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Roland HUREAUX

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 10:24

 

Publié dans Liberté politique  n°71, septembre 2016

 

Il est aussi exagéré que ridicule de dire comme le cardinal Walter Kasper que l'exhortation  apostolique  Amoris Laetitia (La joie de l'amour) , publiée par le pape François le 8 avril 2016,  est le plus important document  pontifical des deux derniers siècles;  il ne l'est pas moins  d'y voir un tissu d'erreurs qui mènerait l'Eglise à sa perdition.

A l'évidence, ce document comporte deux strates : ce qui vient du Synode et ce qui a été rajouté par François.

L'exhortation comprend, majoritairement,  de  larges  extraits du Rapport final du Synode des évêques sur la famille (Relatio finalis) qui avait en principe pour but d'éclairer  le pape sur   ces questions, au moins sur leur dimension "pastorale".  C'est la partie la plus médiocre. Quand le pape dit que "le parcours synodal  a été d'une grande  beauté  et a offert beaucoup de lumière",  ne faut-il pas,  au moins en partie, mettre ces propos au  compte de la courtoisie   ?

 

Rappel de la doctrine traditionnelle

 

Tout n'est pas pour autant mauvais dans cette strate.  Elle contient des  rappels on ne peut plus traditionnels   sur la théologie du mariage:  la dimension  trinitaire du couple (  § 11 )  et plus largement  la famille comme  "image de Dieu qui est communion de   personnes" (§71) , l'héroïsme qu'il y  a à s' engager  dans la vie conjugale (§40).  

Les affirmations  permanentes  de l'Eglise sont rappelées  clairement :  l'indissolubilité du mariage , son  caractère sacramentel  , image du rapport du Christ  et de son Eglise  . De ce fait,    "les unions de fait ne peuvent pas être placidement comparées au mariage"  (§ 52) .  "D'aucune manière l'Eglise ne doit renoncer à  proposer l'idéal complet du  mariage"   (§ 307) .

L'encyclique Humanae Vitae (1969)  et la relation intrinsèque qu'elle affirme  entre  sexualité et fécondité est rappelée à plusieurs reprises  (§ 68, 80)  . Le  pape s'inquiète du déclin démographique de certains pays (§ 42) ." La présence des familles nombreuses dans l’Église est une bénédiction pour la communauté chrétienne et pour la société, car l’ouverture à la vie est une exigence intrinsèque de l’amour conjugal" (§ 62) .

Ceux qui attendaient quelque  "avancée" en direction de la reconnaissance de  l'homosexualité, n'apprendront pas grand chose, sinon  que les homosexuels   doivent être respectés  comme personne , ce qui n'est pas vraiment  nouveau, quoi qu'on dise.  Pour ce qui est des unions homosexuelles, le pape , comme le Synode,  sont  particulièrement nets : "Il n'y a aucun fondement pour établir des analogies , même lointaines, entre les unions homosexuelles et les dessein de Dieu sur le mariage et  la famille" ( § 251). La théorie du gender est vigoureusement condamnée  (§ 56), de même l'idée de mères porteuses .

En  parallèle  et en  cohérence avec le refus du gender, est  rappelée avec force , ce qui, quoi qu'on pense, n'est  pas  contraire à la tradition   de l' Eglise,   la dignité de la femme ( à la promotion de laquelle on ne saurait , dit-il avec raison,  imputer la crise de la famille) .

Il est dit clairement que "L'Eglise rejette de toutes ses forces les interventions coercitives de l'Etat  en faveur de la contraception, de la stérilisation et même de l'avortement " (§ 42). S'agissant de l'avortement ou de l'euthanasie,    l'obligation de l'objection de conscience des praticiens chrétiens est clairement rappelée  (§ 83) .

La question des migrants est évoquée dans des termes analogues à la  Relatio finalis avec une mention  particulière des   circuits  internationaux de traite (§ 46) .

