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Roland HUREAUX

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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 22:08

ENTRETIEN AVEC ROLAND HUREAUX SUR LE MOYEN-ORIENT

 

M.T. : Merci Roland Hureaux d’avoir accepté de répondre à nos questions pour faire un point sur « l’Orient compliqué ». A quelle époque récente faut-il remonter pour comprendre les enjeux actuels ?

 

Roland Hureaux : Il faut au moins remonter à la fin de la guerre froide. A cette époque, il y avait deux blocs. D’un côté l’URSS, qui avait sous son influence l’Irak, la Syrie, la Lybie, l’Algérie, le Sud-Yémen, la Somalie et aussi l’OLP  . De l’autre, les Etats-Unis qui avaient pour alliés, Israël, la Jordanie, le Liban, les monarchies du Golfe, la Turquie et le Pakistan. Ces deux blocs étaient à peu près stables même si le Président Sadate fit passer l’Egypte, pro-russe depuis 1956, dans le camp américain et si l’Ayatollah Khomeiny  sortit l’Iran d’influence  américaine.

 

MT : Est-ce que l’Afghanistan a joué un rôle dans l’effondrement de l’URSS ?

 

RH : Oui, essentiel. Mais ce ne fut pas la seule raison de la chute. Le pape Jean-Paul II eut également un rôle majeur, notamment au travers de la révolte des Polonais autour de Lech Walesa. Ronald Reagan   lança  la "guerre des étoiles" qui asphyxia économiquement l’URSS   ;   l’accident de Tchernobyl fut à la fois un révélateur de la désorganisation du monde soviétique et le déclencheur de l’effondrement. L’intervention en Afghanistan fut un terrible  revers pour les Soviétiques. Les Américains, aidés des services secrets pakistanais et saoudiens, aidèrent les rebelles afghans, encadrés par des islamistes à  mettre en échec l’armée rouge. Ce fut le début de la gangrène islamiste qui frappe aujourd’hui en plein cœur l’Occident.

 

MT : Y eut-il d’autres événements préparateurs de la situation actuelle ?

 

RH : Bien sûr. Il y eut la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, prolongement du conflit séculaire entre Arabes et Perses et entre Sunnites et Chiites. Elle laissa l'Irak très affaibli.    Ensuite il y eut la première guerre du Golfe (2010) à la suite de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein (peut-être suggérée par l'ambassadrice américaine à Bagdad pour lui tendre un piège). 34 pays se sont ligués  autour des Etats-Unis contre l’Irak. Après la victoire de la coalition, les sanctions économiques qui continuèrent à être infligées à ce pays provoquèrent probablement le décès d’un million d’Irakiens dont 500.000 enfants.  

 

MT : Derrière les récentes évolutions, y a-t-il une réflexion stratégique d’ensemble, un courant intellectuel ?

 

RH : A la fin des années 1990,  on a vu l’émergence du courant néoconservateur aux Etats-Unis. On les appelle néo, car beaucoup venaient du   trotskysme et ils développaient une approche systématique et idéologique du conservatisme, très différente de l'approche traditionnelle et pragmatique, celle d'un Nixon par exemple. Cette doctrine a inspiré aussi bien  des républicains comme Bush père et fils que des démocrates comme les Clinton, mari et femme.  Comme Francis Fukuyama, ils croient à la "fin de l’histoire". La démocratie capitaliste l’a emporté sur le communisme. Ce mouvement doit dès lors, selon eux, se poursuivre dans le monde entier grâce aux Etats-Unis. Comment ? Ils croient que la force peut tout. Et même que tout Etat est un ennemi (hors l'Etat américain et probablement celui d’Israël). Ils souhaitent en tous les cas la destruction des Etats qui ne seraient pas démocratiques, ce qui fait tout de même beaucoup.   Ils ont aussi le projet de réorganiser le Proche-Orient sur une base tribale ou religieuse (division de l'Irak entre sunnites et chiites, création d'un Kurdistan etc.)  "Change of regime", « Reshaping the Middle East » : tels sont leurs mots d’ordre.  Il y a là, à mon sens une erreur de conception majeure : l'Etat peut n'être pas démocratique mais il reste la condition de la démocratie : si on détruit l'Etat, la démocratie ne s'y substitue pas, c'est le chaos, qui est pire que toutes les dictatures. C'est ainsi que ces idéologues ont mis à feu et sang près d'une dizaine d'Etats : Irak, Afghanistan, Libye, Syrie, Yemen. On peut ajouter à leur palmarès la Somalie, le Sud-Soudan, le Rwanda et naturellement l’Ukraine (sans compter les Balkans).  L'Egypte et la Tunisie ont échappé au chaos complet mais sont très affaiblis.  D'autres Etats sont dans leur collimateur comme l’Algérie.  C'est monstrueux.   

