Roland Hureaux

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Jeudi 31 août 2006 4 31 /08 /Août /2006 23:27

 

Jean Roux, La grande braderie du patrimoine public des Français  - Une OPA géante sur la France , François-Xavier de Guibert , 2006, 327 pages

 

Ce que nous rapporte Jean Roux est   si effarant qu’on a peine le croire. Les privatisations opérées en France depuis 1987 auraient  été faites, en moyenne  à la moitié de la valeur des entreprises: la plus grande spoliation du patrimoine public depuis la vente des biens nationaux. Elles ont rapporté  de 1984 à 2002 au total 90  milliards € à l’Etat ; elles auraient dû lui  en rapporter deux fois plus.

Tout cela est énorme. Que faut-il en penser ?  Jean Roux est un  homme sérieux : commissaire aux comptes, financier international et historien, lauréat du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, il a  dépouillé pendant cinq ans toutes les informations et commentaires de  la presse économique  et les rapports officiels sur les privatisations. Ses sources sont donc publiques. Il  n’a pas de préjugés politiques apparent et en tous les cas ne remet jamais en cause les privatisations dans leur principe. C’est un homme simplement soucieux de la gestion du patrimoine public, de notre patrimoine.

On est d’ailleurs loin en la matière d’un clivage gauche droite : la gauche entre 1997 et 2002  ( gouvernement Jospin) a privatisé davantage ( 50 milliards d’€)  en cinq ans que  les trois gouvernements de droite  qui l’avaient précédée en dix ans ( 40 milliards € ), et dans des conditions généralement plus douteuses.

En 1980, le secteur productif public représentait 1 088 000 salariés ;  en 1984, soit après la grande vague des nationalisations Mitterrand, il passe à 1 762 000 salariés ( 16 % du secteur productif, 17 % du CA,  40 % des immobilisations). Après ce  pic historique  vient la décrue : il  ne représente plus que  1 132 000 salariés en 2003, moins encore aujourd’hui.   Il  est passé de 10,5 % de  l ‘emploi productif en 1984, à   5, 3 % en 2000.

L’estimation d’un rabais global de 50 % est une moyenne entre des opérations relativement convenables et des cessions d’actifs publics particulièrement scabreuses. Parmi celles-ci ,  on citera le cas du   BRGM  qui vend en 1993   pour 788 millions de F un patrimoine minier estimé ultérieurement  à 12 milliards de F  ou encore celui de  la SFP cédée pour 4,5 milliards € en 2001 , un montant que la profession cinématographique française dans sa totalité qualifia de scandaleuse, une opération intervenue après que l’Etat,  obligeant  les chaînes de télévision à acheter les programmes hors du secteur public, lui eut coupé les ailes. Comment ne pas évoquer aussi  la cession en 2001 des Autoroutes du Sud de la France qui permettent à l’acheteur final de réaliser en 2005, et cela sans le moindre risque, une marge brute d’exploitation de 65 % ! L’Aérospatiale elle-même a été cédée à un prix que l’on   estime généralement très sous-évalué.

Aux privatisations d’entreprises proprement dites, s’ajoutent  la cession du patrimoine immobilier de l’Etat ou des entreprises publiques, souvent en « bloc » , c'est-à-dire avec des rabais de 50 % :  appartements ou bureaux  de la Banque de France, de la SNCF , d’EDF, du Crédit lyonnais ou encore la cession d’une partie du stock d’or de la banque de France ,  « fausse bonne idée de Nicolas Sarkozy  » ( La Tribune 18 /11/04) , à un moment où   tout laisse supposer que l’or est durablement à la hausse. 

A cela s’ajoutent différentes techniques dont l’effet est aussi la réduction du patrimoine public : externalisation ( on en a vu les effets fâcheux  dans l’affaire du Clémenceau) , titrisation etc.  

Au chapitre  de la gabegie de l’Etat et de la légèreté de sa gestion au cours des dernières années, Jean Roux décrit aussi   les effets dévastateurs de l’affaire du Crédit lyonnais ( 1 milliard € au moins pour la seule affaire Executive Life : on dira à juste titre que ces erreurs là sont l’effet de la nationalisation, mais cela ne justifie pas que l’on privatise n’importe comment ),  la légèreté de la gestion de France-Télécom , qui a fait cadeau de 11 milliards  € à sa filiale allemande Mobicom ( dont 8 milliards sont revenus à  l’Etat allemand par le biais de la vente d’une licence  finalement inutile !).

Malgré les recettes des privatisations, les années 1980, 1990 et 2000 voient l’endettement public français croître de manière considérable. La dette publique était en 1969 de 15 milliards € , soit 14 % du PIB, en 1981 de 75 milliards (20 % du PIB ),  en 1986 de 180 milliards  (30 % du PIB ) , fin 2003 de  1000 milliards €  (60 %du PIB ) , début 2006 de 1120 milliards €  (66, 4 %du PIB) , soit 18000 € par habitant et bien davantage par famille, dont  plus de 50 % sont détenus par des institutions étrangères. Et rien ne laisse à ce jour prévoir que la dérive de la dépense publique  ( 5 milliards € par mois de déficit ) puisse être enrayée.