On se demande cependant    comment interpréter  le passage suivant :  "L’accompagnement des migrants exige une pastorale spécifique pour les familles en migration (...)  Cela doit se faire dans le respect de leurs cultures, de la formation religieuse et humaine d’où ils proviennent, de la richesse spirituelle de leurs rites et de leurs traditions, notamment par le biais d’une pastorale spécifique" (ibid.).  Le "respect de cultures",  de "la formation religieuse et humaine"  , "la richesse spirituelle" supposée  des rites et des traditions des migrants  signifierait-il qu'ils  n'aient pas à connaître le Christ  ? Ni à chercher à  s'intégrer ? A moins que ce passage  ne concerne que les chrétiens d'Orient ?  

L'obligation de la conversion imposée par d'autres religions (principalement l 'islam) avant tout  mariage avec un de leurs  adeptes est évoquée avec une discrétion que l'on peut regretter (§ 248)  , et sous le seul rapport  de la  liberté religieuse. Que le fiancé chrétien  doive s'y soustraire  n'est pas  dit clairement; certains ne risquent-ils pas de comprendre que   l'intérêt  du couple  prévaut  sur les autres attachements ?

A côté d'utiles rappels, l'exhortation comprend aussi des indications pratiques    qui montrent que le souci pastoral n'a pas été sacrifié à la haute intellectualité et c'est très bien. Indications généralement du plus parfait classicisme : faire des noces sobres et simples ( alors que la crainte de la dépense en dissuade beaucoup aujourd'hui  de se marier ); utiliser les ressources de la pastorale populaire, telle la fête de Saint-Valentin;  bien élever ses enfants   "s'il vous plait, pardon, merci" (266)  devant être les mots clef de cette éducation (§ 266),  se méfier de l'abus des   jeux électroniques chez l'enfant mais aussi  dans le  couple (§ 27) ;  sont évoqués  l'importance de la catéchèse familiale, de la confession fréquente des époux.   

Ce louable souci de rester  terre à terre  glisse, il faut bien le dire, parfois à la banalité :   

 "Il ne sert à rien d'imposer des normes par la force  de l'autorité"  (§ 35) -    on s'en doutait :  faute de disposer de la  force armée , monopole des Etats , aucune autorité spirituelle ou familiale ne peut imposer quoi que ce  soit, mais ne faut-il pas rappeler clairement les normes  - en les justifiant -     dans  des sociétés où elles  sont de plus en plus  ignorées ?

"Les familles souffrent souvent d'une grande anxiété".  Et les  individus isolés,  pas  ? Pourquoi ne pas dire que "nos contemporains souffrent d'une grande anxiété" . C'est  peut-être pourquoi ils ont besoin de normes  claires.

"Le divorce est un mal  et l'augmentation du nombre des divorces très préoccupante"   (§ 247 ).

"La grossesse est  une étape difficile mais aussi un temps merveilleux"

Et au chapitre des chromos sulpiciens:

 "Le secret de Nazareth , plein  de parfum familial" (§  65)

Fallait-il évoquer  dans  un   texte de ce genre  Martin Luther King (§ 118),  victime d'une juste cause,  certes,  mais qui fut loin  d'être un modèle de fidélité conjugale ?

 

La tentation holiste

Dans la continuité de la Relatio finalis aussi, mais plus contestable à notre sens,  sont  les condamnations un peu faciles  de l'"individualisme"    qui, telles quelles,  ne sont pas dans la tradition de  l'Eglise , et trouvent leur source  dans la rhétorique antirévolutionnaire   du  XIXe siècle.  Si l'individualisme , c'est l'égoïsme, ce terme ne suffit-il pas  ? S'il s'agit du génie, de la créativité , de l'inventivité  ou de ce qui la plupart du temps les sous-tend :  la  possibilité d'échapper à la contrainte  du  groupe ou de la structure, comme tant de saints en ont donné  l' exemple,  d ' être, quand la vocation l'exige,  un "électron libre", ce genre de censure nous parait malvenue. 

De la même veine est la condamnation du "paradigme de l'autonomie de la volonté"  (§ 53) .

S'étonner comme le fait le Synode  de la  "rapidité avec laquelle les personnes passent d'une relation  affective à une autre", relève d' une sociologie ( ou  une psychologie) un peu courtes,  plus digne de l'esprit  "vieille fille" qui,  à en croire le pape François,  serait répandu au Vatican,  que d'une analyse sérieuse des causes de l'instabilité affective moderne qui , dit-on, se répand.

