prévaut aujourd’hui), une politique industrielle (un gros mot  à Bruxelles !), un secteur d’Etat servant de pilote (là aussi une incongruité pour les ultralibéraux).

A ces cartes maîtresses de la France d’aujourd’hui,  j’ajoute l’agriculture, qui fut en son temps dopée   par le marché commun agricole  fondé sur la préférence communautaire et l’autosuffisance alimentaire. Le marché commun agricole  n’aurait jamais vu le jour si le général n’avait contraint nos partenaires à honorer la signature qu’ils avaient apposée lors du traité de Rome. Contrairement à ce qui se dit, le général n’était pas contre l’Europe ; mais pour lui ce devait être une Europe conforme aux intérêts de la France. Les Etats-Unis ne voulaient pas du marché commun agricole ; nos partenaires, sous influence, préféraient finalement qu’il reste lettre morte. C’est grâce à la forte volonté du  général que le marché commun a vu le jour et tout ce qui  existe aujourd’hui en matière d’institutions européennes est parti de là. C'est-à-dire que le vrai père de l’Europe, comme le reconnaissait récemment un grand européen, l’archiduc Otto de Habsbourg, ce n’est pas Jean Monnet, c’est Charles de Gaulle.  En disant cela, je ne veux pas dire évidemment que le général    approuverait aujourd’hui toutes les dérives de ce qu’est devenu la machinerie de Bruxelles et que nous ne connaissons que trop bien….

Or c’est précisément tout cet héritage, moral, politique, diplomatique, industriel qui est aujourd’hui menacé par l’abandon des principes gaullistes.

Avec de Gaulle et Pompidou, la France s’industrialisait  Avec Sarkozy, elle se désindustrialise. Les usines ferment ou sont délocalisée à vitesse grand V : Arcelor-Mittal, Valeo, Continental, Sony etc. Tout le monde ne s’en rend pas compte mais la  situation est dramatique.  

A Nîmes, il y a deux ans, un entrepreneur de 80 ans s’est suicidé quand il a appris que son successeur délocalisait entièrement  en Tunisie une usine qui employait 500 personnes et qu’il avait édifiée de ses propres mains: toute l’œuvre de sa vie était  anéantie !

La défense de l’industrie française devrait être la priorité absolue d’un gouvernement digne de ce nom, d’un gouvernement n’ayant  d’autre règle, comme tout gouvernement qui se respecte, que de défendre les intérêts français. Cela suppose sans doute une remise en cause de  la politique monétaire, de la politique bancaire, de la politique de la concurrence. Sur tous ces sujets, on   entend les coups de gueule de notre président et rien  ne suit.  

Défendre le tissu industriel français devrait être, je n’hésite pas à le dire,  une grande cause nationale.

Y compris, osons  le mot, par un  protectionnisme ciblé, français ou de préférence européen. Y compris, s’il le faut, par la mise en cause de l’euro (à moins que M.Trichet révise drastiquement sa politique pour l’adapter aux intérêts de tous les pays membres et  pas seulement de l’Allemagne, disons plutôt des retraités allemands.)

Je ne suis pas le seul à  dire tout cela. Louis Gallois, président d’EADS, un excellent homme qui partage la plupart de nos idées,  a dit récemment combien la politique de l’euro menaçait l’industrie aéronautique, notamment le tissu des sous-traitants qui constitue l’armature industrielle du Sud-Ouest,  de Bayonne à Castres, de Figeac à Bordeaux et naturellement Toulouse.

Vous le savez, nous sommes très loin de tout cela.

De grâce, ne laissons pas à Mélenchon le monopole de rappeler les valeurs gaullistes, comme il l’a fait récemment en déplorant publiquement,  à ma grande honte,  le silence des gaullistes.

Un paradoxe quand on sait qu’il vient de l’aile la plus sectaire du Parti socialiste.

Un parti socialiste qui refuse la confiance au gouvernement  Fillon parce qu’il réintègre l’OTAN, ce qu’on ne saurait lui reprocher mais qui apparait comme un singulier paradoxe quand on sait que le même parti socialiste, appelé SFIO,  l’avait refusée en 1966  à De Gaulle parce qu’il quittait  l’OTAN !

Le  PS qui s’était  opposé mordicus à la force de frappe française, défendant  la souveraineté militaire française : on aura tout vu !!

Il faut que les gaullistes fassent entendre leur voix.

Il le faut à l’occasion de ces élections européennes, une occasion unique pour des mouvances comme la notre en raison du système électoral,  de se faire entendre.  

Il le faudra en d’autres occasions.  

C’est pour cela qu’avec d’autres,  avec Paul-Marie Coûteaux à Paris, avec Alain Bournazel, avec Joël Rigolât et  d’autres encore, avec Jean-Guy Dubois ici présent, nous avons décidé de faire entendre une voix gaulliste. Je dis  bien gaulliste. Le gaullisme dépasse de loin  la dimension de tel ou tel groupuscule, de telle ou telle chapelle. Il ne se réduit pas, comme certains voudraient nous l’imposer dans cette région,  à la défense de la chasse à la tourterelle !  Je dis  gaullisme, je dis gaulliste, je ne dis pas comme certains « gaulliste et républicain »  comme s’il fallait en rajoutant quelque chose s’excuser d’être    gaulliste tout court !  