Non seulement l’Etat s’est appauvri  ( 807 milliards d’actifs en 1980, 290 milliards en 2002 selon le rapport Pébereau ) sans que cela ait un véritable impact sur les finances publiques  mais la politique menée a largement favorisé la mainmise de capitaux étrangers sur  l’ économie  française. On connaît la malheureuse prise de contrôle de Péchiney  par Alcan, prélude à son démantèlement : il a été donné à l’auteur de cet article d’assister au spectacle obscène de la remise, sous les applaudissements  de la fine fleur  de la finance française, du « prix de la meilleure fusion-acquisition de l’année » au PDG d’Alcan. Mais qui sait  que la politique fiscale a pour effet de favoriser   cette prise de contrôle ?  Un décret de 1993 pris par Nicolas Sarkozy,  ministre du budget, exonère de tout impôt  les dividendes versés à des fonds de pension étrangers  tout en leur maintenant l’ avoir fiscal  ( dispositif auquel un accord franco-britannique ajoute des avantages supplémentaires). Selon une estimation du Conseil national des impôts, là où le dividende versé est de 100, l’investisseur national reçoit 54, le fonds de pension 100 et s’il est anglais, 145 !

Mais de quoi faut-il encore s’étonner quand on voit  fin 2005  le gouvernement français  appuyer une action d’une mystérieuse société basée à Jersey  contre Etamet dont  le    principal actionnaire est l’Etat français, cette action conduisant à déposséder cette dernière au bénéfice de la  société étrangère d’un des  principaux gisements de nickel de Nouvelle Calédonie ! Ceux qui agissent ainsi  ne commettent pas seulement un crime vis-à-vis des intérêts français, ils ridiculisent notre pays face à la  communauté financière internationale !   

Les intérêts étrangers qui profitent des privatisations au rabais sont souvent des fonds de pension américains ( propriétaires par exemple  de 43 % d’EADS ) . Autrement dit , alors que  l’avenir des retraites n’est pas assuré en France, l’Etat français  subventionne  les retraités américains !  Cela n’est d’ailleurs pas propre à la France  : ce qui se passe dans notre pays s’inscrit dans une politique de prédation de dimension mondiale.

On sait comment la Commission européenne a systématiquement encouragé la politique de privatisation,  notamment en permettant cette aberration comptable :  prendre en compte les recettes de privatisations dans le budget  de fonctionnement de l’Etat, ce qui permet  une  réduction optique du déficit .

On sait moins comment, malgré le coup de semonce du 29 mai 2005, cette politique s’est aggravée, en particulier par la cession de ce qui restait d’ autoroutes publiques à vil prix. Le projet en cours de discussion de cession de GDF à Suez va dans le même sens. Les sociétés qui ne sont pas encore privatisées, les grands services publics comme EDF, GDF, SNCF, La Poste , sont en réalité les proies les plus juteuses   : jouissant d’un monopole durable , ils présentent une sécurité pour l’investisseur bien plus grande que les actifs proprement industriels, surtout s’ils sont acquis au rabais.

Ce panorama affligeant nous interdit désormais de considérer de haut des pays comme la Russie ou certains pays d’Amérique latine  où les privatisations ont été l’occasion d’un pillage généralisé du patrimoine public,  générant des fortunes aussi rapides qu’illégitimes : il n’est pas certain qu’en définitive,  nous ayons fait beaucoup mieux. Il est décidément bien difficile dans un pays comme la France de trouver les marques du vrai libéralisme  responsable, respectueux des deniers publics et par là distinct  de la recherche effrénée du profit , de la pure et simple corruption ( que l’on devine dans la pénombre des pratiques que dénonce Jean Roux ) et de l’irresponsabilité technocratique.

L’auteur  prédit à  la France une faillite à la mode argentine  pour les toutes prochaines années : cette prédiction est à rendre au sérieux. On lui reprochera en revanche d’entretenir quelques illusions sur les syndicats, seuls défenseurs à son gré du patrimoine public :   il semble ignorer que ceux-ci,    trop souvent serrés de près par les procédures judiciaires,  n’opèrent qu’une mobilisation de façade contre les pratiques qu’il dénonce : leur discrétion dans l’affaire Suez-GDF est stupéfiante. De même Jean Roux apparaît bien naïf quand il s’imagine que les élus locaux sont plus vertueux que les politiques nationaux ! Sur le plan formel,   on lui reprochera seulement  d’avoir exagérément élargi son sujet ( prédation de l’environnement, gaspillages sociaux,  exode des œuvres d’art etc.), ce qui peut affaiblir  la crédibilité de son ouvrage qui demeure néanmoins une mine de renseignements.

Voilà au total un travail sérieux et  courageux : sa large diffusion est souhaitable : que ces faits scabreux soient connus nous paraît  le préalable au redressement  des moeurs qui seul peut sauver notre pays du désastre  annoncé. 