Tout cela va de pair avec la  conception "holiste" de la famille comme  tribu ou clan  , en rupture avec la tradition, qui règne aujourd'hui dans les milieux catholiques,  conception qui émane largement  de la Relatio finalis  :  "Le petit  noyau familial ne devrait pas s'isoler de la famille élargie incluant les parents, les oncles,  les cousins  , ainsi que les voisins." (  § 187). De même:      "Enfin on ne peut oublier que dans cette grande famille , il y a aussi le beau-père, la belle-mère  et tous  les  parents du conjoint  . Il faut  éviter de les voir comme des envahisseurs "(§ 197)  . Le problème , c'est qu'ils sont souvent des envahisseurs !   Et  nous nous risquerons à dire que  les couples où ils sont considérés comme tels ne sont pas forcément les  plus  mal partis pour résister aux turbulences de la vie  ! 

Le Saint Père n'ignore d'ailleurs rien des tensions sous-jacentes à la famille clanique puisque il n'a pas hésité, au retour des JMJ de  Cracovie , à comparer  le meurtre de sa belle-mère par un Italien à un attentat terroriste.

De manière juste, le pape relève que le drame de notre époque    semble être plus l'absence des pères  (§ 176) que les abus du  patriarcat  et, plus original encore, dénonce la pression bureaucratique qui s'exerce  aujourd'hui sur les   familles  (§ 183) , un sujet qui reste à développer.

Mais comment ne pas être surpris de lire que "Aucune famille ne peut être  féconde si elle se conçoit comme séparée"  (§ 182 ).  On est étonné qu'un document qui se veut pastoral   ignore  les pressions quasi-systématiques que font dans l'Europe chrétienne - et particulièrement   en Italie - les grands parents, même catholiques,  pour limiter la fécondité de leurs enfants.  C'est là  une des raisons  majeures de la dénatalité en Europe.

L'allongement de la durée de la vie, la décohabitation des générations là où il y avait cohabitation, l'allongement  général  des   adolescences du fait des études créent des  conditions  nouvelles  qu'on aurait aimé voir approfondir, ce qui aurait permis peut-être de remette en cause les conceptions  organiques un peu faciles  de la famille héritées du XIXe siècle .

De même aurait pu être dénoncée la fâcheuse évolution du monde de l'entreprise depuis un demi-siècle, étranger, voire hostile à tout souci de la famille et de l'enfant . Combien de femmes-cadres amenées à cacher leurs grossesses ? Loin d'aller ensemble, le travail et la famille sont devenus concurrents.

La théologie traditionnelle ne connaissait que le mariage qui se fonde sur  la conjonction de la volonté  de deux  personnes autonomes.  L'idée de famille, plus large que celle du couple conjugal, est absente de la tradition   catholique jusqu'au  XIXe siècle ( la fête de la Sainte Famille date de 1891) ;  le mot est absent du Dictionnaire de théologie catholique. On en a depuis lors usé et abusé et l'exhortation apostolique, dans la suite de la Relatio synodis ne s'en prive pas.   

 Libérer le couple conjugal (héritier du premier couple de la Genèse  tel qu'il était "au commencement" ) des emprises claniques de toutes sortes, tel avait  été au contraire  l'effort  multiséculaire  de l'Eglise: possibilité pour les  vierges chrétiennes voulant se convertir ou se consacrer de  désobéir au pater familias, interdiction à ce dernier de faire divorcer ses enfants  ( Empire romain) , interdiction rigoureuse de tout mariage  consanguin  ( Haut Moyen Age), droit des conjoints à  se marier sans l'aval de leurs parents ( Renaissance). C'est de ces efforts constants pour libérer l'individu de la tribu qu'a émergé le génie de l'Europe moderne. C'est l'Eglise  qui a instauré l'individu moderne ( la personne  en jargon catholique[1]), cela  bien avant la Révolution française,  tombée dans l'excès inverse. C'est l'Eglise  qui  a introduit  la liberté dans les sociétés traditionnelles de type holiste ( le "despotisme  oriental") . « La liberté est sur la croix du Christ, elle en descend avec lui » (Chateaubriand).