Nous ne nous référons pas à Philippe Dupont,  à  Nicolas Le Joli, à Déclan Machinhose,  à Tartempion. Nous nous  référons à Charles de Gaulle et cela nous suffit.

Et comme nous  le disait Pierre Messmer peu avant sa mort, ne nous lassons pas de dénoncer les contrefaçons !

Je  sais bien que parmi les vieux militants gaullistes -  certains sont ici mais pas tous - ,  il y a qui,  en voyant tout ce qui se passe,  en voyant toutes les contrefaçons qui encombrent la vieille boutique, ont la tentation du découragement, la tentation de se résigner,  de tout laisser tomber, parfois  la tentation de collaborer avec tel ou tel pouvoir en place qui assure les carrières  ou attribue les circonscriptions..

Mais que ceux-là  sachent que l’esprit de résistance doit surmonter ces tentations. L’esprit de résistance, avant d’être la reconquête de la patrie, c’est  la conquête de soi, c’est un immense effort, c’est ce qui donne la force de surmonter la tentation toujours présente de l’abandon. .

C’est à ce prix là que nous pourrons œuvrer  au redressement du pays.

Car le pays a besoin  de nous. Il a besoin de gens comme nous, comme vous.

Le Sud-Ouest a besoin de nous.

La France a besoin de nous, elle a besoin de vous comme le monde a besoin de la France.

Vive la République !

Vive la France !

 

 

Par france
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Dimanche 12 avril 2009


Les récentes polémiques relatives aux déclarations du pape Benoît XVI ont montré l’ignorance où se trouvent beaucoup de nos contemporains, pas seulement les journalistes, de la manière dont se posent les questions morales. Pour dire les choses de manière carrée, toute question morale peut être posée sur quatre registres différents : le bien, le moindre mal, la miséricorde, les politiques publiques.

Le bien

Le premier de ces registres est celui du bien dans l’absolu.

Une société où personne ne ferait violence à personne, où tous les hommes s’aimeraient et s’entraideraient comme des frères, nul doute que cela  soit le bien dans ce qu’il a d’absolu. Cela implique entre les hommes peut-être pas l’égalité mais au moins la justice, la courtoisie, la solidarité.

Qu’en est-il de la relation de l’homme et de la femme ? Françoise Sagan dont les romans ne contribuèrent pas peu à la révolution sexuelle dit une fois : « Si tout était à recommencer, je voudrais n’avoir connu qu’un seul homme ; nous nous serions rencontrés jeunes et nous aurions vieilli ensemble. » On aura reconnu là l’idéal du mariage chrétien.

Que, dans le cadre d’une relation exclusive de ce genre, faire l’amour dans la plus totale confiance et sans aucune sorte d’artefact, soit le mieux, qui en disconviendra ?

À vrai dire, nos contemporains se mettraient assez facilement d’accord sur ce qu’est le bien en soi. Mais tous ne sont pas d’accord sur le point de savoir si cet idéal peut être atteint ou non. Les uns pécheront par excès d’idéalisme, en supposant qu’une société parfaitement harmonieuse est possible, quitte à s’abandonner à de dangereuses utopies. D’autres seront au contraire exagérément pessimistes, pensant par exemple que l’harmonie entre l’homme et la femme est un rêve impossible, qu’un mariage réussi n’existe pas en ce bas monde.

Le moindre mal


Le second registre où se déploie la réflexion morale est celui du moindre mal ou comme on disait autrefois celui de la casuistique ou étude des cas. Une expression à laquelle Pascal a fait une mauvaise presse, dénonçant les abus que, selon lui, les jésuites en faisaient et qui, pourtant, désigne un exercice nécessaire. Le Talmud lui-même n’est-il pas d’abord un vaste manuel de casuistique élaboré à partir de l’absolu de la Torah, la loi, laquelle en reste pour l’essentiel au premier registre ?

Pourquoi l’étude des cas ? Parce que, hélas, la vie morale ne se déroule pas dans un monde parfait, mais dans un univers déjà marqué par le péché et parfois gravement. Quelque bonne volonté que j’aie, je vis dans un monde où pullulent les violents, les voleurs, les menteurs, les adultères et je suis obligé de faire avec. Si je suis attaqué seul, je peux à la rigueur suivre le précepte évangélique « Ne résistez  pas au méchant ». Si ma femme et mes enfants sont attaqués, si mes compatriotes sont agressés, ce précepte ne peut plus s’appliquer. J’ai non seulement le droit mais même le devoir de défendre ceux qui sont agressés et cela en ayant recours à mon tour, le cas échéant, à la violence. Tuer n’est certainement pas devenu un bien mais peut être dans certains cas le moindre mal.

Si une pauvre femme voit ses enfants mourir de faim, voler pour les nourrir est juste. C’est en tous cas le moindre mal.

Il vaut certes mieux qu’une prostituée s’amende et renonce à son négoce. Mais si elle n’y renonce pas, utiliser le préservatif pour se protéger et protéger ses partenaires est sans aucun doute pour elle, non seulement un droit mais un devoir. Ce n’est pas le bien mais c’est là aussi le moindre mal.

Mais où est le moindre mal ? La réponse est rarement claire.  Cette question est à étudier au cas par cas en fonction des temps et des lieux. La casuistique n’est pas seulement affaire de raisonnement, elle est aussi affaire de discernement, de mesure, parfois d’intuition. Elle tient compte en tous les cas des situations concrètes.

