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Roland Hureaux

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Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 08:28

 Article paru dans Marianne2  le 9/6/0

        Victoire de l’UMP, des Verts, défaite du PS  et du Modem, déconfiture des « souverainistes »,  au moins ceux de droite : voilà comment est présenté le résultat des dernières élections européennes. Tout cela est vrai puisque c’est ainsi que l’a perçu - ou qu’on l’a fait percevoir  à l’opinion. En politique, la manière dont les choses sont perçues est une  part de la vérité : esse est percipi. 

Et pourtant que d’illusions dans cette  perception !

Défaite des « souverainistes » ?  Certes,  le déclin du Front national est confirmé, le MPF et DLR payent le prix de leur division suicidaire : seul Villiers survit  - affaibli.  Mais le fait massif  de ces élections est tout de même le taux d’  abstention : 59, 2  % soit, en raccourci,   le pourcentage d’électeurs  qui répondent dans les sondages  qu’  ils voteraient aujourd’hui non à la constitution européenne.  De 1979 à 2009, le taux de participation aux européennes n’a cessé de dégringoler de scrutin en scrutin pour  perdre en trente ans  près de 20%. Et que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas seulement  là d’indifférence. Comment ne pas ressentir  l’ hostilité sourde  à la machine européenne  qui sous-tend ce  retrait massif  ? Comment ne pas y percevoir la crise profonde de la démocratie  qu’induit le processus européen ? Et comment ne pas  comprendre la désaffection  des électeurs qui, en 2005, avaient voté non  au traité constitutionnel à 55 % , quand ne sont invités à débattre sur les plateaux de télévision que des partisans du oui  ou quand on nous dit que le libéral  Barroso sera reconduit comme président de la commission que les élections en Europe soient gagnées par la droite ou par la gauche ?   

Victoire de l’UMP ?  Mais compte tenu des abstentions, c’est 11, 5 % du corps électoral seulement  qui s’est déplacé pour donner un satisfecit au pouvoir en place,  et encore ceux qui votent  malgré tout  quand l’abstention est forte sont  les personnes âgées   naturellement légitimistes.  Les classes jeunes et actives se sont au contraire massivement abstenues. On frémit à entendre  que le gouvernement  disposerait    dans un tel résultat d’ un blanc seing pour « poursuivre la  modernisation de la France » !

Victoire des Verts ?  Peut-on encore le dire avec  6,4 % du corps électoral ? Succès  tout de même, surtout dans les villes où les « bobos » ont voté  vert  pour sanctionner le parti socialiste, d’autant que ce vote  était à peu près la seule manière de faire passer dans cette élection sans enjeu un message ayant quelque contenu, message dont la projection  du   film d’Artus-Bertrand a  rappelé l’urgence. Une projection pas innocente bien entendu d’autant que Sarkozy et Cohn-Bendit se rencontrent. Victoire  ambiguë tout de même: Cohn-Bendit et Bové, les deux figures emblématiques des Verts,  ne sont à peu près d’accord sur rien s’agissant de l’Europe. Victoire éphémère sans doute,  issue davantage d’une addition de circonstances que d’une véritable adhésion.

L’échec bien réel  de Bayrou ne vient nullement, selon nous,  de son antisarkozysme supposé primaire. Encore moins de sa riposte  maladroite à l’agression odieuse de Cohn-Bendit, bien dans la ligne des  méthodes  de déstabilisation à la Vichinsky,   à base de familiarité grossière et d’injure,  dont il faisait  un si efficace usage dans les amphis en mai  1968.  Loin d’avoir trop déserté le terrain européen,  François  Bayrou n’a  pu empêcher le gros de ses troupes, Marielle de Sarnez en tête,  de quitter la posture « populiste du centre » qui lui avait si bien réussi en 2007,  pour revenir à sa pente  naturelle: une  surenchère européenne qui n’était pas précisément ce que l’opinion attendait. Intrinsèquement, l’Europe n’était-elle d’ailleurs  pas, pour le Modem,  le plus mauvais terrain pour  se démarquer  de l’ « UMPS » qu’il dénonce ?  

Quant au parti socialiste, sa défaite est la sanction méritée de ses divisions, de son absence dramatique d’idées et de la grisaille technocratique qu’incarne si bien Martine Aubry, grisaille si judicieusement pointée du doigt par Emmanuel Todd dans un essai récent.   Au demeurant comment le parti de Guesde et de Jaurès ne paierait-il pas le prix fort, en pleine crise économique internationale, d’être  devenu celui de Strauss-Kahn et de Lamy, les deux papes du capitalisme mondialisé  ? 

Pourtant, s’agissant du PS,  ces résultats ne préjugent  en rien de la suite : considérant que  ni Cohn-Bendit ni Mélenchon et encore moins Besancenot ne représentent une alternative crédible à gauche, il est à ce  scrutin une gagnante  qu’on ne saurait négliger : Ségolène Royal qui  voit Martine Aubry affaiblie en interne et François Bayrou  en externe. Or on ne voit pas comment   le président  Sarkozy, la crise et l’usure du pouvoir aidant,  pourrait reconquérir  une part suffisante  des 88,5  % d’ électeurs qui n’ont pas daigné voter  pour les listes UMP aux européennes.   La présidente de Poitou-Charentes  risque ainsi  d’apparaitre  le moment venu, pour le meilleur et pour le pire, non seulement comme  la candidate naturelle du PS , mais aussi, sauf fait nouveau à ce jour imprévisible,  comme  l’unique moyen pour les Français de sanctionner le président sortant, sachant qu’en démocratie -  ce scrutin vient de le confirmer par le truchement des abstentions -  on vote  plus souvent  contre que pour.

 

Roland HUREAUX  

 

 

 

 

 

Par france
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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 19:51

Les principaux mouvements sociaux en cours, dans l’enseignement supérieur et  le système hospitalier,  s’opposent  à des réformes qui ont en commun d’appliquer à l’université ou à l’hôpital un modèle de gouvernance inspiré de l’entreprise privée.

Ce n’est pas nouveau. Il s’agit là, en tous domaines, d’une  des idées forces de la réforme de l’Etat depuis vingt ans.

Il y longtemps en effet  que la réforme de l’Etat est à l’ordre du jour. Beaucoup doutent pourtant qu’il s’en porte  vraiment mieux. En témoigne l’incapacité persistante à maîtriser un déficit inférieur à 4 % du  PIB (1).  Personne ne pense non plus sérieusement que l’Etat en quelque domaine que ce soit ait gagné en efficacité, ni que les procédures aient été simplifiées, au contraire. 

Une des raisons qui peuvent expliquer  cet échec chronique :   le placage abusif sur des réalités de l’administration publique de ce que nous appellerons le modèle entrepreneurial.

 

Les finalités complexes des institutions publiques

 

Beaucoup, sinon toutes les réformes entreprises au cours de cette période sont guidées par un présupposé rarement exprimé de manière ouverte mais qui  inspire de fait à peu près tous les dispositifs adoptés : l’idée que les entreprises du secteur privé sont plus efficaces que l’Etat  et que donc si on veut rendre l’Etat efficace, il faut  gérer  les administrations « comme des entreprises. »

D’emblée nous relèverons ce qu’a de fallacieux cette référence.

A  condition d’oublier la scandaleuse manière dont ont été dirigées ces dernières années les banques  des deux côtés de l’Atlantique ou des échecs retentissants comme Enron ou Vivendi, on peut admettre  certes que l’entreprise privée fonctionnant dans une économie de marché demeure  globalement efficace et sans doute plus  que beaucoup d’  administrations publiques, collectivités locales comprises.

Mais les entreprises privées  ont une spécificité qui permet d’atteindre  ce résultat : une finalité immédiate  qui  a l’avantage d’être simple : le profit. Sans nier    d’autres finalités telles que l’épanouissement  d’une communauté de travail  ou la mise à disposition du public de    biens et  services de qualité, le profit est pour une entreprise  une question de vie et de mort.

Le profit est non seulement une finalité simple mais encore un indicateur de la bonne santé et de l’efficacité  de l’organisme,  pouvant  être suivi presque au jour le jour. La précarité des entreprises privées, toujours exposées à l’échec,  exige et  assure un retour d’expérience immédiat.

Les collectivités publiques  ont au contraire des finalités complexes : aucune administration ne peut se targuer d’en avoir une seule et d’ailleurs c’est très bien ainsi. Elles ont aussi une grande difficulté à mesurer leur propre efficacité (il est de bon  ton aujourd’hui de parler plutôt  d’efficience, ce qui veut dire le rapport de l’efficacité aux moyens.)  Aucun des moyens de contrôle : corps d’inspection,  contrôle externe – par la Cour des Comptes par exemple -, contrôle parlementaire,  presse, n’a l’efficacité ni l’immédiateté du critère du profit. Les dysfonctionnements font l’objet d’un feed-back décalé dans le temps et ne sont généralement mis au jour   qu’à l’occasion de crises.

Ces différences dans le mode de fonctionnement du  public et du  privé sont  plus décisives que  la différence d’objet  que les juristes, théoriciens du service public, mettent en avant : après tout un boulanger  n’a-t-il pas autant qu’un gendarme une mission de service public ?

Ce sont   ces différences de fonctionnement que les réformes successives de l’Etat se sont attachées à réduire : simplifier les finalités, trouver des indicateurs chiffrés d’activité tenant lieu d’  ersatz  au  profit,   accroître  la responsabilité individuelle. Mais les  réformes se sont avérées largement  fallacieuses car entre une administration publique et une entreprise privée subsistera toujours une différence intrinsèque. Vouloir s’inspirer de la seconde pour réformer la  première  en ignorant cette différence ne peut conduire qu’à des déconvenues. On peut  singer la gestion privée, on ne   transplantera pas avec succès ses méthodes hors de leur  vivier naturel. 

 

Le principe d’autonomie : décentralisation et déconcentration

 

De l’imitation du modèle entrepreneurial résulte naturellement le succès, dans tous les champs de l’administration,  du principe  d’autonomie. Loin de nous l’idée de récuser les progrès qu’a pu amener dans tous les domaines, le développement d’un sens nouveau de la responsabilité. Que les représentants du pouvoir puissent avoir quelque marge d’autonomie pour se dévouer au bien public, quoi de plus louable ? Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : rappelons-nous  l’adresse de Napoléon à ses préfets : «Vous aurez plus de pouvoir dans votre département que moi  à Paris ! ».

Il reste que le principe du pouvoir exécutif est que ses agents exécutent les lois, les décrets, les directives nationales qui seules  ont le sceau de la légitimité démocratique.