 

Roland HUREAUX

 

 

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Mardi 29 août 2006 2 29 /08 /Août /2006 12:02
 

Après la guerre du Liban :


L’amertume de l’opinion israélienne à l’issue de la guerre de l’été 2006 n’est pas sans fondements. L’ objectif de cette guerre, la destruction du Hezbollah, n’est pas vraiment atteint. Même affaibli, le mouvement chiite se trouve auréolé de la gloire d’avoir résisté, plus qu’aucune force musulmane ne l’avait encore fait, à la toute puissante Tsahal. La partie la plus radicale de l’islam se trouve ainsi placée en position de leadership moral, non seulement au Liban mais dans tout le Proche-Orient. Ceux qui voudraient porter la guerre en Iran pour mettre fin à ses projets nucléaires sont avertis par une expérience en champ clos: la capacité de résistance des guerriers chiites est considérable. Surtout, les bombardements massifs opérés au Liban, qui ont causé plus de 1000 victimes civiles ont encore altéré l’image d’Israël : comment qualifier ses adversaires de « terroristes » alors que dans votre camp, les victimes sont principalement des soldats et dans le camp adverse principalement des civils ?

La contrepartie espérée de tous ces points négatifs, l’espoir que le plan de paix de l’ ONU permettra de neutraliser le Hezbollah, est pour le moment aléatoire .

Qu’Israël ait voulu éradiquer la menace permanente que faisait peser le « parti de Dieu »  sur sa frontière Nord est compréhensible. Mais sans être spécialiste des questions militaires, on peut s’interroger sur les moyens employés.

Quelle que soit sa rationalité militaire ( mais seul le succès permet de consacrer celle-ci), une stratégie qui consiste à démolir un pays pour neutraliser quelques centaines de miliciens opérant dans une bande frontalière de quinze kilomètres est difficilement compréhensible.

Comment ne pas y reconnaître la contagion des idées et des comportements du grand protecteur de l’Etat d’Israël : les Etats-Unis ?

Des bombardements massifs d’infrastructures pour isoler et démoraliser les combattants adverses ( au risque de « dommages collatéraux » considérables), le souci prioritaire d’économiser la vie de ses propres soldats : n’est-ce pas l’essentiel de la méthode américaine depuis longtemps ? Elle se résume à un principe : risque minimum pour nos soldats, risque maximum pour les civils du camp adverse. Conforme à la rationalité démocratique pour laquelle la vie des citoyens de son camp ( mais de ceux là seulement) est sacrée, elle va à l’encontre tant de la tradition chevaleresque que du droit de la guerre selon lesquels la guerre est d’abord une affaire de soldats . Qui doutera que cette dernière rationalité soit plus universelle – et en définitive plus civilisée – que l’autre qui pourtant se réclame de la démocratie ?

De manière cynique, on dira que de telles méthodes ont encore des chances d’être excusées si elles réussissent. Or du Vietnam à l’Irak en passant par l’Afghanistan, elles ont abouti au contraire à enliser la grande puissance yankee dans un bourbier sans gloire.

Risquées pour les Américains, ces méthodes le sont bien davantage pour Israël . Les ressources d’un Etat de 7 millions d’habitants ne sauraient être comparées à celles d’un Etat de 250 millions. Les Etats-Unis peuvent demeurer relativement indifférents à une guerre menée en leur nom par des soldats professionnels généralement recrutés aux marges de la société . Ils peuvent même se sentir peu concernés par un conflit lointain : qu’importe à l’Américain du Middle West qu’on le déteste à 15 000 km ( pourvu qu’il n’ y ait pas de nouveau 11 septembre ! ). Que lui importe même un lamentable enlisement qu’il ne percevra qu’à travers des media orientés ? Mais il est clair que telle n’est pas la position d’Israël : non seulement ses ressources ne sont pas illimitées, son armée repose sur la conscription, mais le peuple israélien se trouve dans la vicinité immédiate de ses adversaires ; il ne peut se permettre ni d’ alimenter chez eux une haine inexpiable, ni de donner l’impression de l’enlisement.

En voyant l’état-major israélien utiliser des méthodes aussi grossières que celles de l’armée américaine, on a peine à reconnaître l’infaillible intelligence tactique à laquelle Tsahal nous avaient autrefois habitués.

Il faut faire certes dans ces méthodes la part de l’impulsion politique et notamment de celle du premier ministre Ehud Olmert , un civil qui , à la différence de son prédécesseur , avait à faire la démonstration de sa virilité guerrière, ce qui confirme quand il s’agit de faire la guerre, les civils sont souvent plus dangereux que les militaires.

Mais il faut surtout faire la part de l’imprégnation générale d’une société qui depuis plusieurs années n’a d’autre interlocuteur, d’autre référent que le grand frère d’outre-Atlantique. Cela n’est pas seulement vrai en matière militaire : la manière dont un ultra-libéralisme ravageur mine l’héritage travailliste de la démocratie israélienne , contribuant sans nul doute à y affaiblir le sens de la citoyenneté, se trouve à l’avenant.

Même si le soutien américain lui sera longtemps nécessaire, il se peut que l’avenir de l’Etat d’Israël , qui passe de toutes les façons par la recherche patiente d’une cohabitation durable avec les autres peuples du Proche-Orient, implique une sérieuse remise en cause de l’influence et des méthodes d’Outre-Atlantique.