La miséricorde


Le troisième registre de la morale est celui de la miséricorde. Elle est une composante essentielle de l’héritage juif et chrétien – et même de l’islam qui a repris à son compte l’expression biblique « Dieu le miséricordieux, le compatissant ».  Dieu est miséricordieux pour les pécheurs nous disent les testaments, l’ancien et encore plus le nouveau, et il nous demande de l’être à notre tour « C’est la miséricorde que je demande et non point le sacrifice » (Os 6,6), « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Mt 7,1). L’Église est le ministre de cette miséricorde. Une miséricorde qui s’exerçait, il faut bien le dire, plus facilement dans les sociétés où tout le monde était d’accord sur  ce qu’étaient  le bien et le mal.

Aujourd’hui, les choses sont moins simples. Comme jamais dans le passé, la nature du bien est l’objet de controverses, en particulier en matière sexuelle et familiale. L’Église est dès lors, plus que dans le passé, obligée de jouer le rôle rébarbatif de qui rappelle la règle morale car personne le fera à sa place : elle semble alors manquer à la miséricorde. Depuis le commencement, l’Église tient ce double discours : rappel de la règle, annonce du pardon en mettant selon les temps et les lieux l’accent tantôt sur l’un tantôt sur l’autre.

Mais cela, du fait de l’inculture chrétienne, est de plus en plus ignoré. C’est ce qui conduisit une fois tel journal du soir, en recherche de scoop,  à titrer stupidement « Les évêques de France changent de position sur la contraception » alors qu’ils s’étaient contentés de passer du registre du bien en soi à celui de la miséricorde.

Cette miséricorde, est-il nécessaire de le rappeler ? est sans mesure, aussi immense que Dieu lui-même. « Comme est loin l’Orient de l’Occident, il efface de nous nos péchés » (Ps 103). Mais elle suppose que le pécheur se repentisse, qu’il reconnaisse son tort et donc qu’il accepte la règle morale, qu’il ne s’enferme pas, comme il arrive souvent, dans un processus sans fin d’auto-justification.

Les politiques publiques

S’agissant de la morale individuelle, on a fait le tour de la question avec ces trois registres. Il en existe cependant un quatrième, proprement politique. La question est la manière dont les pouvoirs publics doivent se comporter face à telle ou telle règle morale. Doivent-ils la traduire en loi civile, assortie au besoin de sanctions pénales, ou engager telle ou telle politique publique pour en favoriser le respect, les deux options n’étant pas d’ailleurs incompatibles : la sobriété au volant fait l’objet de sanctions lourdes en cas de manquement mais aussi d’une propagande insistante. Doivent-ils au contraire s’abstenir de légiférer et laisser les individus libres face à leur conscience ?

Un certain libéralisme promeut cette dernière position au motif que la morale serait une affaire privée, qu’au nom de la « laïcité », l’État n’aurait pas à imposer tel ou tel choix, que les tenants de telle out telle confession n ‘auraient pas à étendre leurs options morales aux autres.

Le raisonnement libéral ne prend pas en compte que la morale, y compris la morale chrétienne, ne fait, pour l’essentiel, que prescrire les règles d’une vie sociale harmonieuse, la coexistence pacifique et la solidarité des hommes en société. Or cela est aussi l’objet de la loi civile. Personne n’en doute s’agissant du Code de la route. La corrélation est aujourd’hui moins évidente (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe pas) en matière de morale sexuelle. D’où les polémiques qui existent à ce sujet.

L’idée d’une laïcisation de la morale  est d’autant plus étrangère à l’Église qu’elle n’a jamais prétendu avoir une morale propre,  que sa morale n’est rien d’autre que la « loi naturelle » qu’il lui revient de rappeler mais seulement par subsidiarité, quand les autres autorités sociales l’ont perdue de vue. Le principal théologien qui se soit penché sur la morale, saint Thomas d’Aquin, ne fit pour l’essentiel que reprendre la morale d’Aristote, tenue pour universelle sous la réserve de quelques ajustements comme en  ce qui concerne l’esclavage

Même si la morale et la loi civile se recouvrent assez largement, un certain décalage a toujours existé. Il est ainsi des règles morales qui ne sont que rarement sanctionnées par la loi. Si personne ne nie que le mensonge, quel qu’il soit, soit moralement mauvais, il n’est sanctionné dans aucune société dès lors qu’il n’a pas de caractère solennel. Dans le droit positif français, il ne l’est que dans les cas les plus graves : faux serment, dénonciation calomnieuse, tromperie sur les marchandises, propagation de fausses nouvelles etc.

Mais hors le cas des fautes bénignes, la limite entre ce qui est du ressort de la morale privée, individuelle ou familiale et ce qui est du ressort de la loi varie d’une société à l’autre. Le droit du chef de famille de châtier sa femme et ses enfants  fut longtemps admis par la société, sur le modèle romain, comme quelque chose qui n’était pas du ressort de l’Etat. Aujourd’hui, ce dernier est heureusement de plus en plus mobilisé contre les violences conjugales ou la maltraitance des enfants.