N'est ce pas ce type de famille tribale que rejettent beaucoup  de jeunes réticents au mariage ?  Un mariage présenté non comme une rupture avec  le clan mais au contraire comme une démarche de normalisation. Sans vouloir  les exonérer trop facilement, n'est il pas sain qu'ils  considèrent le mariage ,  en pleine conformité avec les traditions les plus anciennes de l'Eglise, comme un nouveau commencement, fondé sur deux personnes et non pas dix , vingt ou trente ? 

A côté de l'histoire, il y a la  psychologie : les psychiatres, les conseillers conjugaux savent combien    l'intervention des parents et beaux parents contribue trop souvent à la dislocation des couples.

De même , est-il  dit dans l'exhortation que "Les mères sont l'antidote  le plus fort à la diffusion de l'individualisme   égoïste (...) Ce sont elles qui témoignent de la beauté de la vie". Cela est beau  comme du Victor Hugo :  "Ô l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie" . Beau mais faux ,  trop souvent en tous cas.    L'amour désordonné , généralement  possessif, de beaucoup de  mères    pour  leurs enfants , spécialement les garçons, est une des plaies de notre époque,    la source de la plupart des désordres que l'on met de manière erronée sur le compte de l'individualisme : homosexualité, donjuanisme,  immaturité affective dans le couple et parfois pire.  A l'origine de ces dérives, le plus souvent une perception inexacte  de la  vraie hiérarchie qui doit faire passer l'amour conjugal avant l'amour maternel .  Ce qui serait  plus clair si la théologie  vague et cotonneuse de la famille n'avait pas pris la place de la théorie traditionnelle du mariage.

La structure clanique que le christianisme a combattu  au cours des siècles se retrouve inchangée et même durcie dans l'islam. Beaucoup de musulmans  la ressentent comme oppressive.  Il n'y a aucune raison que l'Eglise ait plus d'indulgence à son égard qu'elle n'en a eu dans le passé pour la famille compacte issue du paganisme. On espère en tous les cas qu'elle ne fait pas partie de ces "richesses spirituelles" propres aux migrants qu'évoque l'exhortation.

 

L'apport de François

La seconde strate de l'exhortation est faite des rajouts du  Saint Père , généralement de  meilleure qualité  que ce qui vient de la Relatio finalis.  Ils  témoignent sur certains aspects d'une réflexion personnelle originale.

Le principal  de ces rajouts est le beau commentaire de l'Hymne à la charité de saint Paul qui  compose tout  le chapitre 4 : L'amour dans le mariage .

"La charité est patiente;

La charité est serviable;

Elle n'est pas envieuse;

La charité ne fanfaronne pas,

Elle ne se gonfle pas;

Elle ne fait rien d'inconvenant ,

ne cherche pas son intérêt,

ne s'irrite pas ,

ne tient pas compte du mal ;

elle ne se réjouit pas de l'injustice.

mais elle met sa joie dans la vérité .

Elle excuse tout,

croit tout,

espère tout,

supporte tout"  ( 1 Co 13 4-7)

 

Un commentaire approfondi   qui sera sans doute ce qui , de ce texte, restera  dans les anthologies. Très moral, dans la lignée de la pastorale  pratique et précise de la Compagnie de Jésus,  il n'hésite pas à  entrer dans des prescriptions  terre à terre : "Les époux qui s'aiment et s'appartiennent  parlent bien l'un de l'autre, ils essayent de montrer le bon côté du conjoint", ce   qui n'est peut-être pas évident pour tout le monde.   Il leur est même  suggéré , parmi de nombreux conseils pratiques, de "se donner un baiser le matin"  (§ 226).

La possibilité d'un refroidissement , "l'eau stagnante qui se corrompt "   est évoquée : (§ 219) ,   sans toutefois que ses causes soient approfondies autant qu'on l'aurait  aimé.

 De même la possibilité  de crises (§ 236) :   si la nécessité du  pardon entre époux est évoquée rapidement (§ 105),     on se serait attendu que soit abordée , en cette année de la miséricorde, la question du pardon de l'adultère,  si difficile et devenu si étranger à notre  culture, ce qui rend irréversible bien des crises qui pourraient ne pas l'être. 