Roland HUREAUX

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Mardi 29 août 2006 2 29 /08 /Août /2006 11:57


Pierre Manent, La raison des nations – Réflexions sur l’avenir de la démocratie en Europe , Gallimard, 2006, 97 pages


Pierre Manent que ses ouvrages austères ont imposé dans le champ de la philosophie politique se libère du carcan universitaire dans un court essai, expressément subjectif ( le je y est de rigueur ) en trois chapitres vifs et concis : la démocratie, la nation , la religion . Ne nous y trompons pas : cette réflexion d’apparence abstraite ou distanciée est sous tendue par une passion, celle de la civilisation européenne, et une inquiétude, celle de l’avenir de l’Europe.

Sauf à le démarquer en moins bien, il est difficile de rendre compte en quelques lignes de cet ouvrage dense et intense.

Sans le citer, Pierre Manent fait, quoique avec des bases philosophiques très différentes, un constat analogue à celui de Robert Kagan : l’Europe est sortie de l’histoire ; elle a cessé d’y être un acteur par l’effet d’un dépassement de la démocratie vers sa forme extrême : l’abolition des différences et singulièrement des différences nationales et religieuses, par un souci de la douceur universelle, par le refus de toute conflictualité. « Au nom de la démocratie nous avons instauré la paralysie politique de la démocratie. »

Ce souci d’une démocratie accomplie fondée sur le refus de toute altérité conduit aux évolutions que l’on ne connaît que trop bien : l’Europe entraînée dans un processus de construction devenu « une finalité sans fin » ( l’auteur distingue à juste titre l’Europe des pères fondateurs qui voulaient rapprocher des nations aux antagonismes séculaires, de l’Europe de Maastricht qui veut au contraire abolir les nations), l’incapacité à se fixer des limites et donc à dire non à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne – et par là la course vers un universalisme sans détermination. Au nom de ce même refus de la différence « on enjoint à chaque peuple de se séparer de son passé impardonnable d’intolérance et d’oppression ». Tout ce qui distingue se trouve culpabilisé.

Ce refus de la différence est commun à l’Europe et aux Etats-Unis : « L’empire européen a ceci de commun avec l’empire américain qu’il est aimanté par la perspective d’un monde où aucune différence collective ne sera significative » Il est aussi , paradoxalement, partagé par les intégristes musulmans qui veulent instaurer le règne universel de la charia ( on regrette cependant que Pierre Manent donne un moment dans le poncif du « 11 septembre  tournant historique majeur » après lequel rien ne sera plus comme avant  : nous pensons pour notre part que l’on connaissait avant les sentiments des islamistes pour l’Occident, que l’évolution militariste des Etats-Unis est antérieure et que cet événement, en définitive contingent et qu’une meilleure efficacité policière eut prévenu, ne s’est pas à ce jour répété). Mais à la différence des Européens, Américains et islamistes fondent leur projet sur le recours à la force. Entre l’Europe et les Etats-Unis qui n’ont pas perdu de vue, eux, le fondement hobbesien de l’Etat moderne, l’attitude face à la peine de mort constitue une différence emblématique.

Ces développements sont certes en continuité avec l’histoire d’une Europe instauratrice de la démocratie et tendue depuis lors vers son accroissement. Mais ils sont aussi en rupture, avec cette histoire car à vouloir toujours plus de démocratie, ils en sapent les fondements. . L’originalité de l’Europe, dit justement Pierre Manent, est d’avoir su concilier la liberté et la civilisation. Il est des peuples libres et non civilisés : les « sauvages », bons ou mauvais, il est des civilisations qui sacrifient la liberté  : tous les grands empires. L’Europe est allée plus loin en inventant , après la cité grecque, l’Etat-nation ( dont la forme monarchique sacrifia d’abord elle aussi d’abord la liberté) puis, au sein de l’ Etat-nation, le gouvernement représentatif.

Le caractère consubstantiel de la démocratie et de la nation , le fait que l’expression démocratique n’a de sens que dans une communauté politique qui ne peut être qu’un Etat-nation est une des constantes de la pensée de Pierre Manent, en quoi il rejoint , quoique mezzo voce et avec une élaboration philosophique qui lui est propre , les différents courants « républicains. »

En se coupant de ses fondements nationaux et en voulant se radicaliser, la démocratie entre en crise. Certes la théorie de la représentation contient en elle-même sa propre crise : il est dans la nature du gouvernement représentatif que les mandants se sentent toujours mal représentés, mais avec l’Europe d’aujourd’hui , la crise atteint un sommet : «  l’Etat est de moins en moins souverain et le gouvernement de moins en moins représentatif » . Les coups de semonce du 25 avril 2002 et du 29 mai 2005, « jacqueries électorales », rappellent le malaise sous-jacent à la démocratie dite avancée – en contradiction paradoxale avec l’autosatisfaction que nous inspirent nos « valeurs démocratiques ». L’Etat lui-même est remis en cause  par la multiplication des droits-créances et aussi par le refus grandissant de toute contrainte : «  le niveleur est à son tour nivelé » . L’Etat contemporain a de plus en plus dans l’esprit public, pour reprendre une formule de Philippe Raynaud « le monopole de la violence illégitime » : toute expression revendicative a sa légitimité mais sa répression par l’Etat est vécue comme une entorse à la douceur démocratique. L’Eglise elle-même est toujours prête à critiquer toute répression un peu ferme  : faute de pouvoir , comme autrefois inspirer l’Etat, elle en sape les fondements.