S’agissant de l’avortement, l’évolution est inverse : longtemps tenu pour une affaire d’État, il est considéré par la majorité de nos concitoyens comme une affaire privée. La loi a suivi sur ce sujet l’évolution des mentalités, malgré l’opposition de l’Église. Derrière cette question se trouve un débat plus fondamental : qui est l’autre qu’il faut respecter dans la vie en société ? Est-ce seulement la personne inscrite à l’état-civil ou bien faut-il inclure l’enfant conçu et pas encore né ? Le devoir du respect d’autrui n’est pas aujourd’hui mis en cause dans les politiques  publiques ; il se durcit même si l’on considère la toute nouvelle interdiction de fumer dans les lieux publics ; mais le périmètre de prise en compte d’autrui, le « périmètre civique » est objet de débat. Au temps d’Aristote, les esclaves en étaient exclus ; aujourd’hui, pour beaucoup, les enfants à naître. Le christianisme a toujours tendu à élargir ce périmètre.

Dès qu’il est question de l’avortement, on ne sait jamais sur quel registre se situe le débat. « Êtes-vous pour ou contre l’avortement ? » ne veut rien dire. Dans l’absolu, bien peu de gens le considèrent comme un acte positif (premier registre) et aucun pays d’Europe n’a adopté le régime de la permissivité totale qui prévaut aux États-Unis depuis 1973. La vraie question politique (quatrième registre) est : quel statut légal doit-il avoir ? Doit-il faire l’objet d’une interdiction pure et simple ou bien, même si on le considère comme un acte mauvais, faut-il ouvrir la porte à une certaine tolérance ?

Même une encyclique aussi rigoureuse qu’Evangelium vitae (1995) laisse sur ce sujet la porte entrebâillée (n. 71). Tout en rappelant avec insistance la gravité de l’avortement et le caractère absolu du droit à la vie dès la conception, elle reconnait que « le rôle de la loi civile est certainement différent de la morale et de portée plus limitée » et que « les pouvoirs publics peuvent parfois renoncer à réprimer ce qui provoquerait par son interdiction un dommage plus grave ». Elle envisage ainsi de manière incidente la possibilité d’une « tolérance légale de l’avortement et de l’euthanasie », tout en précisant que cette tolérance ne saurait se fonder ni sur la reconnaissance d’un droit,  ni sur le vœu d’une majorité. Il n’est question là ni du  bien en soi, ni même de la  miséricorde. Si on rejoint  la logique du moindre mal, ce n’est pas   au niveau du   choix individuel,  mais  seulement  de l’attitude que doivent adopter les pouvoirs publics.

 
À côté des lois, il y a les politiques publiques. Quand le pape a récemment  répondu à des questions de journalistes dans l’avion qui le menait au Cameroun, il n’a pas porté un jugement sur la légitimité du préservatif. Il ne s’est placé sur aucun des trois premiers registres. Il s’est placé uniquement sur le plan politique. Il n’a pas nié — à la différence de l’évêque d’Orléans (qui a reconnu son erreur) et contrairement à ce que certains Occidentaux ont fait semblant de comprendre pour pouvoir mieux se déchaîner contre lui —, que l’usage d’un préservatif par un homme un jour  soit  efficace pour protéger cet homme ce jour-là. Il a porté un jugement critique sur une politique de prévention qui se réduirait à la distribution massive de préservatifs, la seule qui soit préconisée par les organisations internationales et pratiquée dans les pays développés.

Promouvoir le préservatif dans les milieux les plus menacés par le sida est sans doute nécessaire. Mais si cette promotion s’adresse à l’ensemble de la société, ne revient-elle pas de manière subliminale à poser comme normatif un comportement à risque et donc à favoriser l’épidémie ? Dans les pays d’Afrique, les organisations caritatives, dont la majorité sont catholiques, associent la distribution du préservatif (la logique du moindre mal) à l’éducation à une sexualité responsable, cela en plein accord avec les gouvernements africains. C’est ce primat de l’éducation et de l’amour qu’a rappelé le pape : « Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec la distribution de préservatifs. Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas les Africains, on ne peut résoudre ce fléau. »

Le problème est que le jugement à porter en matière de politique publique ne peut être lui aussi que très délicat. Il s’appuie sur une connaissance du terrain : on ne peut par exemple raisonner de la même manière dans un village africain où le cachet d’aspirine est déjà un luxe et dans une société de consommation comme la nôtre. Il suit, comme la casuistique dont il se rapproche, la logique du moindre mal, laquelle dépend d’une appréciation des réalités qui ne peut être que complexe.

L’Église, qui s’est toujours attachée , non seulement à sauver les âmes,  mais aussi à élever le niveau de l’humanité dans toutes ses composantes et l’a fait au cours des siècles en adoucissant la condition de l’esclave (Antiquité),   en promouvant le mariage monogame et l’exogamie  (Haut Moyen-Âge), puis en instituant l’Université (XIIe siècle), l’école secondaire (Ignace de Loyola, XVIe siècle) puis primaire (Jean-Baptiste de la Salle, XVIIe siècle), l’hôpital (Vincent de Paul, XVIIe siècle), doit suivre un chemin étroit en évitant deux écueils : celui d’un irréalisme qui ne tiendrait pas assez compte de l’humanité réelle — c’est ce qu’on lui reproche  en matière de sexualité —, et celui du laxisme qui, en  prenant au contraire cette  humanité réelle  trop en compte, l’encouragerait à demeurer dans son état de stagnation — c’est ce qu’on lui a souvent  reproché dans le passé en matière sociale, notamment du côté  de la « théologie de la libération ».  Elle cherche à servir de levier (de « levain dans la pâte » dit l’Évangile) mais le levier ne doit pas casser. L’exercice est délicat ; il suppose lui aussi du discernement.