Ce n’est pas à proprement notre sujet, d’abord centré sur l’Etat, mais comment ne pas dire un mot du champ privilégié de cette idée d’autonomie que fut la décentralisation, commencée dès 1972, poursuivie par les lois de 1983 et 2004 ?  Les plus ardents  décentralisateurs voient dans les élus locaux les « bons sauvages » échappant aux poisons de la vie parisienne. Voire. Leur gestion s’avère en bien des cas encore plus calamiteuse  que celle de l’Etat.  

Le  modèle entrepreneurial a conduit  le gouvernement Raffarin à relever le plafond des dépenses que le maire peut  engager sans appel d’offres au motif qu’il devait avoir les coudées aussi franches qu’un entrepreneur  et qu’il fallait alléger les procédures. Décision irréfléchie qui ne pouvait qu’étendre la tentation de la corruption, grande et petite, celles des grands élus  mais aussi celle des agents subalternes chargés  des achats.

Il est significatif que depuis quelques années,   alors que les particuliers  restreignent leurs budgets, que l’Etat s’efforce de le faire aussi, que la sécurité sociale, quoique grevée par le contrainte démographique,  s’y attache également, départements et communes continuent allègrement d’  augmenter  leurs dépenses (2).

Loin d’être assimilables à des entreprises, les communes et les autres collectivités locales  sont sans doute plus tributaires encore que l’Etat des prérogatives de la puissance publique : non seulement elles   ne vivent pas de recettes marchandes (en dehors de certains services comme l’eau ou l’assainissement généralement  concédés), mais il est notoire que les impôts locaux, surtout la taxe d’habitation, sont plus difficiles à recouvrer que les impôts d’Etat. 

Si le niveau des impôts d’Etat est assujetti à un contrôle politique fort, du fait de leur  masse et de leur  visibilité  publique (ce qui explique que les taux n’augmentent  plus depuis quelques années), la complexité du système fiscal local brouille sa visibilité et assure une quasi-immunité aux élus dépensiers.

Le maire est donc un chef d’entreprise un peu particulier: il peut laisser croître ses charges  sans risquer le  dépôt de bilan ni même la censure de ses actionnaires !   Que dirait-on au demeurant  d’une entreprise importante, principal employeur d’une    commune de taille moyenne, dont le PDG serait élu par les habitants tous les cinq ans et qui ne risquerait pas la faillite. Comment croit-on que cette entreprise serait gérée ? 

Encore moins que les maires, les préfets ne sauraient être tenus pour de vrais chefs d’entreprises. Le but de l’  entreprise étant le profit, certaines peuvent adopter un modèle décentralisé, répartir l’essentiel  des pouvoirs entre des « centres de profit » autonomes. La direction générale se contentera de faire du « pilotage » (autre mot à la mode), c'est-à-dire de suivre  les résultats et non la manière dont ils sont obtenus. La mission du préfet, elle,  n’est pas de faire du profit, ni de développer la préfecture  – bien au contraire- . Elle est  d’appliquer les politiques de l’Etat, lesquelles se traduisent  presque toujours par des textes normatifs. La confection de ces lois et de ces   décrets qui conditionnent  son activité lui échappe. Ils sont en outre éclatés en une multitude de sujets divers et variés qui, mis ensemble, constitueraient un inventaire à la  Prévert. On exagère  à peine en disant que les  deux échelons  importants de  l’administration de  l’Etat sont le ministre qui fixe  les règles (de concert avec le Parlement) et le chef de bureau qui les applique. Entre les deux il n’y a que des régulateurs qui n’ont aucune des facilités qui sont celles des chefs d’entreprises puisqu’ils  n’ont que très peu de prise sur la nature des règles qu’ils appliquent : qui n’a vu des préfets pester contre l’absurdité de telle ou telle politique qu’on lui demande de mettre en œuvre ? La conséquence de cette situation est que l’administration de l’Etat, vue de la base,  est modulaire ; en simplifiant, on dira un texte-un bureau pour appliquer le texte. Le bureau peut avoir plus ou moins de moyens, mais il n’y a pas de réforme qui tienne si on ne s’attaque pas aux textes – et cela n’appartient pas aux échelons  locaux.  Les bureaux étant regroupés en divisions ou directions, on s’est amusé dans la chaleur de la réforme de l’Etat,  à donner à celles-ci des noms dynamiques plus ou moins tirés du privé, pour montrer que l’Etat « bougeait » :   « direction du développement »   ou « direction des relations avec le public » (on n’ose pas dire commerciale), mais ces artifices   restent  à la surface des choses.

S’agissant toujours des préfets, la décentralisation a mis à la mode l’idée que l’Etat n’est qu’un partenaire parmi d’autres, qu’il ne doit plus imposer ses vues mais se contenter de défendre les intérêts de l’Etat au sein d’un dialogue partenarial. Autrefois, tout préfet savait qu’en dehors des questions   patrimoniales ou fiscales, les intérêts de l’Etat n’étaient autres que ceux de la société globale ; aujourd’hui bien peu ont la largeur d’esprit  pour distinguer cet intérêt    de l’application obtuse des lois et des décrets, ce qui ne facilite pas l’avancement  des affaires (3).

 

Les établissements publics : universités et hôpitaux

 

Mais le champ d’application privilégié  du principe d’autonomie, ce sont les établissements publics. On ne s’étendra pas sur les établissements à caractère industriel et commercial qui ressemblent,  eux, totalement à une entreprise privée et qui donc ont en effet besoin d’une grande autonomie de gestion.

La situation des établissements publics administratifs est en revanche plus complexe.

Au nom de l’autonomie, on tend à  exalter le modèle des   agences de services publics telles qu’on les trouve au Royaume-Uni ou dans le pays scandinaves,  dirigées par un gestionnaire ayant les coudées franches, libéré d’un contrôle hiérarchique de ses activités et ne répondant que de ses résultats  devant l’autorité politique, comme un manager devant un conseil d’administration. Or les expériences anglo-saxonnes ou nordiques auxquelles on se réfère sont loin d’être concluantes. Les agences britanniques, baptisées  quangos (« quasi non gouvernemental organisations ») sont aujourd’hui critiquées : les élus n’ayant pas les mêmes motivations que les   actionnaires, leur contrôle politique est généralement superficiel ;  poussés à maximiser leurs moyens pour étendre leur surface  et obtenir les meilleurs  résultats, les directeurs de ces organismes ne jouent guère le jeu du « moins d’Etat ».     On évoquera  plus loin ce qu’ont de fallacieux les indices chiffrés de résultats sur lesquels on voudrait les évaluer.  

S’agissant de l’autonomie,  la récente  réforme des universités, qui provoque les remous que l’on sait,  est emblématique. C’est ouvertement que le modèle entrepreneurial leur a été appliqué. On savait que notre système universitaire était en crise, qu’il avait besoin de multiples améliorations. Face à cette crise, depuis plusieurs années,  les milieux politiques croyaient avoir trouvé la panacée : l’autonomie (le même réflexe  prévalut après la crise de 1968). Largement inspirée par la conférence des présidents d’université, cette réforme s’est traduite principalement par un élargissement du pouvoir de ces derniers. Les présidents d’université seraient désormais, dit-on,  de vrais chefs d’entreprise.

Si le dit président était libre de recruter (et licencier)  ses professeurs, de sélectionner ses étudiants, de fixer les droits d’inscription et devait équilibrer son budget avec ses ressources propres, le système aurait sa cohérence. Mais on sait que sur tous ces sujets, on se trouve loin du compte – et d’ailleurs personne n’envisage sérieusement d’imposer un tel régime à l’université française.  Ne méprisons certes pas les novelles facilités, pour recruter ou pour  passer des contrats de partenariat  avec les entreprises, qu’offre la nouvelle loi. Ne confondons cependant pas les libertés universitaires, qui sont d’abord celles des enseignants ou des chercheurs de s’exprimer  et d’organiser leur travail  avec la liberté du président d’université.   En outre, le mode d’élection du président n’a été modifié qu’à la marge (4) : ce sont toujours les étudiants et les syndicats des agents administratifs  qui arbitrent entre les factions professorales.  Craignons que sa  réélection ne dépende   des faveurs qu’il prodiguera à ces catégories.

On dit que le président  et les professeurs seront   désormais  jugés aux résultats. Lesquels ? Si le taux de réussite d’une cohorte d’étudiants qu’il n’a pu sélectionner à l’entrée est le principal critère de réussite, ne faut-il pas craindre une délivrance quasi-automatique des diplômes ? Si c’est le nombre de publications des enseignants-chercheurs de l’Université, le risque n’est-il pas la prolifération d’une littérature bavarde et inutile n’ayant d’autre objet que d’allonger les bibliographies ?  Le classement de Shanghai  (5) dont l’obsession a en partie inspiré la réforme, n’est pris au sérieux qu’en France : que les institutions françaises les plus prestigieuses y soient si mal classées montre tout au plus l’insuffisance des critères sur lesquels il repose. Si le financement de l’Université dépend des pouvoir locaux,  politiques ou économiques, ne faut-il pas redouter  des recrutements de complaisance, la préférence pour telle personnalité    recommandée  par  le président du conseil  régional sur telle sommité nationale et internationale  ? Bref, si on ne peut pas pousser jusqu’au bout la logique d’entreprise, est-il bien utile de faire  le quart ou la moitié du chemin au risque de perdre tout cohérence ?  

La réforme hospitalière a la même inspiration   : le pouvoir des directeurs d’hôpitaux, gestionnaires généralistes,   supposés devenir selon la terminologie dans le vent,  de vrais « managers »,  doit être renforcé  au détriment des autorités proprement médicales : professeurs ou chefs de services. Certes, le contrôle des dépenses hospitalières est nécessaire si l’on veut éviter le naufrage de la Sécurité sociale. Mais les intérêts du directeur d’hôpital à qui on demandera de « faire du chiffre » coïncideront-ils vraiment avec ceux des malades, ni même, quelle que soit l’ambition affichée, avec ceux des caisses d’assurance maladie ? La subordination plus grande du corps médical  à l’administration ne risque-t-elle-pas d’altérer  son zèle ? Peut-on réduire la fonction hospitalière à une machinerie comptable ?  De toutes les façons, l’existence d’un quasi-monopsone (6)  résultant du remboursement des patients appelle d’autres formes de régulation que celles du marché.

 

Au temps des « fusions-acquisitions »

 

Un autre effet  du  modèle entrepreneurial est la mode  de ce qu’on pourrait appeler les « fusions-acquisitions »  au sein de l’administration, cette idée ancrée depuis longtemps que le regroupement de services est  le must  de la réforme  de l’Etat, en même temps que le moyen privilégié de faire des économies.    