Faute de communauté politique fondée sur la conscience d’une différence et l’amour de soi, la communication s’affaiblit car « la communication par elle-même ne produit pas la communauté politique ». L’absence de communauté hypothèque elle aussi la représentation : « à travers la colère de n’être pas représenté, se fait jour l’angoisse de ne plus être représentable ».

La laïcité elle-même est en crise. Elle ne s’était substitué au ciment religieux de l’Europe que parce que chaque nation en était venue à constituer une communauté sacrée . Mais si la nation n’est plus sacrée, quel est encore le sens de la laïcité ?

Pourtant aux portes de l’Europe s’observe un retour du national–religieux » avec le regain de l’islam et l’Etat d’Israël ( sorti non d’Egypte mais d’une Europe libérale incapable d’apporter une solution au « problème juif ») . On pourrait y ajouter les Etats-Unis de George Bush. Pour ces « autres », l’Europe a beau se prétendre universelle, refuser d’être un « club chrétien », se présenter comme une coquille vide apte à recevoir toute l’humanité, elle est à leurs yeux quelque chose et non pas rien. Si elle ne se considère pas comme chrétienne, les autres si. Pour l’auteur « quelque chose empêche de dire que l’Europe n’est pas chrétienne. » L’Europe n’échappe en tous les cas pas à sa condition historique : « Après la nation sacrée, après la classe, après la race, c’est au nom de l’Europe même que nous avons essayé d’échapper à la condition européenne. Nos gouvernements ont beau s’époumoner et nous morigéner ; il semble que cette fois encore ce soit en vain . Notre condition, plus forte que nos passions les plus fortes est en train de nous reprendre. »  « Rentrons donc dans cette Europe réelle que nous nous efforçons vainement de quitter » . Quelle Europe ? Pierre Manent ne le dit qu’à demi-mots : sinon une Euripe confessionnelle, ou raciale ou étroitement liée aux formes classiques de la démocratie, tout de même un projet fondamental  transversal à ces avatars : même s’ « il ne s’agit pas de mettre le nom chrétien sur tous les étendards », « il s’agit de continuer l’aventure européenne dont la longue phrase inachevée cherche à nouer le plus étroitement possible la liberté et la communion, à les nouer ensemble jusqu’à ce qu’elles se confondent ». Autre manière sans doute de dire que le destin de l’Europe est d’être trinitaire.


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Mardi 29 août 2006 2 29 /08 /Août /2006 11:50
 

Villepin aurait-il le goût de l’échec ? En faisant du projet de fusion GDF-Suez – et donc de la privatisation de GDF - , le dossier emblématique de la rentrée, le premier ministre commet la même erreur qu’avec le CPE.

Comme alors, il s’engage sur un dossier controversé sans bénéficier d’un appui franc de sa majorité. D’abord parce que beaucoup de députés ont des doutes sur l’utilité de l’opération. Ces doutes subsistent malgré la gigantesque opération de communication orchestrée dans le courant de l’été par les dirigeants des deux groupes. Les réticences exprimées par la commission européenne ne sont pas là pour les rassurer. Ensuite parce que, une fois encore, le parti majoritaire que dirige Nicolas Sarkozy ne fera, dans son appui au gouvernement, que le service minimum. Certes, le président de l’UMP a dit, après quelques tergiversations et de la manière la plus elliptique, qu’il soutiendrait le projet, mais on se doute qu’au moindre remous, il prendra ses distances, comme il l’avait fait pour le CPE. Si le projet avait été incontestable, un tel risque eut été négligeable.

La deuxième erreur de Dominique de Villepin touche à sa stratégie d’image : une fois de plus, il s’engage sur la voie libérale alors que le créneau est occupé par Sarkozy et il délaisse celui qu’il avait choisi lors de son entrée en fonctions et où il aurait pu exceller : la réaffirmation du rôle de l’Etat. A cette réaffirmation d’un Etat arbitre et référent, qui ne se résume évidemment pas au recrutement de policiers et de gendarmes ou à la pose de radars sur les routes, les Français aspirent profondément après deux décennies d’un libéralisme souvent brouillon, comme l’a montré le référendum du 29 mais 2005. C’est parce que beaucoup espéraient qu’il irait dans ce sens là que Villepin fut si populaire à l’été 2005. Or le premier ministre, au grand désespoir de ses soutiens, délaisse avec obstination ce terrain sur lequel il était attendu, pour courir sur les traces de libéraux qu’il ne rattrapera jamais. C’est une loi de la politique, en effet, qu’on ne rattrape jamais ceux qui, sur un créneau donné, sont partis en pole position ( tout comme Villiers ne rattrapera jamais Le Pen sur l’immigration ! ).