On peut regretter que ceux qui rapportent tel ou tel jugement moral ou telle ou telle prise de position de l’Église ne précisent pas sur lequel de ces quatre registres se situe le débat. Compte-tenu du manque d’éducation de nos contemporains sur ces questions, il vaudrait mieux qu’ils le fassent. Mais les autorités morales, en premier lieu l’Église elle-même, devraient aussi prendre en compte cette ignorance et, les premières, prendre l’initiative d’être plus explicites. À coup sûr certains malentendus seraient ainsi évités.

Roland HUREAUX 

 

 

Par france
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Samedi 28 mars 2009

 

Si l’efficacité d’une action politique se mesure au bruit médiatique qu’elle provoque, la levée de l’excommunication du pape Benoît XVI a atteint son objectif, d’une manière il est vrai dont l’intéressé se serait sans doute passé.  

Il faut dire que le diable s’en est mêlé : ce qui n’aurait dû n’être au départ qu’une affaire de sacristie a pris une toute autre dimension avec les propos absurdes  - et concomitants - de l’un des quatre évêques concernés,  niant l’extermination des juifs par Hitler (1).

On peut certes se demander ce qu’allait faire à ce moment là sur une télévision suédoise un évêque schismatique anglais vivant en Argentine. Mais, manipulation ou pas, des propos scandaleux ont bien été tenus et même s’il ne les connaissait pas (2)  quand il a pris sa décision   le pape ne pouvait ignorer complètement  les idées de cet individu..   

Le confinement social, politique et intellectuel où vivent depuis de nombreuses années les traditionnalistes de la mouvance de Mgr Lefèvre a laissé prospérer de sombres fantasmes. Nul doute qu’en levant l’excommunication, le pape a voulu remettre dans les courants d’air la vieille tour gothique. Cela ne plait généralement  pas à tous ceux qui l’habitent. Et de la tour ainsi éventée, si l’on nous pardonne cette image à la Walt Disney, ne surgit  pas toujours la Belle au bois dormant : d’étranges chéiroptères peuvent aussi en sortir bruyamment  -  nous parlons des idées, non des hommes, même si ceux-ci sont hautement  blâmables.

Fallait-il pour autant que le pape s’abstint ?   

S’il ne s’agissait pour lui que de réduire le schisme lefévriste, peut-être. D’autant que l’ aboutissement de l’opération est encore loin : nul n’ignore en effet que la levée de l’excommunication -  une sanction que malheureusement  le droit canon n’a pas prévu pour la bêtise ! -  est une mesure d’indulgence qui n’implique  nullement la réintégration immédiate dans l’Eglise et encore moins que la moindre responsabilité soit confiée aux intéressés.

Il faut évidemment écarter  les allégations stupides qui voudraient voir là  l’effet d’une pénétration de l’extrême droite dans l’Eglise ou encore l’insinuation  proprement  odieuse  que le pape allemand aurait lui-même des relents antisémites. Tout ce qu’il a écrit le dément et Joseph Ratzinger  n’a pas sûrement pas oublié comment il fut chassé à quinze ans,  à coup de pieds et sous les quolibets d’un corps de garde   SS  quand il leur eut fait part de son refus de les rejoindre et de son projet  d’entrer dans les ordres.

 

Orient et Occident

 

On ne peut en réalité comprendre cette initiative à  haut risque  qu’en la situant dans le dessein bien plus vaste qui est celui de Benoît XVI. . 

Le grand objectif de son pontificat est le rapprochement avec  l’orthodoxie.  A l’instar de Jean Paul II, il la  tient pour le  poumon oriental de la chrétienté européenne dont la séparation lui paraît contre nature. Mais il ne souffre pas du handicap qui obérait toutes les tentatives de son prédécesseur: il n’est pas polonais, tare  rédhibitoire, semble-t-il,  pour un russe. L’aboutissement de ce vaste dessein  remettrait  sans doute en cause un ordre géopolitique dominé  depuis longtemps par le « Nord-Ouest » anglo-saxon et protestant (2). Un tel projet rompt notamment avec la géographie d’un Samuel Huntington  pour qui  dans sa théorie du « choc des civilisations », une césure majeure sépare l’Ouest catholique et réformé de  l’Est orthodoxe. Si la guerre de Yougoslavie a paru valider cette division, les théologiens ne l’acceptent pas, considérant que les différences entre catholiques et orthodoxes sont mineures à côté de celles qui séparent Rome de la Réforme.

On ne comprendrait pas sans une telle perspective  la modération de l’attitude du Saint-Siège lors de l’affaire de Georgie. Pas davantage son obstination à réduire le schisme traditionnaliste.  

Comment en effet prétendre  se réconcilier avec ceux qui ont arrêté le temps au XIe siècle, si  l’on n’est pas, dans son propre pré carré, capable de le faire avec ceux qui l’ont arrêté au XVIe ?  C’est , n’en doutons pas,  ce que des orthodoxes ont dit au pape, sûrement pas dans ces termes d’ailleurs.