Dans le secteur privé, par le biais de fusions  amiables ou d’OPA, deux sociétés fusionnent. Elles peuvent alors se livrer  au « bench-marking », la recherche des meilleures pratiques de l’une et l’autre société, ou chercher des économies d’échelle en mettant en commun certains services. Généralement – pas toujours cependant -, ce genre d’opération est profitable.

C’est ce modèle que, de manière implicite, transposent au secteur public  les autorités appelées successivement depuis quinze ans à  conduire  la  « réforme de l’Etat ». Le regroupement de  services supposés avoir une vocation voisine, en est un des axes majeurs.

Au niveau de l’Etat central d’abord : la fusion de la direction de la comptabilité publique et de celle des impôts fut pendant des années  un des grands objectifs du ministère des finances. On en attendait un meilleur accueil du public (qui n’aura qu’un seul interlocuteur au lieu de deux) et   des économies globales de personnel. En fait,  ce projet, qui heurtait de front la culture des deux directions  et qui avait  échoué une première fois, commence  tout juste d’être mis en œuvre. On cherche en vain pour le moment les économies qu’il a générées après tant d’années d’efforts. La principale qui soit attendue est le regroupement  des directions des ressources humaines à l’échelon départemental : fallait-il un tel  branle-bas pour la réaliser ?

La fusion  des directions départementales de l’équipement et de celle  de l’agriculture aux niveaux régional et départemental  est un serpent de mer  mis à l’essai dans quelques départements, sans qu’après plusieurs années de palabre on en ait tiré encore quelques économies.

La  stratégie du regroupement des corps et directions  se heurte  à plusieurs difficultés :

- dans les organisations publiques, au contraire des organisations privées, la dimension  n’entraîne pas le plus souvent des  économies d’échelle ; c’est plutôt le contraire, ne serait-ce qu’en raison des nouveaux avantages que l’on consent au personnel pour lui faire accepter la réforme ;

- le caractère modulaire des activités de l’administration, décrit plus haut,  rend vains les bénéfices à attendre de ces regroupements aussi longtemps  qu’un  peignage généralisé des tâches dévolues à chaque segment   n’aura pas été réalisé, ce qui ne saurait se faire qu’au niveau du gouvernement ou du parlement ; et quand cette révision générale aura été faite, la question des organigrammes se trouvera relativisée ; les principaux  bénéfices attendus sont généralement dans les  fonctions communes ( services payeurs, gestion des ressources humaines, formation, communication ) : la mise en « pool »  de ces fonctions peut se faire à moindre frais ;

-  la persistance de l’esprit de corps rend démesurés les efforts à faire pour opérer les fusions pour des résultats généralement incertains ;

- dans certains  cas, caricaturaux il est vrai, la fusion n’est que de façade : un directeur général se superpose aux deux directeurs existant antérieurement ; le futur directeur départemental de l’agriculture et de l’équipement, s’il vient de l’agriculture aura un adjoint des ponts et inversement ;  la coordination des hôpitaux d’une même région a conduit il y a quelques années à la mise en place d’Agences régionales hospitalières, sur le modèle de l’Assistance publique, qui ont d’abord  représenté un échelon hiérarchique de plus .

La mode des fusions de services  recèle d’autres dangers. Un des projets les plus désastreux à cet égard   est celui, en cours, de la police et de la  gendarmerie. Leur dualité correspond, non seulement   un partage du travail  historique : aux uns  les villes, aux autres  les campagnes, mais aussi à une vieille tradition républicaine : le  souci du pouvoir, qu’il s’agisse du gouvernement, du préfet, ou du procureur  de la république,   d’être à même de  jouer sur plusieurs interlocuteurs au cas  où l’un des deux  viendrait à refuser en bloc  l’application de telle ou telle décision.

Personne n’a jamais vu que cette dualité ait entraîné à un moment quelconque, en un lieu quelconque, une sérieuse difficulté de coordination. Assurée de manière informelle par le préfet ou le procureur,  celle-ci se   faisait sans problèmes.

Mais les statuts des deux corps étant différents, les uns ayant  des avantages que les autres n’ont pas, et inversement, leur rapprochement, dans le contexte d’un Etat faible, entraînera immanquablement  l’alignement de tous ces avantages vers le haut, d’une  manière qui a déjà coûté beaucoup à l’Etat et qui promet de lui coûter encore davantage. Non seulement aucune économie n’a été faite, mais le rapprochement des deux corps s’est déjà accompagnée dès 2003 d’une augmentation substantielle de leurs effectifs ; en 2005, la gendarmerie a obtenu le doublement du nombre de ses officiers par souci d’alignement sur certains avantages obtenus par la police. Là aussi, l’application du modèle entrepreneurial à la chose publique s’avère vain, voire contre-productif.

 

La « LOLF » et ses effets

 

Même si depuis sa mise en application en 2006,  beaucoup en reviennent,  loi organique relative aux  lois des finances (dite « LOLF » dans le jargon des initiés)  a été  depuis son vote le  1er août 2001, l’alpha et  l’oméga de la réforme de l’Etat. Conçue notamment  par un député expert comptable Jean Arthuis, elle  était,  elle aussi,  fondée sur l’idée que pour rendre l’Etat plus efficace, il fallait  rapprocher sa comptabilité de celle d’une entreprise privée et  trouver les moyens de mesurer son efficacité par  les chiffres. Cette ligne de conduite a débouché sur    une série d’innovations qui toutes ont compliqué la gestion et dont bien peu l’auront améliorée.  

L’introduction d’une comptabilité analytique, répartissant les crédits votés  non plus seulement par ministères et services mais par  missions  et programmes, est certainement l’aspect le plus positif  de cette  loi. Il  fait mieux apparaître les doublons et  devrait entraîner progressivement une refonte des services destinée à coller à cette nouvelle présentation des crédits selon la  mission, refonte parfois utile, parfois dangereuse comme on l’a vu dans le cas de la police et de la gendarmerie. Cette présentation  va-t- elle pour autant améliorer le contrôle parlementaire ? En principe oui. Dans la pratique, on n’en voit pas beaucoup l’effet : sur quelle bases, les  députés pourront-ils dire qu’il faut consacrer plus ou moins à telle ou telle mission, plus à la sécurité intérieure et moins à la sécurité extérieure par exemple ?  

On sait que le parlement ne se déterminait dans l’ancien système que sur la partie nouvelle du budget, contraint qu’il était d’accepter les « services votés » représentant plus de 95 % du budget. Le vote de la LOLF a été accompagné de la résolution de voter désormais le budget « au premier euro » : mais les services votés ne représentaient nullement une sorte de limite technocratique au pouvoir du parlement, seulement la sédimentation des décisions prises par le même parlement au cours des années antérieures. C’est pourquoi cette ambition de la  nouvelle loi a peu de chances de se concrétiser.

La possibilité désormais ouverte aux grands   chefs de services  de transformer une partie de leurs  crédits de personnel en d’autres moyens de fonctionnement  n’est pas mauvaise en soi. D’application limitée du fait de la rigidité  des statuts des personnels, elle ne mettra pas fin, au contraire, à la stratégie des ministres et des  responsables de programme tendant à  maximiser leurs crédits, fâcheusement tenus pour un signe extérieur d’influence et qui sont au demeurant le moyen le plus facile d’obtenir les  meilleurs résultats.   

L’établissement d’une comptabilité en partie double sur le modèle de la comptabilité privée alors que jusque là l’Etat ne tenait qu’une comptabilité   simple, s’est traduite par une complication supplémentaire dont on n’a pas encore fait le bilan.  

Aussi  douteuse est l’idée que les comptes  de l’Etat doivent être certifiés comme ceux d’une entreprise privée. C’ est la Cour des Comptes que l’on a chargée de cette tâche ingrate de la certification .La traditionnelle séparation des ordonnateurs et des comptables permettait de se passer de cette certification : la totale indépendance des comptables garantissait et  garantit encore, sinon l’opportunité, du moins la régularité des dépenses  et   des comptes administratifs. Le mimétisme a ainsi conduit à une fâcheuse redondance.

Sagement, la Cour des comptes, plutôt que de vérifier  les dépenses ligne à ligne comme on le fait dans un processus classique de certification, se concentre sur l’évolution du bilan d’ensemble et la vérification   des déficits réels.   Mais l’introduction d’un compte de bilan a aussi  eu des  effets pervers. Faisant   apparaître, en même temps que l’aggravation de l’endettement,  la considérable réévaluation des actifs publics du fait du boom immobilier et boursier de ces dernières années, elle a conduit certains à relativiser fâcheusement la question des déficits  courants.   

Il est pour le moins étonnant que huit ans après le vote d’une loi qu’on croyait être la panacée et qui a suscité un immense branle-bas de haut en bas de l’Etat, le gouvernement ait moins que jamais une   vraie maîtrise de la dépense publique. 

 

La « culture du résultat »

 

Mais la partie sans doute la plus contestable de la LOLF  est l’introduction systématique d’indicateurs chiffrés de l’activité des services à tous les niveaux.

Outre une réforme profonde de la comptabilité publique,  cette loi  institue en effet  un « pilotage par objectifs » des services fondé sur des résultats chiffrés ayant l’ambition de « mesurer la performance ». Ces résultats peuvent être  le taux de dépistage positif d’alcoolémie  par  la gendarmerie,   le nombre  de  reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière  ou le taux global d’élucidation des crimes et délits pour les policiers,  le taux de troupeaux de poules pondeuses d’œufs pour lesquels un germe de salmonella a été identifié pour les services du ministère de l’agriculture, le taux de réussite au baccalauréat pour les lycées, le nombre de retombées de presse pour la maison de France à l’étranger, le nombre de dossiers d’installations classées  traités pour les services    de l’environnement etc.  

Présentée ainsi, la « culture du résultat » paraît un excellent principe. La vérité est qu’elle ne porte remède à aucun   problème et au contraire en crée beaucoup.

Cette réforme  qui fait illusion aux yeux de l’opinion  repose en effet  sur plusieurs  apories.