Au moins le projet du CPE partait-il de bonnes intentions : il se fondait sur une logique de libéralisation du marché du travail, telle que la préconise l’OCDE,   peut-être contestable ou au moins maladroitement appliquée, mais dont le but final était bien l’amélioration de la situation de l’emploi des jeunes.

On a du mal au contraire à percevoir l’intérêt de l’opération Suez-GDF. Suez n’a aucun caractère stratégique, GDF, déjà premier gazier européen, peut difficilement dire qu’il n’a pas la taille critique pour affronter le marché et rien ne dit que sa privatisation le rendrait plus efficace. Quoi que l’on fasse, on n’empêchera pas l’opinion d’associer cette opération à la hausse considérable et très impopulaire des tarifs de l’énergie depuis cinq ans.

Ainsi Villepin s’apprête t-il à engager avec des appuis incertains une bataille inutile et sur un mauvais terrain. Il risque de perdre en septembre le regain de popularité que lui ont valu pendant l’été son action au Liban aux côtés du président de la République et l’amélioration de la situation économique. Pour quoi faire donc ?

Il était pourtant aisé de transformer ce projet de loi controversé en un grand projet positif et consensuel : par exemple en le centrant sur les économies d’énergies, en ne se contentant pas à cet égard de mesurettes mais en « mettant le paquet » pour opérer une véritable révolution énergétique analogue à celle de 1974, et d’autant plus populaire que pour les Français, la hausse de l’énergie est ressentie comme le principal facteur de l’érosion de leur pouvoir d’achat. Peut-être n’est-il pas trop tard  pour donner cette inflexion au projet mais il faudrait alors renoncer à privatiser GDF, faute de quoi rien n’empêchera l’opinion de considérer que c’est là le cœur du projet et que le reste, pour innovant qu’il soit, n’est que de l’habillage.

Le moindre des paradoxes est qu’ayant voulu trancher avec la politique médiocre de son prédécesseur, centrée sur une calamiteuse décentralisation, Dominique de Villepin semble demeurer sous son influence. Les promoteurs les plus ardents de l’opération Suez-GDF, Thierry Breton et Jean-François Cirelli appartiennent tous les deux au clan Raffarin : tout se pesse comme si celui-ci tirait encore les ficelles.

On entend souvent à l’UMP que Villepin, ayant mis une croix sur ces chances propres, vise par des opérations qui ne pourront qu’accroître l’impopularité de la droite, à saper les chances du candidat de Sarkozy à l’élection présidentielle. Une telle mesquinerie n’est évidemment pas dans son tempérament. Il reste que les socialistes ont compris que le deuxième tour de celle-ci pourrait bien se jouer sur l’affaire GDF ; c’est pourquoi ils préparent une bruyante bataille de procédure lors de la session extraordinaire de septembre.

Villepin veut-il surmonter la mauvaise opinion qu’ont pu avoir de lui certains milieux d’affaires proaméricains – au moment où courant 2005 sa cote était au plus haut. Mais à quoi bon ? Les milieux d’affaires vont du côté du gagnant. Si le premier ministre remonte la pente dans l’opinion, ils finiront pas lui trouver des qualités. Or ce n’est pas le projet Suez-GDF qui la lui fera remonter.

Serait-il contraint à l’opération par Jacques Chirac ? Mais dans quel but ? Pour permettre au président de redorer son blason en demandant par exemple une nouvelle fois le retrait du projet s’il était trop violemment contesté et se poser en arbitre ?

On peut craindre plutôt que Villepin ne soit atteint du syndrome typiquement chiraquien de l’action pour l’action, qu’il soit animé par la conviction un peu simpliste que  plus on « bouge », mieux c’est : plus on a de chances de garder l’initiative, plus on donnera l’impression de gouverner, plus l’opinion vous en saura gré. Dangereuse illusion : la politique du XXIe siècle n’est pas la campagne d’Italie ; il vaut mieux, dans la guerre moderne, tirer un ou deux coups bien ajustés que vider les chargeurs n’importe où n’importe comment. Gouverner, ce n’est pas agir pour agir, c’est agir à bon escient. Dans l’affaire Suez-GDF, on est loin du compte.



Roland HUREAUX


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Lundi 7 août 2006 1 07 /08 /Août /2006 10:31

Rien de plus affligeant pour ceux qui aiment la véritable Espagne que l’image artificielle qu’on s’en fait  trop souvent de ce côté ci des Pyrénées.

Il y avait jadis l’Espagne des toreros et du fandango, de Carmen et des pénitents de Séville, terre implacable de la foi la plus ardente et des guerres sans merci.