En sus de sa portée géopolitique, une telle problématique illustre ce que sont  les nouveaux chemins de l’œcuménisme.  Pour les tenants « progressistes » de ce dernier,  qui tenaient le haut du pavé dans l’Eglise dans les années soixante et soixante-dix,  l’interlocuteur  privilégié  était, même si cela n’était pas dit ouvertement, le protestantisme libéral. Le programme proposé au catholicisme, dans la suite de   Vatican II,  n’était  d’ailleurs pour beaucoup d’entre eux  que  de  lui ressembler de plus en plus.

Cette voie a-t-elle encore un sens ? On peut se le demander au vu de l’évanescence de l’interlocuteur,  largement débordé par une mouvance « évangéliste »  bien plus obscurantiste sur les questions de science que Rome ne le fut jamais.  L’évolution affligeante d’un Mgr Williamson illustre à sa manière la déliquescence de l’anglicanisme d’où il est issu.

Le protestantisme, qui avait pourtant trouvé son équilibre pendant cinq siècles, apparaît aujourd’hui comme une molécule instable : certains parmi les plus engagés, comme Frère Roger,  ancien prieur de Taizé ou le père Viot, ancien évêque luthérien de Paris,   rejoignent le catholicisme.  Mais la plupart se décolorent au point de sembler de plus en plus sécularisés.

La même chose arrive d’ailleurs au sein du catholicisme.  Dans le repli général de la foi, l’aile « gauche »  s’effrite le plus vite.   Martine Aubry avait  le droit de manifester en 1995 avec la Libre pensée contre la venue du pape à Reims,   mais elle ne saurait prétendre comme son père Jacques Delors, authentique chrétien de gauche,   être un conseiller écouté de l’épiscopat français. Il ne faut pas chercher ailleurs le sentiment d’une droitisation de l’Eglise – qui n’a rien à voir avec une supposée  prise de contrôle par l’extrême droite.

Si elle veut encore faire progresser  l’unité des Eglises, l’Eglise catholique n’a donc pas   le choix : ce n’est plus à des libéraux qu’elle a à faire désormais. Les uns sont crispés sur telle ou telle forme de rituel, les autres sur une interprétation littérale de la Bible, en particulier du récit de la Création, que même saint Augustin, au IVe siècle écartait. Même si, par rapport à  certains, comme les   orthodoxes, les vraies divergences apparaissent mineures au profane, le rapprochement n’en est que plus difficile. Les religions non chrétiennes, avec lesquelles le dialogue continue, sont elles-mêmes le plus souvent  attachées à différentes  formes de littéralisme. Littéralisme  que le pape a précisément pris à contrepied dans son discours des Bernardins  en rappelant que dans la grande tradition européenne, pour sacré qu’il fut, tout texte appelait une interprétation.  

En tendant la main aux lefévristes, le pape Benoît XVI a pris un risque considérable. S’il a cru devoir le faire, c’est que l’enjeu  pour lui  était bien davantage qu’une affaire de chapelle.

 
                                                                              Roland HUREAUX

 

1.                      Quoique fort réactionnaires eux aussi, les  trois autres s’en sont désolidarisés.

2.                      On ne saurait mettre en doute la bonne foi du pape quand il affirme ne pas avoir été au courant de ces propos avant la signature de la levée d’excommunication.  Cela vaut-il cependant pour tous les membres de la Curie ?

3.                      Est-ce pourquoi  l’offensive contre le pape est partie du Spiegel, le grand hebdomadaire de Hambourg ? Le protestantisme de l’Allemagne du Nord est aujourd’hui largement sécularisé. Les résultats des élections de 1932 et 1933 montre qu’il résista  moins bien au nazisme que la Bavière catholique.

 

 

 

Par france
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Jeudi 26 février 2009

La crise que traverse la Guadeloupe – et qui pourrait gagner d’autres parties de l’outre-mer français -  ne peut être comprise sans que l’on prenne en compte quelques données fondamentales de l’économie de ces territoires.

Une économie qui demeure très spécifique même si l’on écarte les vieux schémas aujourd’hui dépassés : bien qu’exigus et de forte densité (à l’exception de la Guyane qui a au contraire une densité très faible mais qui rencontre des problèmes analogues), ils ne sont pas surpeuplés et leur natalité est aujourd’hui   faible (1).

 

Une économie sous perfusion

 

Leur revenu par tête est  très au-dessus de  celui des autres îles des Caraïbes, de l’Océan indien, ou du Pacifique.  Cela grâce à une aide importante de la métropole qui emprunte les  canaux les plus divers : salaire des fonctionnaires (nombreux et rémunérés 40 % de plus qu’en métropole, avantage initialement consenti aux métropolitains expatriés puis étendu aux locaux), RMI, équilibre des caisses de sécurité sociale, dotations aux collectivités locales – et de l’Europe qui subventionne les  grands investissements. S’y ajoute l’attrait de la loi Pons pour les investissements privés défiscalisés, essentiellement immobiliers. Ces données fortes  excluent, sauf vent de folie, toute idée d’indépendance.  

Sans ces aides, la  balance des paiements serait gravement déséquilibrée. Elles représentent environ 20 % du PIB mais,  si l’on ne prend pas en compte les services locaux qui fonctionnent comme partout en circuit fermé,  le taux serait d’au moins  80 %. En Guadeloupe, les exportations  ne couvrent  que 7 %  des importations.