D’abord la plupart de ces indices de résultats peuvent être manipulés et, n’en doutons pas, le sont. Les gendarmes savent depuis belle lurette comment se placer au bord des routes pour faire le plus de procès-verbaux  possible tout en laissant à découvert les endroits  plus dangereux mais où il est difficile de « coincer » les automobilistes. On peut   reconduire dix fois par an à la frontière les irréguliers les plus faciles à intercepter, par exemple les Roms de Roumanie ; ils reviennent  dans le mois  et, à nouveau expulsés, compteront plusieurs fois dans la statistique alors que des flux plus importants et plus déstabilisateurs resteront hors de contrôle. Un conducteur en excès de vitesse reconnu par un  radar viendra améliorer les statistiques des faits de  délinquance « élucidés » alors qu’une longue et minutieuse enquête sur un vol de voiture sera tenue pour rien si , comme cela arrive souvent, elle n’aboutit pas. On dissuadera les plaintes des particuliers ou on ne  les enregistrera pas si elles risquent de peser sur les statistiques. Le baccalauréat (et encore davantage les diplômes universitaires)  peut être attribué avec plus de laxisme, les dossiers d’installations classées  seront bâclés etc.

On ne saurait comparer l’activité de l’Etat dont les finalités sont multiples et dont l’efficacité ne peut  se juger que par des critères complexes  rarement  quantifiables et celle d’une entreprise dont  un indicateur unique, le profit, dit si elle marche bien ou mal.

Au demeurant, il est erroné d’assimiler l’Etat à une série de programmes ou à des « actions » : il est d’abord le garant de la stabilité, de l’ordre et de la justice : à quel « programme » se rattachait saint Louis rendant la justice sous un chêne, prototype il est vrai bien lointain,  de la puissance  régalienne ...et de la justice de proximité ?  

Réduite à quelques  indicateurs, l’activité d’un  organisme sera infléchie en fonction de ceux-ci :    par exemple une brigade de gendarmerie laissera tomber les multiples petits services que la population attend légitimement d’elle   parce qu’ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Les directeurs  intelligents,  qui voudront  conduire  leur service en fonction d’une conception globale de leur mission,  en ne se polarisant pas sur les seuls indicateurs chiffrés,  seront mal notés. « On ne nous demande plus de faire un travail intelligent, il n’y a plus que le chiffre qui compte », entend-t-on de plus en plus.  La culture du résultat est, en matière publique, nécessairement réductrice. Inutile de dire combien était absurde et dégradante l’idée d’évaluer à partir d’indicateurs chiffrés  des ministres dont l’action s’inscrit nécessairement sur le long terme. Les ministres de l’éducation nationale qui se sont succédé entre 1965 et 1968 ont vu les effectifs universitaires croître à grande vitesse : sans doute eussent-ils été très bien notés !

Le corollaire de la mise en place d’indicateurs est le développement des primes de résultat ou de rendement. Partant de l’idée discutable que les fonctionnaires ne travaillaient pas assez, on a  étendu le principe de la rémunération au mérite.

Une partie de ces primes est  indexée sur les résultats, mais généralement à l’échelle du service dans son ensemble et non pas des individus, ce qui  accroît un peu partout  les tensions, chacun étant tributaire du travail des autres.  

Surtout, le pouvoir discrétionnaire de  la  hiérarchie, jusque là limité par les règles d’ancienneté ou le contrôle des commissions paritaires, est élargi. Les   fonctionnaires ont ainsi, plus qu’autrefois, le sentiment d’être livrés à l’arbitraire de leurs  chefs, petits ou moyens.  Bien peu de gens apprennent encore dans leur famille ou à l’école cette règle    éthique élémentaire que l’exercice d’un  pouvoir, quel qu’il soit, est subordonné à un souci de justice, cette ascèse dont on sait combien elle est difficile, selon laquelle il faut, dans l’exercice des responsabilités, faire abstraction de ses sentiments personnels.  La multiplication des affaires de harcèlement moral ou autres (et les arrêts de maladie à répétition qui vont avec)  sont un « indicateur » parmi d’autres de la dégradation de l’atmosphère de travail dans la plupart  des services publics. 

L’introduction de cette forme  d’intéressement  aux supposés  résultats  témoigne surtout d’une ignorance profonde de la culture du fonctionnaire français : à côté de 20 % de tire-au-flanc, de toute les façons irrécupérables, culture du résultat ou pas,   80 % étaient jusqu’à une date récente, des gens consciencieux et motivés qui n’avaient pas besoin d’incitations financières pour   faire correctement  leur travail.  Qui n’a pas vu le zèle d’une jeune attachée sortie des IRA ou   de certains vieux commis de préfecture, l’esprit serviable de certains secrétaires de mairie, ne sait pas ce qu’est le service public à la française. Quel contribuable s’est d’ailleurs jamais plaint du manque de zèle des agents des impôts affectés au  contrôle ? Quel chef d’entreprise déplore que les inspecteurs du travail ne fassent pas assez de   « chiffre » quand ils dressent des contraventions  ou que les services du ministère de l’agriculture ne produisent pas assez de règlements en matière d’hygiène ? Ce zèle généralement spontané de nos agents publics  est aux antipodes de la mentalité anglo-saxonne où l’intérêt est culturellement  le   moteur principal des individus. Plus que de qualités nationales propres,  il résulte sans doute  du   mode de sélection des fonctionnaires par des concours qui attiraient généralement les meilleurs élèves, les plus sages en tous cas, les plus consciencieux, une tendance que la féminisation a encore accentuée.

 

La destruction des corps

 

La culture du résultat a pour corollaire  la destruction des corps sur lesquels reposait en partie la qualité de la fonction publique française.

Dans un univers où les incitations financières et les menaces de licenciement étaient faibles, la fierté d’appartenir à un corps, même modeste,  et la volonté d’y exceller étaient dans une majorité de cas un aiguillon suffisant  pour que les fonctionnaires accomplissent leur travail avec zèle. Un gendarme était fier d’être  un bon gendarme, un marin un bon marin ; un inspecteur des impôts mettait son honneur à combattre la fraude fiscale. Aux niveaux le plus élevé,  les grands commis de l’Etat avaient fait de l’intérêt général leur religion, les corps techniques y ajoutant le souci du bel ouvrage. Comment  oublier les contributions éminentes  du génie rural à la modernisation de notre agriculture, à l’équipement des campagnes et à la rationalisation de la gestion forestière, celle des ponts et chaussées à l’  édification d’un magnifique réseau routier,  celui des mines à la synergie entre la recherche académique et la recherche industrielle ou encore celle des grands patrons de médecine  à la qualité de notre système de soins ? 

Un sénateur du  Texas a eu beau rappeler récemment que c’était là une des forces de la France,  l’opinion dominante en France et  à l’étranger est qu’il s’agit  d’archaïsmes  et donc une des causes des supposés retards français. Le genre de préjugés que rien, absolument rien ne vient étayer, bien au contraire (7),  mais qui peuvent conditionner  les politiques publiques sur toute une génération.  L’essentiel de l’activité réformatrice consistera donc à  abaisser la superbe de ces corps (réforme universitaire ou hospitalière), à les fusionner et de ce fait à les faire disparaître : police et gendarmerie, ingénieurs des mines et des télécommunications, de l’équipement et du génie rural, professeurs et instituteurs, ces derniers étant promus de manière illusoire « professeurs des écoles». Cette hargne à l’encontre des corps s’étend aux professions  réglementées du secteur privé : n’est-il pas  question de fusionner notaires et avocats au sein d’une grande profession de juristes polyvalents ? Pour résoudre quel problème ? La suppression du classement à la sortie de l’ENA a le même sens. Il n’est jusqu’au ministère de la  défense qui ne s’efforce d’effacer au fil des ans la spécificité des trois armes : terre, air, mer. Inutile de dire que les économies  réalisées  par ces rapprochements sont nulles et souvent  négatives. 

Au goût spontané de bien faire   et à l’émulation interne aux corps, doit  se substituer selon  la doctrine officielle, le conditionnement pavlovien des résultats chiffrés assortis de sanctions pécuniaires. Qui ne voit combien  ce système est profondément aliénant pour les personnes et ouvre la porte à de multiples  dérives ?

Malgré les poncifs répandus au sujet de  l’administration française, supposée jacobine et hiérarchique, c’était une  grande liberté, assez analogue à celle des professions libérales, qui y prévalait en bien des cas, cela sans entraver son efficacité. La somnolence de certains - que le nouveau système ne corrigera pas - était sans doute  le prix à payer pour que le zèle et la capacité d’initiative des meilleurs  ne soient pas bridés ou découragés. En cassant à toute force les corps, c’est le meilleur de nos traditions administratives  que l’on anéantit.

Il faut le savoir : surtout aux échelons subalternes, les agents publics sont aujourd’hui profondément démoralisés, l’ambiance de travail s’est partout dégradée. Ce n’est pas 20 % de tire-au-flanc que l’on aura, mais 100 %.

 

 

 

Un Gosplan à la française

 

Un encadrement hiérarchique plus strict, le discrédit de l’honneur professionnel au bénéfice du seul intérêt individuel,  la multiplication d’indicateurs  autres que  le profit,  la l’accumulation de données chiffrées vraies ou arrangées : comment ne pas reconnaître dans ce tableau  l’URSS d’avant Gorbatchev ? Au motif  de se rapprocher du secteur privé, on a introduit dans l’administration française rien moins que les méthodes du Gosplan soviétique : en lieu et place de l’indicateur du profit, le  seul  qui soit significatif mais qui ne peut, de quelque manière qu’on s’y prenne, être  introduit dans l’administration, des indicateurs chiffrés de toutes sortes qui n’en ont  ni la pertinence synthétique ni l’efficacité. Comme dans l’économie soviétique, la multiplication des  statistiques alourdit le fonctionnement de services ; le souci de les manipuler pour faire illusion passe avant celui de l’efficacité réelle. Culture du résultat, culture du mensonge ! Là toutes les chaussures produites étaient, paraît-il, de la même taille parce que le plan, déjà bien assez compliqué, n’avait pas  précisé ce point ; ici, la multiplication des procès-verbaux pour excès de vitesse  remplace la traque des délinquants. Comme dans l’économie soviétique, le personnel   s’habitue peu à peu à vivre dans le mensonge, la langue de bois,  le double jeu et, pour finir, l’irréalité. En définitive, la démoralisation de l’administration que ce système entraîne coûtera beaucoup plus cher à l’Etat que ce qu’il était censé lui faire gagner.

Que la « culture du résultat » ait été en faveur  outre-Manche ou outre-Atlantique ne saurait nous abuser :   la propension de l’Amérique réelle à la bureaucratie, publique et même privée,  malgré la légende, est forte. Sa difficulté à maîtriser les déficits publics en témoigne assez. Il n’est pas sûr qu’il y ait là  un exemple à suivre.