Ce commentaire de l'Epitre aux Corinthiens  est illustré de citations de saint Thomas d'Aquin, de saint Ignace de Loyola, de saint  Jean Paul II , mais , comme d'ailleurs  toute l'exhortation, la patristique grecque  en est absente.  Il serait dommage qu'elle n'ait pas toute sa place au Vatican au moment où des gestes audacieux, comme la rencontre de La Havane entre François et Cyrille, patriarche de Moscou,   le 11 février 2016,  ont été  accomplis.

 

 

"L'homme quittera son père et sa mère"

 

 L'autre  apport propre au Saint Père  est le rappel de deux dimensions essentielles du mariage que la Relatio finalis  élude largement :

D'abord, nous l'avons évoqué : la rupture avec les parents , avec la famille de l'amont :   "l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme " (Gn 2, 34) : § 13, 18, 131, 190  .  Il a son pendant du côté de la femme :  "Oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps. 45,11) . Ce précepte est rappelé avec une relative insistance mais sans  véritable explicitation , notamment de toutes ses conséquences psychologiques .

Rappel  absolument nécessaire : le Saint Père a bien senti en quoi la vision quasi clanique et holiste  de la Relatio péchait mais sans doute trop tard pour s'en libérer pleinement et reformuler la problématique d'ensemble. 

 

La dimension charnelle

 

Autre ajout bien venu :  la dimension charnelle de l'union de l'homme et de la femme, presque absente des spéculations du synode . L'union sexuelle dans le mariage  est qualifiée de "chemin de croissance dans  la vie de grâce pour les époux " (§ 74).    "Leur consentement et l'union de leurs corps sont les instruments de l'action divine qui fait  d'eux une seule chair" (§ 75) et même  : "L'érotisme apparait comme une manifestation spécifiquement humaine de la  sexualité" (§ 150) . On peut  y trouver "la signification conjugale du corps et l'authentique dignité du don" ( Jean-Paul II ).  Cette citation rappelle que, sur ce chapitre , Jean-Paul II et Benoît XVI furent les vrais novateurs, ce dernier  dépassant  audacieusement dans son encyclique Caritas in veritate ( 2009) l'opposition d' eros et d'agapé , pour dire que l'un et l'autre  viennent  de Dieu , le mal dans l'eros venant de son usage mais non de son  principe.   

Par apport à ses deux prédécesseurs , François laisse apparaître encore des traces du jansénisme du XIXe siècle . Il esquisse certes une revalorisation de l'état du mariage  par rapport à l'état de virginité   :  "l'un peut être plus parfait en un sens, et l'autre peut l'être d'un autre point de vue"(§ 159)  . Il dit aussi  que la  théologie du mariage a souffert d'un accent "quasi exclusif sur le devoir de procréation"  . Exclusif surtout dans la tradition augustinienne  remise au goût du jour par le jansénisme du XIXe siècle .  Mais s'il évoque parmi les autres finalités du mariage   la croissance dans    l'amour et  le soutien  mutuel  (§ 26), il ne dit rien de la sexualité  proprement dite,  en retrait à cet égard par rapport à saint Thomas d'Aquin pour qui le plaisir est   une finalité voulue par Dieu dès lors qu'il ne s'oppose pas à la fécondité.  Et jamais il  n'évoque les effets psychologiques de la vie sexuelle,    le ciment  fondamental  qu'elle constitue pour  le couple.  

 "La sexualité n'est pas un moyen  de satisfaction ", dit-il . Il reprend la condamnation de Paul VI  de  l'"acte d'amour imposé au conjoint" (§ 154) condamnation légitime sans doute,   mais  qui semble justifier le refus de ce dernier par l'un des conjoints , dont saint Paul dit  de la manière la plus catégorique qu'il n'a pas lieu d'être. Ce  droit au refus,  qui entre de plus en plus dans les législations  sous l'impulsion de l'idéologie féministe,  est  contraire  à l'Ecriture et il  a , bien plus que des exigences sexuelles exagérées, un effet désastreux sur les couples que les nombreux pasteurs qui composaient  le Synode n'auraient pas du  ignorer, comme ne l'ignorent  pas avocats, conseillers conjugaux, psychologues , voire médecins. Saint Paul était à cet égard bien en avance : son précepte : "ne vous refusez pas l'un à l'autre, sauf d'un commun accord" et "uniquement pour vaquer à la prière " (1 Co 7, 4-5),  dont  l'application  littérale sauverait aujourd'hui  tant de couples est catégorique. Il est rappelé incidemment  (§ 61),  mais sans insistance.