 

MT : Ces idéologues sont-ils uniquement intéressés par les idées ?

 

RH : Non, ils veulent faire passer, comme tous les idéologues, leurs idées dans la réalité. Et pour cela, ils   n’hésitent pas à s’allier aux pires des islamistes , voire, sous d'autres cieux, aux narcotrafiquants. En Europe, l'arme d’affaiblissement des Etats est plus policée, c'est l'Europe de Bruxelles qu’ils appuient aussi. C’est la stratégie du chaos. Semons le chaos chez l’ennemi pour éviter qu’il ne s’organise. De la même façon que les Etats-Unis avaient aidé les islamistes en Afghanistan ce qui donna les Talibans, puis les attentats du 11 septembre 2001.  Comme le golem, la créature échappe à son créateur.

 

MT : Les attentats du 11 septembre 2001 ont-ils accéléré le mouvement ?

 

RH : Oui. Ce fut l’occasion rêvée pour les néo-conservateurs de se lancer dans un nouveau cycle de guerres au Proche-Orient afin de le refonder sur de nouvelles bases . Les Américains commencèrent par bombarder et occuper l’Afghanistan, pour renverser les Talibans qui étaient pourtant, au départ, une créature  des Pakistanais et d'eux-mêmes. Puis ils décidèrent de liquider le régime de Saddam Hussein qui se tenait pourtant tranquille en prétextant des préparatifs nucléaires qui se sont avérés faux. La deuxième guerre du Golfe où les Américains envahirent cette fois l'Irak à le tête d'une coalition tout aussi formidable que la première - à laquelle les Français, à leur honneur, refusèrent de se joindre, fit des ravages considérables.

 Elle a entraîné l’éclatement de fait de ce pays en trois entités :  chiite, kurde, et sunnite. Il y eut aussi la formidable erreur de Paul Bremer, premier administrateur américain de l’Irak, qui licencia sans solde tous les militaires de Saddam Hussein (sunnites en majorité), mais sans  confisquer leurs armes. Ils dirigent aujourd’hui l’Etat Islamique.

 

- MT : Quel fut le rôle des « printemps arabes » ?

 

- RH : Les printemps arabes furent apparemment spontanés. Mais ces « printemps » débouchèrent partout sur des automnes islamistes.  Généralement parce que    les partis islamistes, presque tous issus des Frères musulmans, sont seuls à gérer  des réseaux de bienfaisance qui les rapprochent des populations, et non pas, comme on croit, en raison du fanatisme de celles-ci. Dans les pays arabes il n’y a que deux forces organisées : les militaires et les religieux. Si vous renversez les militaires, les religieux prennent la place.

 

- MT : La France qui s’était judicieusement opposée à la deuxième guerre d’Irak n’a-t-elle pas ensuite commis des erreurs ?

 

- RH : Si. La première grande erreur fut l’intervention en Lybie. Pour éviter soi-disant 2000 égorgements par l’armée de Kadhafi, les forces anglo-françaises ont   fait au moins 50 000 morts, presque tous civils et installé le chaos. Beau résultat ! Et l’Arsenal de Kadhafi s’est retrouvé dispersé au Mali, au Niger et ailleurs pour renforcer les islamistes (AKMI, Boko Haram).

 

- MT : Que dire de la situation en Syrie ?

 

- RH : La Syrie était le dernier pion russe au Moyen-Orient. Les Russes y  tiennent la base navale de Tartous. Les Russes ne la laisseront jamais tomber. Or les adversaires du gouvernement syrien que dirige Bach-el-Assad, sont tous des islamistes.  Des islamistes que les gouvernements français arment et entrainent depuis cinq ans, en premier lieu Al Nosra que rejoignent presque tous les djihadistes français qui partent en Syrie. Invoquer l'existence de "rebelles modérés », voire d'"islamistes modérés" est une imposture.  Un mensonge de nos gouvernements. Et demander aujourd'hui un cessez le feu au motif d’épargner les civils du dernier quartier d'Alep encore occupé par les islamistes, c’est empêcher les Russes et les loyalistes d’en finir avec  eux. Sous les apparences humanitaires, c'est une position criminelle. C'est comme si on avait demandé en janvier 1945 d’épargner Berlin pour des raisons humanitaires !   

La guerre de Syrie ne fut pas seulement une erreur : elle a déshonoré la France qui était depuis des siècles la protectrice des chrétiens d’Orient : cette guerre, comme on pouvait le prévoir, a entraîné le massacre et l'exode des chrétiens (et pas seulement d’eux).     

 

 

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