Les zoologistes ont observé comment certains primates supérieurs aimaient à mimer le geste de l’écriture qu’ils voyaient accomplir aux hommes, sans en comprendre les ressorts internes. C’est, de manière analogue, à une véritable singerie de l’entreprise privée, que se livre depuis vingt ans l’Etat, au nom d’une supposée modernisation. La logique du secteur privé ne se partage pas : où elle  est poussée  jusqu’au bout et le système a sa cohérence ou elle n’est que singée et les problèmes sont plutôt compliqués que réglés par des réformes qui s’en réclament. C’est sans doute ce que, d’instinct, ont perçu tous les professionnels, professeurs, chercheurs,  médecins,  moyens et petits fonctionnaires qui, de gauche ou de droite, refusent les réformes en cours. Ce n’est pas le combat  d’arrière–garde du  conservatisme contre le mouvement, c’est celui du  bon sens contre la bêtise de schémas simplistes. 

 

Cette dérive de la politique réformatrice résulte d’une erreur d’analyse fondamentale. Il y avait bien, il y a toujours un problème de la fonction publique française : non point sa qualité ou  l’efficacité de ses agents pris individuellement, plutôt meilleurs qu’ailleurs, mais  d’abord son poids global et la complexité des procédures qu’elle gère.   Or  ce ne sont pas les fonctionnaires de base, ni même ceux des échelons intermédiaires,  qui déterminent les effectifs (même si leurs syndicats en réclament toujours davantage, on n’était pas obligé de les suivre comme on l’a fait par exemple au fil de ans pour la police). Ce ne sont pas eux non plus  qui déterminent l’organisation, puisque,  pour l’essentiel, les procédures qu’ils appliquent ont une origine législative ou réglementaire et sont donc décidées au plus haut niveau.  Un effort global de rationalisation et de simplification des procès est sans nul doute nécessaire mais ce n’est pas en donnant des primes de rendement aux fonctionnaires qui font les meilleurs chiffres qu’on y arrivera !  Ce serait déjà bien que chaque année qui passe n’amène pas son lot de complications, d’institutions nouvelles ou de procédures supplémentaires : on croit rêver en apprenant  que  la  loi Borloo, produit final    du « Grenelle de l’environnement », fait  plus de cent pages ! La plupart des  lois créent aujourd’hui des commissions, des hautes-autorités, des conseils supérieurs, des agences dont l’installation exige chaque fois  des locaux, un secrétariat toujours porté à s’étoffer, des voitures et des chauffeurs ; dernière conçue après une bonne cinquantaine : la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet, dite HADOPI !

Erreur totale de conception, ignorance profonde de la spécificité de l’organisation de l’Etat et  de la culture propre à la fonction publique française, inefficacité par  rapport au principal objectif qu’une politique authentiquement libérale  devrait  d’abord s’assigner,   la diminution de la charge fiscale : tels sont les ressorts de la dérive à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. Tous les penseurs libéraux ont dit que l’économie de marché exige un Etat sobre mais solide garantissant au moindre coût  les règles du jeu. C’est en sens inverse  que l’on va : un Etat  mou et démotivé, toujours obèse et de moins en moins efficace.  Voilà à quoi mène le pseudo-libéralisme brouillon de nos  élites politico-administratives.

 

                                                           Roland HUREAUX

 

 

NOTES :

 

1.        Et encore, les recettes de privatisation étant prises en  compte dans le calcul, le déficit réel est en réalité supérieur.

 

2.        Quand l’Etat encouragea en 1998  dans les services de l’Etat et  décentralisés le recrutement des emplois-jeunes, la plupart  furent  ensuite   titularisés sans concours par les communes, ce que l’Etat s’est bien gardé de faire. 

 

3.        La récente interdiction par le préfet de l’Oise d’un concert de bienfaisance des Petits chanteurs à la croix de bois au motif que le travail des enfants était interdit témoigne  de cette propension nouvelle des services de l’Etat à appliquer les textes de manière obtuse.

 

4.        Un des effets paradoxaux de la loi Pécresse aura été de faire basculer à gauche quelques uns des rares bastions conservateurs  qui demeuraient encore dans l’Université, tel Paris IV.

 

5.        La récente affaire des tentatives de corruption de professeurs français par des étudiants chinois en vue d’obtenir leur diplôme  aura levé le voile sur des pratiques sans doute habituelles dans ce pays tenu pour une  référence.

 

6.        Inverse du monopole, le monopsone est un marché où les opérateurs sont multiples et le client unique, ce qui est peu ou prou le cas de la Sécurité sociale sur le marché de la santé.

 

7.        Qu’il ait fallu vingt ans pour relier par autoroute Londres à Douvres et seulement cinq ans pour relier Paris à Calais témoigne de l’efficacité du corps des Ponts et Chaussés, une institution  dont les Britanniques n’ont aucun équivalent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par france
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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 19:48

Un des arguments le plus souvent avancés  en faveur de la réintégration de l’OTAN est la nécessité de mutualiser, le principe général que, faute d’être assez grand tout seul, il faut s’associer à d’autres. Argument qui vaut autant pour l’identité européenne de défense, même s’il s’agit d’un concept différent.

Un colloque récent de la Fondation Robert Schuman sur la défense européenne déplorait  que celle-ci  se trouve gravement hypothéquée par la baisse des efforts de défense des pays d’Europe, à l’exception de la Grande-Bretagne. Le Pentagone se lamente lui aussi de la réticence des Européens à dépenser pour leurs forces armées et donc de leur impuissance à apporter le cadre de l’OTA N plus qu’une force d’appoint. La coopération franco-allemande en matière d’armements,  après avoir démarré de manière prometteuse dans le cadre de l’OCCAR avec les hélicoptères Tigre et  NH90,  s’essouffle du fait de la baisse des efforts de chaque pays.

Les chiffres sont aujourd’hui éloquents: en Europe, 1,8 % du PIB (193 milliards de dollars) est consacré à la défense,  aux Etats-Unis 4,1 % (493 milliards de dollars), en Russie 2,8 %. Pire : les efforts des Européens baissent d’année en année alors que dans le reste du monde, Chine comprise, ils ne cessent, même si on peut le déplorer, de grimper.

Ainsi tout se passe comme si la baisse de l’effort de défense allait de pair en Europe avec le degré d’intégration dans l’OTAN. En prolongeant les courbes, intégration à 100 % = 0 % du PIB consacré à la défense !

Le seul pays qui semble résister à cette tendance est le Royaume-Uni ; très autonome  comme on sait dans le cadre européen, peut-être a-t-il  plus que d’autres le sentiment de rester lui-même en s’alignant sur  les Etats-Unis, du fait de sa communauté de langue et de culture avec eux.

Le dernier Livre blanc français ne contredit pas ces tendances, au contraire. Hors l’excellente intention de consacrer plus de moyens au renseignement, ses deux idées fortes sont d’une part une plus grande intégration internationale de nos forces, d’autre part une réduction du format des armées. Dans le scenario envisagé, une fois la gendarmerie exclue, notre effort de défense devrait descendre de 1,55 à 1,15 % du PIB, soit au niveau de  celui de l’Allemagne. 

L’Europe, à mesure qu’elle s’intègre et se pelotonne dans le giron de l’OTAN apparaît ainsi plus que jamais, selon la terminologie de Robert Kagan (1), comme une puissance « vénusienne », sortie de l’histoire, par opposition aux Etats-Unis, puissance « martienne » par excellence,  assumant  pleinement la condition tragique de l’homme.

Dans sa célèbre conférence de presse du 23 février 1967 où il annonçait le retrait de la France de l’organisation intégrée de l’OTAN , le général de Gaulle, dans une incise passée alors inaperçue, avait prévu cette évolution :   

« Enfin, la volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire  en son propre rôle  et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée. ».

Etre utile aux autres dans l’Alliance, c’est ce que fut la France en 1962, lors de la crise des fusées de Cuba où elle se montra  l’allié le plus inébranlable des Américains. C’est encore davantage ce qu’elle s’avéra  être dans le dernier grand épisode de la guerre froide : la querelle des euromissiles, au début des années quatre-vingt. Alors que toute l’Europe occidentale, Allemagne en tête, était prête, sous la pression de  mouvements d’opinion considérables,  à céder au chantage soviétique – besser rot als stot - , notre pays,  sans doute parce que la politique d’ indépendance  y  avait préservé le goût de se défendre, sut résister  aux sirènes du pacifisme  et put ainsi appuyer efficacement le projet américain de poster les fusées Pershing II en Europe de l’Ouest pour contrer les SS20 soviétiques.

De plus en plus d’intégration, de moins en moins d’esprit de défense ? Jusqu’où ?

                                                                                 Roland HUREAUX  

 

1. Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon, 2003.  

 

Par france
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Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /Avr /2009 16:41

 (Roland Hureaux a été le premier diplomate français à visiter un camp de l'ANC et a participé comme consultant à la rédaction de la constitution de l'Afrique du Sud démocratique. Il donne aujourd'hui son point de vue sur les conséquences des récentes élections dans ce pays.)

 

  

Il n’est pas, dit-on, politiquement correct d’effectuer une lecture ethnique des événements politiques. On ne voit pourtant pas comment  l’éviter  s’agissant de l’Afrique  du Sud. Ne nous a-on pas assez dit, après tout, combien l’élection d’un métis  à la  présidence des Etats-Unis était supposée  représenter  une révolution ?

Ce qui vient de se passer en Afrique du Sud,  avec l’accession à la tête de l’ANC de Jacob Zuma, promis, après la nouvelle victoire de ce parti aux élections,  à devenir le troisième président de l’après apartheid,  représente aussi à sa manière une révolution. 

Les deux premiers présidents, Nelson Mandela et  Thabo Mbeki étaient Xhosas, le nouveau est  Zoulou.

 

Zoulous et Xhosas

 

Il y a beaucoup de groupes ethniques en Afrique du Sud, y compris parmi les blancs divisés entre  Afrikaner et Anglophones. Mais parmi les noirs, la plupart des tribus ont  un pied en dehors des frontières : les Tswana au Botswana, les Ndebele  au Zimbabwe, les Swazis au Swaziland etc . Seuls les Zoulous et les Xhosas  (la  consonne  xh désigne le clic émis du fond de la gorge car le xhosa est une « langue à clics ») sont purement sud-africains et ils sont aussi les plus nombreux.

Historiquement rivaux, ces deux groupes ont connu  un destin très différent.

Les Zoulous, dont les farouches guerriers opposèrent au  XIXe siècle la plus rude résistance aux Européens,  auraient eu vocation à prendre la tête de la lutte contre l’apartheid. Ce ne fut pourtant pas le cas : leurs chefs historiques, le roi des Zoulous et le chef Mangosuthu Buthelezi, se reposant sur la gloire de leurs ancêtres,  préférèrent pactiser avec l’ancien  régime .Tout en le critiquant, ils se tinrent  à l’écart de la lutte armée, cultivant leurs racines ethniques dans le cadre d’un bantoustan et d’un parti tenu pour modéré, l’Inkatha Freedom Party.