Cette situation que d’aucuns qualifient d’artificielle a plusieurs effets. Le premier est de tirer les salaires à la hausse  par rapport aux pays indépendants de la zone  ou aux pays du Tiers monde en général. Un tel différentiel se justifierait si l’économie antillaise, réunionnaise ou polynésienne était très hautement productive mais ce n’est pas le cas. Le second effet est  qu’il est difficile de maintenir dans l’outre-mer français des activités économiques rentables en dehors de celles qui sont destinées au marché intérieur et sont donc à l’abri de la concurrence (commerce, services, construction, travaux publics), activités  qui elles-mêmes s’effondreraient si la consommation n’était soutenue par les transferts de métropole. Les secteurs productifs susceptibles d’apporter des devises nettes : banane, sucre,  rhum, sont en crise et menacés par la pression de l’OMC tendant à abolir les débouchés protégés dont ils disposaient en Europe. C’est sur ces critères que l’on a longtemps opposé l’économie protégée de la Réunion avec celle de l’ile Maurice laquelle, ne bénéficiant pas d’aide extérieure, a pu développer grâce à ses bas salaires, une industrie textile efficace (mais bien des petits Etats indépendants de la zone  caraïbe, très pauvres, continuent de stagner : la Dominique a demandé une fois à devenir un DOM !). En tous les cas, rien de comparable au développement industriel de Maurice à espérer pour nos territoires. Reste le tourisme ; mais pour les mêmes raisons, le rapport qualité/prix y souffre de la comparaison avec certains pays voisins. La conséquence de tout cela est un taux de chômage élevé : 27 % de la population active en Guadeloupe (pour 8 % en métropole). Ces considérations   expliquent  la réticence du patronat local à accorder des augmentations de salaire, lesquelles, si elles n’étaient pas compensées  par de nouveaux allègements de charges, aboutiraient à appauvrir encore le tissu économique local et donc à aggraver le chômage.   

 

 

Un vrai problème de pouvoir d’achat

 

Malgré des salaires très au-dessus de leur environnement, les départements français ne rencontrent pas moins un réel  problème de pouvoir d’achat. D’abord parce que, si les fonctionnaires perçoivent sensiblement  plus qu’en métropole, les salariés du secteur privé sont au contraire moins bien rémunérés : 1000 € de moins pour le salaire médian. Inutile de les comparer aux habitants des pays indépendants qui les entourent : les ultramarins français ont un mode de vie très différent du leur : les crédits à la consommation, les loyers élevés  rendent, comme en métropole, les budgets familiaux inélastiques à la baisse.

Surtout le coût de la vie est très au-dessus de celui de la métropole, la différence variant d’un territoire à l’autre autour de 50 %.

A cette cherté de la vie, deux raisons. L’une est légitime : l’isolement rend pour beaucoup de produits, le coût d’approvisionnement élevé. L’autre  ne l’est pas : l’économie de ces îles est encombrée de monopoles à l’importation extrêmement lucratifs qui, tout en tirant le coût de la vie à la hausse découragent la production locale. L’eau minérale importée d’Europe est, à la Réunion, moins chère que celle qui provient de sources locales ! Ces monopoles concernent notamment les transports aériens où les compagnies low-cost n’ont guère accès, l’énergie – où l’électricité et les hydrocarbures sont hors de prix. Ils peuvent porter des noms connus : Air France, EDF, Total, mais sont aussi le fait de grossistes appartenant le plus souvent à la minorité blanche et influents dans les allées du pouvoir métropolitain. A leur manière certains syndicats, comme celui des dockers font partie de ces monopoles abusifs. Les énergies douces (éoliennes, solaire) qui pourraient trouver dans l’outre-mer un terrain de prédilection ne sont guère encouragées.  

Il est difficile de dire jusqu’à quel point ces monopoles sont liés à des pouvoirs locaux  de plus en plus autonomes et proliférants. De manière absurde, les quatre départements d’outre-mer ont aussi le statut de région,  disposant chacun de deux assemblées élues concurrentes (2): un conseil régional et un conseil général dont les fonctionnaires, nombreux,  s’ajoutent à ceux de l’Etat et des communes. La légèreté avec laquelle sont prises certaines décisions concernant l’outre-mer est inconcevable : l’an dernier, un poste de député et un poste de sénateur ont été  attribués à l’île de Saint Barthélémy (8500 habitants en majorité blancs) alors que la Guadeloupe voisine, en majorité noire, n’ a que quatre députés et trois sénateurs pour  450 000 habitants   – heureusement le Conseil d’Etat a atténué cette anomalie.    

La décentralisation n’en a pas moins eu dans ces territoires les mêmes effets pervers qu’en métropole : émergence de féodalités locales, inflation des dépenses publiques, corruption, rétrécissement des horizons. Dans cette ambiance confinée, les entrepreneurs venus d’ailleurs trouvent difficilement des oreilles attentives quand la société locale ne  conjugue pas ses efforts pour leur miner le terrain.

