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Roland HUREAUX

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 15:24

Si l'Union européenne était une institution ordinaire, disons naturelle, de coopération entre les peuples, le Brexit n'apparaitrait pas comme un événement si grave ; il arrive que dans un club de nouveaux membres entrent, et que d'autres sortent sans qu'on en fasse tout un plat.

Tel n'est pas le cas de l'annonce, le 23 juin dernier, du vote du peuple britannique en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l' Union européenne .

La plupart des commentateurs annoncent, ou même tiennent pour évident que le Royaume-Uni sera confronté à des difficultés de toutes sortes, que son vote a été suicidaire. Des experts autoproclamés, ou qui répètent ce qu'ils ont entendu, ont calculé que la perte britannique en termes de PIB serait d'au moins 1 % par an. Evaluation de la plus haute fantaisie bien entendu, comme celle qui nous annonçait que l'adhésion au traité de Maastricht nous amènerait deux points de croissance en plus : on a vu ce que valent ces prévisions qui ne sont que de la propagande la plus grossière.

La Bourse de Londres a baissé dès que les sondages ont laissé prévoir la victoire du Brexit , soit le 23 à minuit : mais la Bourse ne pronostique pas ce qui va se passer, elle pronostique ce que le public ( de fait , les médias, plus orientés que jamais ) vont pronostiquer. La livre aussi a baissé mais qui ne voit que la compétitivité britannique s'en trouvera accrue ? Plus calme , David de Rothschild se contente de dire que «Le Brexit n'est pas une tragédie économique. »

Le Royaume est même, dit-on, menacé de dislocation par le vote dissident de l'Ecosse et de l'Irlande du Nord . Peut-être, mais ne l'était-il pas de toutes les façons du fait de la politique régionaliste et antiétatique de Bruxelles?

On prétend que la sortie du Royaume-Uni va entrainer la renégociation de milliers de règlements européens ou d'accords avec les pays tiers , que tout cela sera immensément compliqué. Ignore-t-on que le droit international prévoit que les accord passés demeurent en vigueur (théorie de la succession d'Etat ) même si le contexte a changé, sauf impossibilité manifeste ou si l'une des parties en décide autrement, ce que rien n' impose ?

Que dirait-on si le Royaume-Uni ne se trouvait déjà en dehors des deux régimes les plus contraignants : la monnaie unique et l'espace de libre circulation ?

On dit que la Cité de Londres perdra son rôle international alors que c'est au contraire la crainte de le perdre au bénéfice d New York qui a poussé une partie de cette antique institution vers le Brexit , ce rôle international étant, selon elle, menacé par les règles actuelles et à venir de l'Union européenne.

Des alarmes encore plus grossières sont répandues parmi les Britanniques résidant en France : qu'ils ne pourront pas continuer de résider , qu'ils ne bénéficieront plus de la couverture maladie , qu'ils seront plus imposés.

On dit même que les Français ne reteindront plus les migrants à Calais ou que les produits britanniques ne pourront plus se vendre sur le continent, comme si les règles de l'Union européenne n'étaient pas, pour l'essentiel, la transposition de celles de l'OMC.

Le Conseil européen , à la suite de la plupart des hommes politiques de l'Europe continentale, Merkel et Hollande en tête, ne s'est pas comportée plus sereinement. Son approche est apparue crispée et punitive : "Puisque ils veulent s'en aller , qu'ils s'en aillent et vite". Au mépris de l'article 50 du traité de Lisbonne et même de la souveraineté britannique qui prévoit une procédure assez longue , on veut imposer aux Anglais un tempo rapide.

L'Union européenne, plus exposée que le Royaume-Uni

Si on prédit les pires catastrophes aux Britanniques, on dit moins que l'Union européenne pâtira encore davantage du Brexit et c'est peut-être ce qui explique la crispation des restants .

Des gens qui ont toujours adhéré au principe démocratique, en Grande-Bretagne et en France, sont remplis de hargne contre l'irresponsabilité de Cameron, coupable à leurs yeux d'avoir poussé l'imprudence jusqu'à donner la parole au peuple britannique.

C'est qu'ils sentent que le départ du Royaume-Uni menace tout l'édifice européen. On s'en souvient : Bruxelles avait eu recours aux pires acrobaties pour retenir dans l'euro Chypre ( 0,1 % du PIB de l'UE) et la Grèce ( 1,2 % du PB), car leur départ , en dépit de son impact économique négligeable, se heurtait au dogme de l'irréversibilité de l'euro et l'Europe (de Bruxelles).

Dès lors que l'on n'a pas affaire à une construction naturelle , mais à une construction idéologique, tout retour en arrière, que ce soit en étendue (le retrait d'un pays) ou en profondeur ( l'abandon d'une compétence) remet en cause le caractère eschatologique de l 'entreprise et donc sa raison d'être. Une construction idéologique c'est , comme le socialisme, une sorte d'utopie que l'on veut transposer dans le réel, une tentative de refondation du monde, fondée de nouveau principes, faux car le monde ne se refonde pas. Dès que toute le monde ne joue plus le jeu, que quelqu'un, comme l'enfant du conte d'Andersen, ose dire que le roi est nu, le charme cesse. D'où l'intolérance frénétique des tenants du projet envers tous ceux qui ne jouent pas le jeu, pas seulement les Britanniques.