Il y a aujourd’hui l’Espagne de Zapatero, qui a fait   récemment  la une du   Le Nouvel Observateur , grand hebdomadaire de gauche,  mais est aussi célébrée par les   organes de presse de tout  bord, même  The Economist,   comme le pays à la mode : une social-démocratie ouverte et respectueuse de l’économie libérale,  une croissance économique exemplaire,     une décentralisation radicale, l’adoption sans réserves de l’euro,  le oui à la Constitution européenne ( quoique avec 60 % d’abstentions),  le mariage des  homosexuels et leur  possibilité d’adoption , les régularisations massives d’immigrés  et,  fait déjà plus ancien dont les Espagnols sont en train de revenir, le cannabis en vente libre. Bref : le pays catholique et traditionnel  par excellence  est devenu en quelques années, sous les applaudissements des médias  internationaux, le pays le plus branché,  l’Eldorado du politically correct. Une nation    audacieuse  à faire  honte aux Français, toujours jacobins rétrogrades, xénophobes sournois, encore rétifs au mariage dit « gay », refusant hargneusement l’intégration européenne  et, c’est bien fait pour eux, à l’économie stagnante !

Il est vrai que la réussite, bien réelle, de Madrid devenue – ou redevenue après des siècles de léthargie – une grande métropole internationale  ouverte au monde, contribue à nourrir ces illusions. Cette réussite contraste avec le provincialisme où s’enfoncent les autres grandes villes de la péninsule, à commencer par Barcelone, plus soucieuses de cultiver leur particularisme ethnique que de s’ouvrir au monde.  

De cette nouvelle Espagne, Pedro Almodovar, metteur en scène talentueux  et homosexuel affiché, et Pénélope Cruz,   symbole de la nouvelle Espagnole pleinement libérée ( bien qu’au « au bord de la crise de nerfs »…), de pair avec le nouveau président du gouvernement socialiste, à l’allure juvénile et décontractée, sont les symboles emblématiques largement reproduits par les couvertures des magazines. 

Hélas, la véritable Espagne est loin de ces clichés où se complaisent   les ayatollahs de la pensée unique internationale

Sa prospérité est fragile : liée à la bulle immobilière et à une explosion des crédits aux particuliers, elle réserve, dès que la bulle percera, des lendemains qui déchantent ; le respect apparent du pacte de stabilité européen repose sur des statistiques encore plus douteuses  que les nôtres ( même s’il est vrai que les prélèvements  obligatoires sont beaucoup moins lourds en Espagne qu’en France ), le rapport entre le centre et la périphérie est  loin d’être stabilisé.  Surtout, donnée majeure,  la situation démographique du pays est catastrophique.  Le taux de fécondité est à 1,2  (  rappelons que ce taux est de 2,1 aux Etats-Unis, 1,9 en France, 1,7 au Royaume-Uni). L’Espagne est en train de dépérir à grande vitesse  ou plutôt elle « brûle la vie par les deux bouts » comme on dit ;  elle  est comme un immeuble  en flammes : tandis qu’il se consume, les gogos admirent l’éclat de la flamme  et croient qu’il  embellit. Cette situation est grave sur le plan biologique:  les générations espagnoles ne se remplaçant qu’à moitié,   le pays  est vouée à la disparition  à l’échéance d’un siècle ; elle l’est aussi sur un plan plus général : l’indice de fécondité est comme la synthèse du moral d’un peuple ; l’effondrement de la natalité – que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et de l’Est, mais sans que l’on chante autant de louanges des pays en cause  -  reflète de graves déséquilibres. L’imprudente  liquidation de la politique familiale  (assimilée de manière historiquement erronée  au franquisme) n’explique pas tout,  la crise de la famille ( si bien illustrée par Carlos Saura ) non plus  : c’est toute une société qui, ayant perdu ses repères,  prise de vertige, se laisse aspirer  par le néant.

Gageons qu’en fait,  c’est bien pour cela que l’Espagne est si populaire dans certains milieux  dont le goût de la modernité n’est que le vernis du  nihilisme :  parce que d’une manière plus radicale que le reste de l’Europe, ce pays , où la déchristianisation est presque aussi avancée  que chez nous,  liquide dans la fiesta  l’héritage judéo-chrétien que, plus audacieusement que d’autres poursuit sa course à l’abîme. Derrière les feux de la rampe du « miracle espagnol », l’instinct de mort.  On aime l’Espagne qui apostasie et transgresse mais aussi, sans le dire,  l’Espagne qui se suicide avec panache.

Par derrière la crise de la société,  se profile celle  du système politique espagnol. Le pays avait forcé l’admiration du monde par la sagesse avec laquelle il avait su gérer l’après-franquisme : trois hommes y avaient plus que d’autres contribué : le roi Juan Carlos qui, même si son étoile  commence à pâlir , a longtemps impressionné par son charisme et sa prudence,  Adolfo Suarez, premier chef de gouvernement de l’Espagne démocratique (1976-1980) , castillan jeune et grave, conscient de la difficulté de sa mission  et  menant la barque avec   discernement : l’un et l’autre vinrent à bout avec courage de la tentative de  coup d’Etat anachronique   de 1980 , Felipe Gonzalez (1980-1996) , représentant de la gauche dans ce qu’elle a de plus respectable : fils d’ouvrier agricole andalou arrivé au sommet ,   fier des valeurs populaires qu’il incarne   mais en même temps  prudent social-démocrate  ayant le sens de l’Etat. La transition fut fondée sur un triple équilibre  que chacun, de quelque bord qu’il soit, s’attacha à préserver :

-  entre  le pouvoir central et les autonomies ;

-  entre la tradition ( représentée d’abord par l’Eglise catholique) et la modernité , inspiratrice d’une laïcité tempérée ;

-  entre la mémoire franquiste et la mémoire républicaine, chacun convenant que l’Espagne nouvelle ne pouvait se fonder sur l’exclusion d’aucune.