Même si l’African National Congress qui fut, en conjonction avec le parti communiste sud-africain,  le fer de lance de la lutte contre l’apartheid,  a au contraire toujours refusé quelque forme d’ ethnicisme que ce soit, prétendant  représenter tous les Sud-Africains y compris les blancs, sa direction fut de fait dès les années cinquante sous la forte emprise de la noblesse xhosa à la quelle appartenaient Nelson Mandela et sa garde rapprochée, Oliver Tambo et Govan Mbeki. C’est tout naturellement que le fils de ce dernier succéda en 1999 à Nelson Mandela comme si le pouvoir sud-africain était  devenu, au sein de l’ethnie xhosa, une affaire de famille. 

Ce n’est plus du tout  le cas avec Jacob Zuma qui fut longtemps le  principal représentant des Zoulous à  l’ANC,  mais qui s’y trouvait, de fait, en minorité.

Accédant au pouvoir à 67 ans, il a profité de l’usure de son prédécesseur, de sa légitimité historique d’ancien prisonnier à Robben Island, et de sa grande popularité dans la base du parti pour s’imposer à la succession de Thabo Mbeki  en dépit de  nombreuses affaires judicaires dans lesquelles ses partisans n’ont vu que la vindicte de ses ennemis.

Mais par delà le basculement ethnique, après tout assez anecdotique vu de l’extérieur, c’est à un total  changement de style qu’il faut se préparer.

Les fondateurs de l’ANC appartenaient  à des familles aristocratiques ; ils avaient reçu une excellente éducation à l’Université de Fort Hare où, au cœur du pays xhosa, les missionnaires purent former, avant le durcissement de l’apartheid,   une authentique élite africaine. Mandela était avocat. Thabo Mbeki a fait ses études à la London school of economics et n’a jamais renoncé à un style british qui passait mal dans le parti.

Jacob Zuma est tout à l’opposé : d’origine populaire,  autodidacte, il a appris à lire et à écrire en prison  grâce à Govan Mbeki, le père de son  prédécesseur. Il reflète à sa manière la génération  le plus récente des noirs, dont le « système bantou d’éducation », produit de l’apartheid, a limité  l’instruction. 

A la haute tenue morale de Nelson Mandela, à la distinction de Thabo Mbeki, il oppose une  truculence  populiste  et, il faut bien le dire,  un profil moins lisse : mal lavé de graves soupçons de corruption, polygame affiché et grand amateur  de danses africaines,  il a  même été accusé de viol par une de ses nombreuses partenaires. Il aura moins de raisons de traiter de haut tel ou tel de ses collègues africains.

Moins marqué que son prédécesseur par le monde anglo-saxon, il devrait être  aussi moins prévenu contre la France.

Même s’il vient de l’aile gauche de l’ANC, son élection ne devrait pourtant pas changer les orientations du pays : une économie capitaliste où la minorité blanche, plus gênée par la grave insécurité que par la rhétorique socialiste du pouvoir, joue toujours un   rôle  clé. Un chômage étendu, des inégalités considérables, le sida, la corruption : malgré tout cela l’économie, dont la variable fondamentale depuis des lustres, est le cours de l’or, devrait  en raison de la hausse de ce dernier,  tenir mieux que d’autres le choc de la crise

Quelque inquiétude que suscite la personnalité du nouveau président,  les équilibres (ou  les déséquilibres !) fondamentaux de ce pays  ne devraient pas  être bouleversés.  

 

                                             Roland HUREAUX

 

 

 

 

Par france
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Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /Avr /2009 01:11

 

 

 

Allocution de Roland Hureaux  au Dîner-débat qui s’est tenu à Toulouse le 3 avril 2009.

 

 

Chers compagnons, chers amis,

 

Je vous remercie d’avoir répondu nombreux à notre invitation à ce dîner qui se tient sous la bannière du gaullisme.

Je remercie particulièrement ceux qui viennent de loin, comme notre ami qui vient de Bordeaux et qui représente le R.I.F.

Je remercie aussi tous ceux qui ont contribué  à la préparation de cet événement, en premier lieu  notre compagnon Jean-Guy Dubois.

C’est malheureusement aujourd’hui un jour de grande tristesse pour les gaullistes que nous sommes : demain, 4 avril, la France  se réinsère pleinement dans  l’organisation intégrée de l’OTAN dont le général de Gaulle l’avait fait sortir en 1966. Et cela se passe à Strasbourg,  lieu hautement symbolique de tant de  combats pour l’indépendance française !  

C’est un jour de deuil qui vient clore 43 années où s’est exprimée magnifiquement l’ambition gaulliste d’une France pleinement souveraine.

Comment ne pas voir, dans ce qu’il faut bien appeler une « forfaiture »,  la volonté de porter un coup fatal à l’œuvre du général de Gaulle ?

On cherche à minimiser cet événement, en disant que grâce à Giscard, Mitterrand, Chirac, nous avions déjà fait l’essentiel  du chemin  dans cette direction et que nous étions déjà intégrés à 90 %. Peut-être,  mais il y a la force du symbole : 100 %, c’est infiniment plus que 90 % !

Il n’y a pas que le symbole ; il y a aussi  la réalité : cette intégration implique l’osmose des états-majors. Nos grands chefs militaires comprendront assez vite que leurs vrais patrons, ceux dont dépendent leur carrière ne sont plus à Paris mais à Bruxelles ou plutôt à Washington. Cela est d’autant plus vrai que l’OTAN que nous retrouvons en 2009 est infiniment plus intégrée que celle que nous avions quittée en 1966.

On nous dit que les temps ont changé et qu’il faut s’adapter,  que les idées de De Gaulle étaient bonnes il y a quarante ans mais qu’elles ne le sont  plus aujourd’hui. Justement. Relisons  la conférence de presse du 23 février 1966.  

« D’autre part tandis que se dissipent les perspectives d’une guerre mondiale éclatant à cause de l’Europe, voici que des conflits où l’Amérique s’engage dans d’autres parties du monde comme avant-hier en Corée, hier à Cuba, aujourd’hui au Vietnam, risquent de prendre, en vertu de la fameuse escalade, une expression telle qu’il pourrait en sortir une conflagration générale. Dans ce cas l’Europe dont la stratégie est, dans l’OTAN, celle de l’Amérique, serait automatiquement impliquée dans la lutte lors même qu’elle ne l’aurait pas voulu. Il en serait ainsi pour la France si l’imbrication de son territoire, de ses communications, de certaines de ses forces, de plusieurs de ses bases aériennes, de tel ou tel de ses ports dans le système militaire sous commandement américain devait subsister plus longtemps. »

Les principaux arguments que le général de Gaulle donne pour justifier sa prise de distance sont, on le voit,  non seulement toujours vrais mais encore plus vrais aujourd’hui qu’alors !

Le premier : il disait que la guerre froide s’était apaisée du fait de la détente : aujourd’hui il n’y a plus de guerre froide et d’excellents esprits se demandent à quoi sert encore l’OTAN ! J’ai assisté un jour à une conférence d’un général américain qui disait froidement qu’elle servait à mieux « contrôler » les alliés !

Le second : il disait qu’il fallait se méfier de la propension des Etats-Unis aux aventures risquées. Il parlait du Vietnam où, à la rigueur, la politique d'endiguement di communisme pouvait se défendre, même si on en contestait les méthodes. Mais aujourd’hui, c’est de l’Afghanistan qu’il s’agit. Or tout le monde sait que cette guerre ne sert à rien : aucun attentat important ne s’est préparé dans ce pays lointain ; et comme le rappelait récemment le premier ministre du Canada, faucon repenti, cette guerre ne peut être gagnée ;  elle  finira donc mal. Malgré ces perspectives inquiétantes,  les deux chefs d’Etat les plus médiatisés aujourd’hui, Obama et Sarkozy,  sont d’accord pour y envoyer des renforts ! Où va-t-on ?

Il est un troisième argument avancé par le général, passé inaperçu alors : « la volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire à son propre rôle  et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée ». Autrement dit un pays dont la défense n’est plus la sienne n’a plus la volonté de faire de sacrifices, notamment financiers et par là il n’est pus utile à ses alliés. Cela est d’une brûlante actualité : le Livre blanc de la défense nationale prévoit à la fois un accroissement de notre intégration (dans l’OTAN, dans l’ONU, dans  l’Europe de la défense etc.) et une diminution d’1/2 point de PIB de notre effort de défense. Tout cela est hélas  cohérent. A contrario, la France indépendante, celle que le général de Gaulle avait émancipée de la tutelle américaine, avait été, s’en souvient-on ?  le meilleur soutien des Etats-Unis en 1980-1984  dans la crise des euromissiles. Les pays « intégrés » dans l’OTAN ou neutres, devenus des « chiffes molles » étaient alors  prêts à céder au chantage soviétique et aux sirènes du pacifisme et sans le France, l’Amérique se serait retrouvée seule.  

A côté des mauvais arguments en faveur de cette réintégration, il y a les illusions :

Celle d’une meilleure protection de la France. Contre qui ? L’alliance atlantique, qui est un pacte distinct de l’OTAN, et dont le général n’est jamais sorti,  ne suffirait-elle donc pas ? Si l’ennemi à redouter n’est pas une puissance nucléaire, ne  pouvons nous aussi bien nous défendre seuls ?  Et s’il en est une, qui peut croire – et cela était aussi vrai au temps de la guerre froide  – que les Etats-Unis risqueront une conflagration générale pour défendre qui que ce soit d’autre qu’eux-mêmes ?

L’illusion d’une meilleure défense par la coopération. Mais on sait qu’avec des budgets de plus en plus réduits, cette  coopération n’ira  pas loin; au contraire  la mutualisation  entraine toujours, en ce domaine comme en d’autres ,  l’irresponsabilité et le laisser aller.  

Plus grande illusion encore, celle de peser plus. Tout le monde sait et cela est aussi vrai en politique internationale qu’en politique intérieure qu’on ne vous prend au sérieux que quand on sait que vous n’êtes pas « à la botte ». Sinon vous n’avez qu’à fermer votre gueule et c’est ce dont nos dirigeants sont en train en train de  s’apercevoir. On ne fait jamais  de cadeaux à ceux qui sont acquis d’avance. Et quant au reste du monde, sur toute une série d’enjeux majeurs, comme le Proche-Orient ou  l’Asie centrale, nos partenaires du Tiers monde auront vite compris que la voix de la  France n’est plus que « la voix de son maître ». Ils ne l’écouteront plus.