L' argument les plus employé lors des débat référendaires français de 1992 et 2005 avait été : "si l'Europe ne poursuit pas sa marche en avant, elle s'effondrera et la paix mondiale sera menacée". Nous voyons comment , dans le contexte actuel, cet argument se retourne contre les partisans de la construction européenne et pourquoi on ne le met pas en avant.

Staline disait déjà au moment de la collectivisation des terres (1929) : "si le socialisme n'avance pas, il recule". On avait déjà vu comment s'était effondré le régime soviétique : presque d'un coup dès lors que, à la suite de l'accident de Tchernobyl, Gorbatchev avait lancé le mot d'ordre de la perestroïka, c'est à dire , en fait, celui, d'un retour à une politique naturelle, la négation même d'un système idéologique fondé sur l'illusion et le mensonge.

On peut imaginer les menaces qui pèsent désormais sur l'Union: l'euro en est le maillon faible : il ne se survit que parce que la Banque centrale européenne poursuit sa fuite en avant inflationniste ( en langage distingué, inflation se dit quantitative easing ) au grand dam des dirigeants allemands qui pour une fois n'ont pas le dernier mot car la logique idéologique ( la survie de l'euro à tout prix) prévaut. Quelle autorité aura l'Union pour imposer un nouveau train de réformes à la Grèce à la prochaine crise ? D'autres pays , les les moins bien accrochés au wagon, comme la Pologne ou la Hongrie, voire la Finlande, pourraient réclamer assez vite un référendum.

Face à ce risque de débandade, les dirigeants de l'Europe de Bruxelles seraient sans doute tentés d'appliquer le doctrine Brejnev de la "souveraineté limitée" telle qu'elle fut définie au sein au sein du bloc socialiste en 1956 et 1968 et d'envoyer des chars pour ramener le récalcitrant dans le rang. Jean-Claude Juncker en a déjà formulé la théorie : « Il ne saurait y avoir de choix démocratique contre les traités européens.» Mais le Royaume-Uni est un gros morceau à avaler ! L'Union européenne , malgré tous ses défauts, n'en est pas encore là ; au demeurant, elle n'a pas de chars. C'est ce qui la distingue, et heureusement, de la défunte Union soviétique.

Un autre scénario serait celui de Yougoslavie de 1947 : exclue du bloc soviétique pour "révisionnisme" et mise en quarantaine afin de dissuader de toute dissidence et consolider le reste du bloc. Une comparaison que certains trouveront paradoxale sachant que l'intégration européenne a commencé à cette époque, précisément pour contrer le bloc soviétique ! L'Union serait en même temps durcie par une couche supplémentaire d'intégration : c'est ce qu'esquisse le plan Merkel-Hollande de renforcement de l'Union élaboré à la hâte en riposte au Brexit. Le scénario d'un anathème durable parait cependant improbable . Le blocus continental appartient au passé ! Les liens de fait entre le Royaume-Uni et le continent sont aujourd'hui trop nombreux. En outre , et ce n'est pas le moindre des arguments, ce dernier demeurant dans l'OTAN , Washington ne le permettrait pas. Que , selon le principe que l'"Union rebondit toujours sur ses échecs ", une nouvelle couche de centralisme communautaire soit infligée à ceux qui restent , n'est en revanche pas à exclure, au risque d'amener au pouvoir les partis anti-euro.

Il reste à l'Union, comme à tous les faibles, la cautèle, la manœuvre pour ramener peu à peu la brebis égarée au bercail. C'est ce qui a réussi pour l'Irlande et le Danemark ( qu'on a fait revoter), pour la France ( dont le vote très clair du référendum de 2005 été désavoué par le Parlement à l'initiative du président Sarkozy), pour les Pays-Bas.

Il sera certes difficile de réintégrer formellement le Royaume-Uni mais on peut envisager que , sorti en gros d' l'Union, il la réintègre en détail. Ce n'est pas techniquement impossible, surtout si le négociateur britannique est complice. La mise à l'écart de Boris Johnson dont on pouvait redouter non seulement les sentiments pro-Brexit mais la forte personalité et donc la capacité à dire non est un signe ; le prochain Premier ministre conservateur pourrait être Theresa May, une anti-Brexit, ce qui serait un comble. Tout laisse penser qu' avec la complicité de la partie de l'establishment britannique pro-remain , encore majoritaire , un rouleau compresseur se met en place pour réduire a minima l'impact du vote populaire. La Grande -Bretagne se retrouverait dans la position de la Norvège qui est dans Union européenne sans y être. Pour réussir l'opération, il est probable que les dirigeants européens devront passer de leur première réaction punitive à une autre plus raisonnée , plus tactique, plus technique , mais non moins dangereuse pour la démocratie. C'est ce qu'ils feront le plus probablement car , acculés à la menace majeure que serait l'effondrement rapide de tout l'édifice européen, il n'ont guère d'autre choix que de se faire accommodants.

Roland HUREAUX

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