Avec le néo-conservateur  José Maria Aznar (1995-2004), vint le temps de la droite américaine et ultralibérale ( l’intéressé n’est pas pour rien l’inspirateur de Nicolas Sarkozy ! ). Si l’Espagne de toujours y perdait ses couleurs, les équilibres de la transition n’étaient pas remis en cause.

Le bilan du socialiste José Luis Zapatero n’est pas nul : avoir obtenu que l’ETA dépose les armes est une réussite considérable. Mais à quel prix ?

Avec l’actuel premier ministre, on assiste, pour la première fois depuis 1975,  à la remise en cause   radicale du triple équilibre de la transition :

-  les concessions qui sont faites à la Généralité de Catalogne et celles qui vont l’être au gouvernement basque  vont si loin dans la décentralisation que l’on peut se demander combien de temps l’unité espagnole y survivra : après la Catalogne et le Pays basque, viendront sans doute  le tour de la Galice et de l’Andalousie et puis après ? Le fédéralisme espagnol, comme le fédéralisme  belge, qui son acclamés en   Europe,  vont aujourd’hui plus loin que l’allemand  ou l’américain : il n’est pas encore prouvé qu’ils  soient  une molécule stable, autre chose qu’une  phase de transition avant la rupture du pacte national ;

-  l’adoption du mariage homosexuel en juillet 2005, malgré le défilé d’un million de manifestants à Madrid,  a mis l’Eglise et l’opinion catholique en position de rupture ;

-  enfin le nouveau pouvoir s’attaque sur tout le territoire aux signes de  la mémoire franquiste (noms de rues, d’institutions, statues) : au compromis entre les deux Espagne, n’est pas  loin de substituer la revanche de l’ Espagne républicaine, tenue pour celle de la lumière sur l’ombre.

On peut craindre qu’à  terme, ces ruptures soient porteuses de nouveaux drames.

En contraste avec  le sérieux plébéien de Felipe Gonzalez,  Zapatero  représente sans doute ce que les communistes détestaient le plus dans une certaine social-démocratie :    la légèreté petite-bourgeoise, l’insouciance du  fils de famille  qui  brade allègrement l’héritage reçu.  

Est-il nécessaire de dire que dans un tel contexte, la monarchie, mal enracinée, risque de d’apparaître assez vite comme un symbole suranné  et en porte à faux ?

Si la France est le pays de la mesure ( bien qu’elle ne l’ait pas toujours été !) , l’Espagne est , c’est bien connu, celui de l’exagération : elle a exagéré jadis la chevalerie, le catholicisme  tridentin ; puis l’anarchisme et le communisme ;  notre Front populaire ne fut que l’ombre policée du Frente  popular. Depuis dix ans, elle se lance à fond dans le « libéral libertaire »  au point que les Français ont l’impression  de n’être que des « coincés ». Les Françaises ont fumé avant les Espagnoles mais  jamais dans la rue comme ces dernières. Les Français ont mis les premiers le holà aux excès de l’Europe ; ils conservent jalousement  une politique familiale et ne sont pas encore prêts d’adopter le mariage homosexuel ( plus de 20 000 maires ont fait savoir  qu’ils ne les célèbreraient pas ), ils ne régularisent les immigrés que honteusement . Sur tous ces sujets, l’Espagne semble, elle,  aller « jusqu’au bout » sans complexes ; c’est pourquoi à  chaque phase,  y  voyant  la projection grossie  de ce qu’ils  voudraient être, certains  Français admirent l’exagération espagnole : au XVIe siècle, les Ligueurs admiraient l’Espagne de Philippe II, au XXe siècle la gauche française admirait le courage de la République espagnole ( sans se décider pour autant à l’aider, en dehors  des volontaires des brigades internationales ) ; aujourd’hui les libéraux libertaires  admirent dans l’Espagne un pays apparemment  plus « libéré » qu’eux.

Jusqu’à quand durera le mirage ? Déjà la Constitution européenne a marqué un divorce – plus apparent que réel – de sensibilités ; la théorie des « chocs asymétriques »  fait craindre qu’au  premier orage  d’une certaine ampleur, l’Espagne , avant même  la  France , ne soit conduite  à s’interroger sur la pertinence de son adhésion   à  la zone euro qui oblige son économie à monter les cols avec le même braquet que l’économie allemande . 

Après l’euphorie factice d’aujourd’hui,  il n’est pas exclu  que quelque choc   salutaire vienne   sauver l’Espagne   de sa marche flamboyante au néant.

                                                                     Roland HUREAUX

 

 

Par Roland Hureaux - Publié dans : roland.hureaux
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