 

Autre volet capital du démantèlement de l’œuvre du général de Gaulle : les institutions de la Ve République.

Pour la première fois depuis la révolution (avec l’exception de la IIIe république qui avait paru, elle aussi, assurer un temps la stabilité), la France n’avait plus de problème institutionnel. Elle se rapprochait ainsi des Etats-Unis qui ont la même constitution depuis 222 ans. Et voilà, que, sans nécessité, sous  l’effet du   prurit du changement pour le changement, cet équilibre a été remis en cause. Montesquieu disait qu’on ne devait toucher aux lois que la main tremblante. A fortiori les lois constitutionnelles. Il y a longtemps que cela a été oublié.

En juillet dernier, plus de 30 articles de la constitution ont été révisés d’un coup. Ce forfait s’est accompli à une voix de majorité. Qui est le traitre ?  Ce peut être n’importe lequel de ceux qui ont voté pour.  La gauche s’en est pris à  Jack Lang qui fut il est vrai, comme membre de la commission Balladur,  le principal inspirateur  du nouveau texte. On pourrait aussi bien  évoquer François-Xavier Vilain que son vote en faveur de la révision n’a pas empêché d’être élu il y a quelques semaines  vice-président de « Debout la république » sur la recommandation instante de son  président.

Si Sarkozy avait pu faire une sixième république, nul doute qu’il l’aurait fait. Mais c’était trop tôt : ce sera pour la prochaine fois.

On voit déjà les effets désastreux de cette réforme : l’affaiblissement du premier ministre, l’impuissance du gouvernement à faire passer ses projets : à trois reprises ces dernières semaines, il s’est trouvé  désavoué. C’est dire la légèreté du président dans cette affaire qui, voulant agir pour agir, n’a rein trouvé d’autre à faire  que de  se couper les mains. On peut s’en réjouir dans la mesure où les projets bloqués  par les députés étaient, comme la plupart, de mauvais projets (le statut de beaux parents, les privilèges des  stock-options, la réglementation de la toile  etc.). Mais le jour où la France aura à nouveau un gouvernement digne de ce nom, présentant de bons projets pour réformer la France dans le bon sens, il aura aussi les mains coupées. Et c’est ce que le général de Gaulle voulait éviter. Si le gouvernement est mauvais, disait-il, qu’importent  les institutions ; elles n’y changeront rien. Mais s’il est bon, il ne faut pas qu’il se trouve relégué dans l’impuissance comme ce fut le cas sous la IVe république. Tel était l’esprit de la constitution. C’est fini.

Pourquoi cet acharnement à défaire, à « déconstruire » comme disent les philosophes,  l’œuvre du général de Gaulle ?

La haine du général ?  Elle existe certainement  chez certains enthousiastes du président actuel,  dont  les plus vieux sont nostalgiques de Vichy. Pas chez lui, je crois : de Gaulle, tout simplement, il s’en fiche.  

Mais il y a la vanité. Un thuriféraire de choc du président (on peut aussi bien dire  une « cireuse de pompes » !), une certaine Nadine Moreno disait il y a quelques jours : « Il y a eu Napoléon, puis De Gaulle ; maintenant il y a Sarkozy : je ne vois rien d ‘autre dans l’histoire de France». Cela se passe de commentaires. Le grand général fut un fondateur, le petit avocat   veut être un refondateur.

Mais je crois qu’il y a davantage dans cet acharnement: l’exécution d’un plan national et international pour faire rentrer la France « dans le rang », ramener la brebis égarée au bercail (comme si le gaullisme avait été un « égarement » !), couper la tête au coq gaulois, en tous les cas lui rabattre le caquet, pour qu’il cesse d’être en de multiples circonstances un trouble fête. Un trouble fête comme le fut si brillamment Dominique de Villepin lors de son discours à l’ONU contre la guerre  d’Irak, un Villepin dont nous nous réjouissons qu’il revienne aujourd’hui  en politique. 

A la suite de cette dernière affaire, Mme Condolezza Rice a suggéré que la France pouvait être  un Etat-voyou ». On sait ce qui arrive à un état-voyou qui s’avise de contester ce qu’Hubert Védrine appelle l’ « hyperpuissance » : d’abord les sanctions, puis la vitrification sous les bombardements. Pour la France on n’aurait pas osé en faire autant : elle est tout de même un vieil allié et surtout  une puissance nucléaire. Ceux qui alors  voulaient nous « réduire » savaient que le vieux  Chirac n’en avait plus pour longtemps. Il suffisait d’attendre et de   s’assurer que son successeur, lui,  serait  à la botte, par exemple en poussant médiatiquement une rivale un peu godiche et donc facile à battre : suivez mon regard.

J’ai failli dire que ces forces voulaient s’assurer que le nouveau président serait un ami des Etats-Unis. En disant cela, je laisserais entendre que nous serions, nous les gaullistes,  leurs ennemis. Non, nous sommes nous aussi des amis des Etats-Unis. En tous les cas moi.  Mais l’amitié n’est pas l’inféodation. Il est des amis qui vous considèrent comme un ennemi si vous n’êtes d’accord avec vous qu’à 90 %. Je crains que cela ne soit le cas de nos alliés d’outre Atlantique ? Le vertige de la puissance sans doute. C’est dommage. Ce n’est pas une raison pour ne pas rester nous-mêmes,  que cela leur  plaise ou non.

Mais la remise en cause actuelle  de l’œuvre du général de Gaulle va plus loin.

Le gaullisme, ce n’est pas seulement des instituions stables, le souci de l’indépendance nationale, c’est aussi et surtout le sens de l’Etat et c’est  une étique.

Le sens de l’Etat, c’est  la dignité de ceux qui le représentent, c’est  l’opposé de la vulgarité et du bling bling, de ces pitreries qui, n’en doutez pas, font un tort considérable à l’image de la France dans le monde.  

L’Elysée ne servait pas au temps de De Gaulle à promouvoir les chansonnettes de Tante Yvonne !

Il acceptait rarement les invitations : ce n’est pas lui qui se serait invité chez un milliardaire étranger suspect de liens avec les narcotrafics !

Aujourd’hui règne une inquiétante  promiscuité entre le sommet de l’Etat et le monde des affaires, ce qui n’est pas tout à fait nouveau,  mais aussi entre le sommet de l’Etat et le show business, qui fait qu’on ne sait pas où se terminent  les affaires sérieuses et où commencent les amusements,  qui est l’homme d’Etat et qui est le pitre. Brigitte Bardot allait quelquefois  à l’Elysée du temps du général, dans certaines  réceptions  destinées aux personnalités du spectacle,  mais cela s’arrêtait là, elle n’y avait pas ses entrées quotidiennes,  grandes et petites,  et ne se mêlait pas de la politique de la France

Le gaullisme,   une étique : on sait aujourd’hui mieux qu’à l’époque ce qu’étaient les extraordinaires   vertus privées du général, cet homme qui remboursait à la cagnotte de l’Elysée la soupe qu’il prenait en tête à tête avec  son épouse hors  des cérémonies officielles ou le goûter de ses petits enfants – le Canard enchaîné lui-même l’a reconnu !

L’homme politique était alors  là pour servir et non pas se servir.

 

La conséquence de ces dérives : de mauvaises politiques.

De plus en plus de réformes mais presque aucune de bonne.

Tout bouger, tout le temps, n’importe comment : voilà le mot d’ordre.

Sans compter les  effets d’annonces multipliés et généralement non suivis d’actes. On vous a dit dix fois qu’il fallait mieux contrôler le système bancaire,  mais en fait on n’a rien fait (alors que les Américains et les Anglais, dans ce domaine, eux,  ont agi). On « roule les mécaniques »   sur la sécurité dans les banlieues  mais de plus en plus de voitures brûlent au nouvel an. Ce tourbillon qui ressemble à de la réforme mais qui n’en est pas se trouve  à des années lumières des grandes réformes des années soixante : peu nombreuses, bien pesées et, généralement bonnes.

 

Comment s’étonner que rien n’avance, puisque la machine de l’Etat, qui est le ressort de l’action publique est en train d’être détruite. Ne fait-on pas tout pour démoraliser les fonctionnaires ?

La  force de la fonction publique française   (et d’une partie du secteur privé comme les professions libérales), c’était la fierté d’appartenir à un corps, un corps où ceux qui y entraient n’avaient d’autre ambition que d’y atteindre l’excellence : un marin mettait sa gloire à devenir un bon marin, un gendarme un bon gendarme, un énarque voulait devenir un grand commis des l’Etat,  un ingénieur du génie rural faire progresser le monde rural, un ingénieur des ponts faire de beaux ouvrages d’art , un instituteur laisser un bon souvenir chez ses anciens élèves  etc.

La ligne directrice de la réforme de l’Etat depuis vingt ans, c’est la destruction de ces corps, porteur de hautes traditions et par là la destruction de ces vertus qu’ils inspiraient sans qu’il soit nécessaire d’exercer une contrainte, c’est l’instauration, à la place  de cet amour du travail bien fait,  de ce qu’on appelle la  « culture du résultat », ce qui veut dire  la multiplication d’indicateurs chiffrés de toutes sortes, tous aussi artificiels les uns que les autres et le plus souvent mensongers.  La culture du résultat, c’est la  culture du mensonge.

J’entendais récemment des gendarmes dans un bistrot  dire à la cantonade  qu’on ne leu demandait plus que de faire du chiffre,  de la statistique, et de délaisser les choses intéressantes qui n’ont pas d’expression statistique comme par exemple de passer trois semaines à rechercher le voleur d’une voiture. Si on se lance dans ce genre d’investigation, on n’est pas sûr d’y arriver et si on n’y arrive pas, cela fera trois semaines de perdues pour les statistiques, alors que coincer un automobiliste qui roule à 96 au lieu de 90, ça, c’est du résultat…Mais les voleurs sauront vite que s’ils ne sont pas pris sur le fait, ils ne risquent rien. Et tout est à l’avenant.

Ces corps que l’on détruit sont supposés archaïques parce qu’ils ne correspondent pas au modèle américain tenu pour  le meilleur. Et pourtant tel sénateur du Texas a dit récemment que si les effets de la crise étaient atténués en France, c’était grâce au modèle français spécifique  et le dit sénateur de le  proposer en exemple aux Américains !  Mais nos élites s’en fichent : tout ce qui vient d’Amérique – ou supposé tel – est bon. Tout ce qui émane des traditions françaises est archaïque et donc mauvais par définition.