 

Crise du mariage ou crise du sacrement ?

 

Reste la  question de l'accès aux sacrements de ceux qui ne vivent pas dans un état régulier , comme les divorcés remariés civilement - et aussi les concubins.  Elle est évoquée par la pape dans les mêmes termes ou à peu près que ceux du Synode.

Contrairement à ce que colportent certains   traditionnalistes , il n'est   dit   nulle part que la discipline traditionnelle de l'Eglise est remise en cause, que  le mariage ne serait  pas indissoluble ou que les divorcés auraient    accès  à la communion.

En un sens,  la discipline est renforcée , par exemple par la mise en garde contre   " des messages erronés comme l'idée  qu'un prêtre peut concéder aisément des exceptions", ce  dont, au moins en France,   certains et  des  plus traditionnels,  ne se privent pas.

Si en matière pratique, certains comportements comme la cohabitation stable peuvent s'inscrire dans  la gradualité (§ 293-295),  il est  rappelé par ailleurs que "dans la loi même il n'y a pas de gradualité". "Il doit être clair que (le remariage  hors  veuvage ) n' est pas l'idéal que l'Evangile propose pour le mariage et la famille" (§299).

Pour le reste,  il est dit  et répété qu'il faut "tenir compte de la  complexité des situations  "(§ 79)  et aussi que "l'imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminués" (§ 302) . Il   est rappelé avec insistance que    les divorcés ne sont pas excommuniés , ce que les initiés ont toujours su mais pas forcement le grand public. Dès lors "leur participation ( à la vie de l'Eglise) peut s'exprimer dans différents services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont parmi les différentes formes d'exclusion anciennes  pratiquées dans les domaines liturgique , pastoral,  éducatif et institutionnel, celles qui peuvent  être dépassées". Soit dit en passant on se demandera   où ces exclusions sont encore pratiquées. Une interprétation  rigoureuse de cette levée d'exclusions distinguera l'exclusion liturgique ( par exemple assurer les lectures de  la messe ) de l'exclusion sacramentelle  proprement dite qui demeure.   Mais faute de clarté , une interprétation plus flexible semble  ouverte, d'autant  qu'il est  rappelé plus loin  que "l'Eglise a une solide réflexion sur les circonstances atténuantes  . Par conséquent, il n'est  plus possible de dire que tous   ceux qui se trouvent dans  une certaine situation "irrégulière" vivent dans une situation de péché mortel"  (§ 301) .

Tenir compte de la diversité des situations. Mais ne  l'a-t-on pas toujours fait ?  Saint Thomas d'Aquin qui n'est pas précisément un moderne est invoqué à l'appui de cet assouplissement : pourquoi dit-on alors  "il n'est plus possible de dire" ?   Depuis combien de siècles existe la casuistique ? C'est un des aspects les plus irritants des discours à prétention progressiste  que  de caricaturer le passé  en n'en retenant  que les comportements les plus obtus, comme si la bêtise   n'était pas de tous les temps, y compris du notre.   

Dans le même veine sont opposés "morale bureaucratique froide  et discernement  pastoral empreint d'amour miséricordieux"  (§ 312 ). Le "discernement  pastoral" ( casuistique) qui évalue avec exactitude   la portée des manquements  ne relève pas de la même logique que la miséricorde  qui pardonne les mêmes manquements. Quant à opposer la loi et la miséricorde, comme   le fait abondamment  la presse ( ce qu'évite François !)  , la seconde passant pour plus "avancée" , voilà qui relève de la  plus parfaite débilité intellectuelle.  S'agissant de la miséricorde , voilà  au moins trois mille ans ( depuis  la rédaction des Psaumes, au moins  ) que le peuple de Dieu ( peuple d'Israël puis Eglise)  reconnait  corrélativement et inséparablement  la rigueur de la loi   et  l'infinie miséricorde de Dieu. Le Nouveau testament n'y a rien changé: il a tout au plus renforcé la rigueur de la loi ( interdisant tout divorce par exemple ) et est allé encore plus loin dans  la miséricorde. Mais croire que la miséricorde serait en soi  plus évangélique relève plus de la gnose de Marcion que de l'héritage biblique.