 

Les problèmes français exacerbés

 

En résumé, l’outre-mer connaît de manière exacerbée les problèmes qui sont aujourd’hui ceux de la France : la perte de compétitivité du fait d’une monnaie ( l’euro, sauf  dans le Pacifique) au cours trop élevé, inadaptée à leur niveau de productivité, la multiplication des féodalités publiques, l’hypertrophie de la fonction publique d’Etat et locale et en conséquence un taux de chômage élevé, que les aides sociales contribuent à entretenir tout en en atténuant les effets. S’ajoutent à cela les effets proprement spécifiques  de l’isolement et des monopoles. Fonctionnaire local en charge du chômage (3), le chef du LKP, Elie Domota,  se trouvait professionnellement  au cœur des problèmes de l’outre-mer.

Il se peut que ces problèmes se soient trouvés  exacerbés en Guadeloupe,  longtemps   tenue pour  le parent pauvre des Antilles et où le taux de chômage est plus le plus élevé. De manière significative; la présence militaire de l’Etat y est plus faible (non que ces militaires aient une quelconque responsabilité en matière de maintien de l’ordre mais nos forces armées mises à contribution après le passage des cyclones ou autres catastrophe naturelles,  constituent un lien avec  la métropole.)

La Martinique, qui dispose d’une élite significative, largement  métissée, revendicative, particulièrement sensible à la mémoire coloniale mais  cultivée,  semble à ce jour plus stable.

La Guyane, moins peuplée et adossée à une immense forêt vierge, redynamisée par le centre spatial de Kourou  connaît des problèmes spécifiques comme une  immigration clandestine incontrôlée (que l’on retrouve à Mayotte). 

La Réunion, la  plus peuplée des régions d’outre-mer est aujourd’hui plus dynamique ; la diversité d’origine de sa population ( au sein de  laquelle des communautés asiatiques actives) en fait une société bigarrée aux explosions intermittentes mais sans lendemain.

L’économie de la Nouvelle Calédonie a été revivifiée récemment par le boom du nickel, facteur parmi d’autres d’un certain apaisement politique.

Quoique la Polynésie soit la moins peuplée  de ces territoires, elle est seule entièrement peuplée d’autochtones. Liée au reste de la nation, comme la Nouvelle Calédonie, par un lien fédéral, ce pays d’outre-mer (POM) a  une vie politique toujours chaotique. La fermeture du centre d’essais du Pacifique a clos les polémiques relatives aux essais nucléaires mais laissé un trou dans l’économie locale qu’ aucun grand projet n’est venu combler. Au rebours de l’opinion commune, on devrait la considérer comme l’enjeu le plus important : grâce à elle, la France dispose de  la première zone économique maritime du monde, à égalité avec les Etats-Unis.

 

Une dimension essentielle de la France

 

Malgré le caractère que l’on peut juger artificiel de l’  économie de ces territoires, ils contribuent à faire de la France une puissance  universelle par sa présence sur tous les océans du globe et par sa diversité ethnique; ils sont le lieu d’ une civilisation originale, appelée créole dans les Antilles et à la Réunion,   dont témoigne une école littéraire pleine de vitalité, où les Martiniquais se distinguent. Ils représentent au total 2,5 millions d’habitants soit près de 4 % de la population française.

Les problèmes de l’outre-mer furent longtemps gérés, sinon réglés, par le biais de réseaux politiques suivis de près par les grands leaders nationaux. Après De Gaulle et Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac disposèrent de tels réseaux. A présent que la politique nationale n’a plus d’autre partenaire que les médias, au temps de la politique « bling bling »,    l’outre-mer n’intéresse  plus guère. Sarkozy pâtit  gravement de la disparition de ces réseaux dont sa légèreté est largement responsable.

Cette légèreté est à tous les niveaux. Est-il vrai que le malheureux Jégo a été nommé au ministère de l’outre-mer, dont il ignorait tout,  parce qu’il « fallait le mettre quelque part » ? Il est évidemment beaucoup plus difficile d’être préfet de la Guadeloupe que de la région Champagne-Ardennes. Si ce dernier est mauvais, personne ne s’en apercevra, tandis qu’un mauvais  préfet de la Guadeloupe peut mettre l’île à feu et à sang.  Or longtemps les ministères ont nommé dans l’outre-mer des fonctionnaires en début de carrière, inexpérimentés,  une tendance en voie de correction, semble-t-il.   

Le désintérêt croissant de la classe dirigeante française pour son outre-mer n’est pas la moindre cause du malaise qui s’y exprime aujourd’hui. La mondialisation où se délectent les élites parisiennes  nourrit en fait leur égocentrisme et leur ignorance de ce qui constitue pourtant un facteur essentiel de dimension mondiale de la France.

On peut craindre que les remèdes apportés à la crise : un peu plus d’avantages sociaux, un peu plus d’autonomie des collectivités locales,  terreau de féodalités dispendieuses, ne contribue à terme, comme ce fut presque toujours le cas dans le passé,   à aggraver les maux de l’outre-mer. Un vrai retour de l’Etat par la  nomination de représentants de haut niveau  et un démantèlement énergique des monopoles abusifs serait plus approprié.

                                               Roland HUREAUX

 

 

  1. A l’exception de Mayotte
  2. Cela résulte d’une décision du Conseil constitutionnel de 1983 qui a considéré de manière absurde que les deux échelons, départemental et régional, étaient un droit pour toute partie du territoire français.
  3. Il est directeur adjoint de l’agence locale de l’ANPE  de Pointe-à-Pitre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par france
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