Pour détruire ces corps aux traditions fortes, la grande mode est de les fusionner : ingénieurs des ponts et du génie rural, gendarmes et policiers, instituteurs et professeurs, demain avocats et notaires etc. 

Il est significatif que les grandes réformes soient confiées à des hommes culturellement sinon politiquement  d’extrême gauche : la réforme constitutionnelle à Jack Lang, celle des armées à un socialiste proche de Jospin, Jean-Claude Mallet, celle des lycées au directeur de Sciences Po : Richard Descoings ; l’inspirateur principal de la politique universitaire française depuis huit ans est un ancien trotskiste etc. Car on sait que quand il s’agit de détruire – le modèle français en l’occurrence -, ces gens là  sont plus efficaces que d’autres. Marx nous disait déjà dit que l’hypercapitalisme  était un le plus grand des révolutionnaires. Pour paraphraser l’Evangile (j’espère que je ne blasphème pas en cette veille de semaine sainte !), le sarkozysme n’est pas venu pour abolir mais accomplir mai 68 !

Ce à quoi nous aspirons, nous les gaullistes, se résume en définitive à peu de choses : que la France soi dirigée par des gens sérieux qui feront une politique sérieuse et  des réformes vraiment utiles.

Cela veut dire qu’on en fasse peu.

Cela veut dire qu’on en fasse des bonnes : qu’elles soient bien pensées et bien  mûries pour qu’on soit sûr qu’elles représentent un vrai progrès ;

Cela veut dire que l'on sache les expliquer  au peuple les yeux dans les yeux  à la télévision – comme après de Gaulle, Giscard qui n’avait pas tous les défauts,  savait si bien le faire.

Cela veut dire, quand on est sûr que ces réformes sont bonnes, qu’on ne lâche pas tout  à la première  contestation, comme on vient de le faire avec la seule bonne idée de ce gouvernement en matière scolaire et universitaire, la suppression des IUFM.

Et pour résumer tout cela, il faut des réformes qui ne soient pas faites pour la galerie, pour la com’ mais pour améliorer (je ne dis pas changer,  je dis améliorer !) les choses au fond.

De tout cela, vous voyez combien nous sommes loin.

Alors oui, nous ne sommes pas contents. Alors oui, les gaullistes sont en colère. Alors oui,  les Français sont en colère. Et ils ont bien raison de l’être.

Mais dit-on, le gaullisme, c’est le passé : il faut être de son temps. A quoi je réponds, à quoi nous répondons : non le gaullisme ce n’est pas le passé, c’est le présent. C’est le présent car c’est tout ce qui marche encore en France – et même en Europe.

Tout ce qui fait aujourd’hui encore (et pour combien de temps ?) la force de la France – et celle de l’Europe, c’est l’héritage du général de Gaulle, en tous les cas des années d’après-guerre : une industrie aéronautique qui est devenue la première du monde ; l’espace, le nucléaire,  le pétrole.

 Tout cela n’est pas du passé. Tout cela existe, nous en récoltons les fruits.

Ces réalités industrielles que j’évoque, une région en  a particulièrement profité, c’est celle de Toulouse. A Toulouse tout le monde devrait être gaulliste !  Sans le général, pas d’industrie aéronautique, sans industrie aéronautique, Toulouse ne serait sans doute qu’une ville administrative de dimension  moyenne. Il y a l’aéronautique, il y a aussi l’espace, modèle de coopération européenne telle que la voulait le général de Gaulle « fondée sur les réalités et non point sur les chimères » : elle marche parce qu’elle se construit loin des règlements de Bruxelles ; elle marche parce qu’il y a un pays leader, la France en l’occurrence. Comment se fait-il que les maires de Toulouse, les anciens comme l’actuel ne se réclament pas haut et fort du général de Gaulle ? Voilà bien des ingrats.

Pour réaliser ces prodiges sur lesquels nous vivons encore,  il y avait trois choses : une forte volonté politique (au lieu du laisser faire, laisser aller qui prévaut aujourd’hui), une politique industrielle (un gros mot  à Bruxelles !), un secteur d’Etat servant de pilote (là aussi une incongruité pour les ultralibéraux).

A ces cartes maîtresses de la France d’aujourd’hui,  j’ajoute l’agriculture, qui fut en son temps dopée   par le marché commun agricole  fondé sur la préférence communautaire et l’autosuffisance alimentaire. Le marché commun agricole  n’aurait jamais vu le jour si le général n’avait contraint nos partenaires à honorer la signature qu’ils avaient apposée lors du traité de Rome. Contrairement à ce qui se dit, le général n’était pas contre l’Europe ; mais pour lui ce devait être une Europe conforme aux intérêts de la France. Les Etats-Unis ne voulaient pas du marché commun agricole ; nos partenaires, sous influence, préféraient finalement qu’il reste lettre morte. C’est grâce à la forte volonté du  général que le marché commun a vu le jour et tout ce qui  existe aujourd’hui en matière d’institutions européennes est parti de là. C'est-à-dire que le vrai père de l’Europe, comme le reconnaissait récemment un grand européen, l’archiduc Otto de Habsbourg, ce n’est pas Jean Monnet, c’est Charles de Gaulle.  En disant cela, je ne veux pas dire évidemment que le général    approuverait aujourd’hui toutes les dérives de ce qu’est devenu la machinerie de Bruxelles et que nous ne connaissons que trop bien….

Or c’est précisément tout cet héritage, moral, politique, diplomatique, industriel qui est aujourd’hui menacé par l’abandon des principes gaullistes.

Avec de Gaulle et Pompidou, la France s’industrialisait  Avec Sarkozy, elle se désindustrialise. Les usines ferment ou sont délocalisée à vitesse grand V : Arcelor-Mittal, Valeo, Continental, Sony etc. Tout le monde ne s’en rend pas compte mais la  situation est dramatique.  

A Nîmes, il y a deux ans, un entrepreneur de 80 ans s’est suicidé quand il a appris que son successeur délocalisait entièrement  en Tunisie une usine qui employait 500 personnes et qu’il avait édifiée de ses propres mains: toute l’œuvre de sa vie était  anéantie !

La défense de l’industrie française devrait être la priorité absolue d’un gouvernement digne de ce nom, d’un gouvernement n’ayant  d’autre règle, comme tout gouvernement qui se respecte, que de défendre les intérêts français. Cela suppose sans doute une remise en cause de  la politique monétaire, de la politique bancaire, de la politique de la concurrence. Sur tous ces sujets, on   entend les coups de gueule de notre président et rien  ne suit.  

Défendre le tissu industriel français devrait être, je n’hésite pas à le dire,  une grande cause nationale.

Y compris, osons  le mot, par un  protectionnisme ciblé, français ou de préférence européen. Y compris, s’il le faut, par la mise en cause de l’euro (à moins que M.Trichet révise drastiquement sa politique pour l’adapter aux intérêts de tous les pays membres et  pas seulement de l’Allemagne, disons plutôt des retraités allemands.)

Je ne suis pas le seul à  dire tout cela. Louis Gallois, président d’EADS, un excellent homme qui partage la plupart de nos idées,  a dit récemment combien la politique de l’euro menaçait l’industrie aéronautique, notamment le tissu des sous-traitants qui constitue l’armature industrielle du Sud-Ouest,  de Bayonne à Castres, de Figeac à Bordeaux et naturellement Toulouse.

Vous le savez, nous sommes très loin de tout cela.

De grâce, ne laissons pas à Mélenchon le monopole de rappeler les valeurs gaullistes, comme il l’a fait récemment en déplorant publiquement,  à ma grande honte,  le silence des gaullistes.

Un paradoxe quand on sait qu’il vient de l’aile la plus sectaire du Parti socialiste.

Un parti socialiste qui refuse la confiance au gouvernement  Fillon parce qu’il réintègre l’OTAN, ce qu’on ne saurait lui reprocher mais qui apparait comme un singulier paradoxe quand on sait que le même parti socialiste, appelé SFIO,  l’avait refusée en 1966  à De Gaulle parce qu’il quittait  l’OTAN !

Le  PS qui s’était  opposé mordicus à la force de frappe française, défendant  la souveraineté militaire française : on aura tout vu !!

Il faut que les gaullistes fassent entendre leur voix.

Il le faut à l’occasion de ces élections européennes, une occasion unique pour des mouvances comme la notre en raison du système électoral,  de se faire entendre.  

Il le faudra en d’autres occasions.  

C’est pour cela qu’avec d’autres,  avec Paul-Marie Coûteaux à Paris, avec Alain Bournazel, avec Joël Rigolât et  d’autres encore, avec Jean-Guy Dubois ici présent, nous avons décidé de faire entendre une voix gaulliste. Je dis  bien gaulliste. Le gaullisme dépasse de loin  la dimension de tel ou tel groupuscule, de telle ou telle chapelle. Il ne se réduit pas, comme certains voudraient nous l’imposer dans cette région,  à la défense de la chasse à la tourterelle !  Je dis  gaullisme, je dis gaulliste, je ne dis pas comme certains « gaulliste et républicain »  comme s’il fallait en rajoutant quelque chose s’excuser d’être    gaulliste tout court !  

Nous ne nous référons pas à Philippe Dupont,  à  Nicolas Le Joli, à Déclan Machinhose,  à Tartempion. Nous nous  référons à Charles de Gaulle et cela nous suffit.

Et comme nous  le disait Pierre Messmer peu avant sa mort, ne nous lassons pas de dénoncer les contrefaçons !

Je  sais bien que parmi les vieux militants gaullistes -  certains sont ici mais pas tous - ,  il y a qui,  en voyant tout ce qui se passe,  en voyant toutes les contrefaçons qui encombrent la vieille boutique, ont la tentation du découragement, la tentation de se résigner,  de tout laisser tomber, parfois  la tentation de collaborer avec tel ou tel pouvoir en place qui assure les carrières  ou attribue les circonscriptions..

Mais que ceux-là  sachent que l’esprit de résistance doit surmonter ces tentations. L’esprit de résistance, avant d’être la reconquête de la patrie, c’est  la conquête de soi, c’est un immense effort, c’est ce qui donne la force de surmonter la tentation toujours présente de l’abandon. .

C’est à ce prix là que nous pourrons œuvrer  au redressement du pays.

Car le pays a besoin  de nous. Il a besoin de gens comme nous, comme vous.

Le Sud-Ouest a besoin de nous.

La France a besoin de nous, elle a besoin de vous comme le monde a besoin de la France.

Vive la République !

Vive la France !

 

 

Par france
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