De fait , le pape François n'a pas aggravé , ni levé  les équivoques de la Relation finale du Synode. A t-il cependant , au travers des ambigüités que nous avons évoquées, voulu ménager l'aile  dite "progressiste"  de l'Eglise ( et la plupart des médias ) qui,  comme des  oisillons attendent la provende, espèrent toujours des "avancées " (toujours les mêmes  au demeurant) ?   On peut se demander si ces   ménagements sont  bien nécessaires .  D'abord parce que  le progressisme est   un fait circonscrit aux pays  riches , Europe occidentale et   Amérique du Nord : il apparait, de fait,  la plupart du temps comme le sas entre l'adhésion à la foi  et son abandon.  C'est la raison pour laquelle il ne se développe  pas : à chaque génération, hélas pour eux, beaucoup de  progressistes se perdent  dans la nature. Le progressisme est presque toujours issu du christianisme sociologique; il n'intéresse guère les convertis. D'ailleurs  combien de  vocations  en émanent  ( ce qui n'empêche pas que certains clercs issus de familles traditionnelles s'y rallient) ? Le courant progressiste est  particulièrement  influent en Allemagne où, les dispositions institutionnelles aidant , les Eglises sont encore   riches. Mais quel discours sur la famille peut tenir un pays où, tous milieux confondus hors immigrés,  la population ne se renouvelle que d'une moitié à chaque génération  ?  

 

Ni holisme ni encratisme

 

La   réflexion sur le mariage et la famille qui était l'objet de ce synode a , il faut bien le dire,  pâti de la polarisation sur la question, en définitive secondaire, des divorcés remariés , mise en exergue par la grande  presse mais aussi par certains  participants.

Il y avait matière à rénover la théologie du mariage non point par des innovations excentriques mais en revenant simplement à son fondement scripturaire :

 

L'homme quitte son père et sa mère  et  s'attache à sa femme,

Et ils deviennent une seule chair  (Gn 2, 24).

 

Une parole qui prend à contrepied les deux dérives par lesquelles un  certain catholicisme hérité du XIXe siècle , à la fois contre-révolutionnaire et janséniste a faussé la théologie du mariage :  le holisme (ou organicisme)  et l'encratisme.

Le holisme est né en réaction à la Révolution française , supposée  avoir exalté l'individu. Face à elle, il fallait retrouver  des communautés organiques  où l'individu   pris dans des réseaux de solidarité de la naissance à la tombe ne serait plus libre  : la famille    en fut considérée comme  le prototype,  d'autant plus intéressant qu'elle est un fait de nature.   Mais c'est une famille élargie qui  a fait oublier la dimension de rupture  qui , dans la Genèse, se trouve à l'origine du couple.

Le jansénisme est né au XVIIe siècle mais a connu un renouveau fâcheux au XIXe ; il colporte  un  refus sournois de la chair et de la sexualité  de type encratique dont les gnostiques avaient au IIe siècle introduit le  venin dans l'Eglise. La Bible dit au contraire que les époux ne feront qu'"une seule chair".

Sur ces deux chapitre fondamentaux, le Synode n'a fait aucun effort de dépoussiérage. Le Saint Père  en a senti la nécessité  mais sans aller jusqu'à  bousculer la logique de la Relatio  finalis.

Or ce sont ces conceptions   étriquées de la  famille que  rejettent beaucoup de jeunes. 

 

La question de la foi

 

Mais ils sont aussi victimes  , comme le rappelle excellemment François-Xavier Bellamy[2],  d'un  déficit de foi, justifié au demeurant,  dans les aptitudes naturelles d'un homme et d'une femme à instaurer une relation pérenne  et par là une méconnaissance de la puissance du sacrement à venir au secours de cette impuissance . On peut se demander si les principales questions sur lesquelles a buté  le Synode : fragilité du lien matrimonial,  cohabitation sans cérémonie, accès à l'eucharistie de  divorcés,   ne sont pas  à mettre  au chapitre d'  une crise du sens du sacrement  bien plus  qu'à celui d' une crise de la famille.  C'est peut-être l'effet d'un sacrement trop souvent présenté comme un "signe" ( de l'amour des conjoints, de leur appartenance à une communauté)  sans caractère opératoire. Or c'est  le rappel de ce    caractère opératoire qui seul permet de répondre à l'objection de nombreux  jeunes  : " à quoi sert-il de se  donner un signe, puisque nous nous aimons déjà ?" et encore davantage à cette autre : "est-il vraiment possible, à échelle humaine, qu'un couple tienne toute une vie sans rompre ou  sombrer  dans une déprimante  routine"  ?

Nos contemporains   ne rejettent pas en tant que tel  l'idéal  d'un seul conjoint choisi une  fois pour toutes  et pour la  vie.  Mais ils tiennent généralement cet idéal  pour inatteignable , ce qui les conduit à considérer que l'Eglise devrait composer avec le péché comme  Moïse avait été obligé, selon les paroles mêmes du Christ,  d'adapter la  Loi "à cause du péché" (Dt 24, 1sq). Ce problème qui est une problème de foi au sens le plus large du terme,  est sans  doute le principal qui  se pose aujourd'hui dans le domaine de la famille . D'où l'importance de montrer comment le sacrement  ( dûment prolongé par la prière évidemment ) est bien plus qu'un signe : il est l'aliment surnaturel immensément efficace qui seul permet   de réaliser ce qui  à vue humaine semble  impossible.

 

"Mon rocher, mon rempart"

Le souci de ménager au-delà du nécessaire,  ceux qui , ne voyant que le petit bout de la lorgnette  ne songeaient qu' à assouplir la discipline eucharistique,   n'a pas seulement appauvri la réflexion;  il a aussi entrainé un climat d'incertitude qui se traduit chez beaucoup de  fidèles par  un grave désarroi. Qui peut prétendre que     la sérénité des familles chrétiennes aura fait des progrès avec  le  denier Synode ? 

Il nous semble que, dans le  monde actuel , les points de repère forts sont plus nécessaires que jamais. C'est particulièrement  vrai de l'Europe occidentale où les esprits sont plus troublés aujourd'hui qu'ils ne l'ont sans doute jamais été dans l'histoire . Ce trouble est    l'effet non  du hasard mais d'une stratégie transnationale inspirée  par les idéologies mondialistes visant délibérément à   faire perdre tout  ancrage aux hommes  pour les rendre plus malléables aux logiques du marché.   Quels repères ne sont pas ébranlés ? Les Etats  et le  cadre national sont remis en cause  par le processus européen ,  en France, la commune, le canton,  le département, la région sont bouleversés et disqualifiés, les corps constitués sont presque tous  remis en cause, de même  le droit du travail qui assurait une certaine stabilité de l'emploi, mais aussi l'héritage historique ( qui oscille  entre la culpabilisation et l'amnésie), la chronologie, la grammaire et l'orthographe , mais aussi la famille,   la distinction des sexes (genres)  et pratiquement tous les repères anthropologiques. Le trouble  est encore plus grave pour les catholiques qui voient leurs rangs se clairsemer  et à qui les perspectives démographiques  et une immigration  encouragée par les idéologies  mondialistes  font  penser qu'ils ne seront bientôt qu'une   minorité en situation de  dhimmitude.

Dans un tel climat, la fonction pétrinienne au sens propre: celle de constituer  le pierre , le môle de stabilité  clair , dur  et fort qui demeure dans  un monde où tous les repères sont ébranlés, est non seulement le signe de la continuité de l'Eglise mais,  aujourd'hui,    l'œuvre de miséricorde  la plus nécessaire  qui soit  pour  tous ceux qui ont quelque autorité, pas seulement le successeur de Pierre.  

 

                                                           Roland HUREAUX

 

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