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Roland HUREAUX

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 20:01

Entretien avec Samuel Pruvot de Famille chrétienne

Pourquoi la gnose rejette-t-elle la foi en l’Incarnation et ses conséquences ?

La gnose antique et médiévale , illustrée par des figures comme Basilide, Valentin , Marcion (IIe siècle), Mani (IIIe siècle) jusqu'aux cathares (XIIe-XIIIe siècles), rejette en effet l'incarnation ; elle est ce que on appelle "docète" : Jésus Christ - qui n'est pas reconnu comme Dieu - ne s'est incarné qu'en apparence, il n'a été crucifié qu'en apparence ou alors c'est quelqu'un d'autre, comme Simon de Cyrène qui l'a été à sa place. Il ne ressuscite pas non plus vraiment puisqu' il n'est pas vraiment mort.

Mais par derrière ce refus de l'incarnation, il y a un refus plus radical du monde présent, du monde sensible et matériel qui est pour les gnostiques fondamentalement mauvais. Dieu , appelé souvent le Premier principe, ne saurait être l'auteur d'un pareil monde . Qui est alors cet auteur ? Pour les uns, c'est un démiurge ( ou pour Valentin, la Sagesse), émanation lointaine de Dieu qui se serait fourvoyé ; pour les plus radicaux, comme Marcion, Mani, à l'origine des manichéens, ou les cathares , c'est un deuxième dieu coéternel au premier et mauvais, théorie qu'on appelle le dualisme.

Le philosophe païen Plotin, qui a combattu les gnostiques, les définissait: "ceux qui pensent que le monde est mauvais et qu'il a été créé par un démiurge mauvais" , une bonne définition.

La matière étant mauvaise, le bien réside dans l'esprit seul dont la connaissance des secrets mène les initiés au salut dans le Plérôme, réalité purent spirituelle assez proche du nirvâna des bouddhistes . Le salut s'obtient donc par la connaissance ( gnose) et non, comme le pensent les chrétiens par la foi, la vertu et l'amour. Les gnostiques croient à la suite de Pythagore et de Platon, à la réincarnation.

Mais les gnostiques ne renoncent pas ouvertement au christianisme : divisant l'homme, comme saint Paul, entre l'esprit, l'âme et le corps, ils divisent la société entre les pneumatiques (esprit) , soit eux, les initiés, les psychiques (âme) , qui sont les chrétiens ordinaires qui n'ont qu'une part de la vérité et les hyliques (matière ) , soit tous les autres, voués à la mort définitive.

C'est ce qui rend les gnostiques dangereux, comme saint Irénée l'a bien vu : ils se prétendent chrétiens et ils ont l'air de l'être mais ils cultivent secrètement des théories qui ne le sont pas . Et qui ne le sont même pas du tout: vous voyez bien que cette conception d'un monde radicalement mauvais , quoique enrobée dans des théories séduisantes, est comme une "mauvaise nouvelle" opposée à la "bonne nouvelle" de l'Evangile. On peut en dire autant des cathares.

Mais saint Paul, saint Irénée et saint Clément d'Alexandrie ont dit qu'ils ne s'en prenaient qu' à une "fausse gnose" , qu'il y en avait aussi une vraie conforme la doctrine de l'Eglise qui est simplement la théologie. Benoît XVI l'a redit. Par commodité, on a pris cependant l'habitude d'appeler gnose tout court la "fausse gnose".

En quoi notre climat culturel est-il proche de celui de la naissance des courants gnostiques

Le monde où fleurit la gnose est le même qui a vu le développement du christianisme. Je ne pense en effet pas qu'elle vienne de l'Iran ou de l'Inde comme il a été à la mode de le dire. On en trouve des traces dans le Nouveau testament: la légende attribue sa fondation à Simon le magicien, mais elle s'épanouit au IIe siècle . Elle recule ensuite en Occident et se développe vers l'Orient avec le manichéisme qui atteint même la Chine.

Le monde romain est alors à son apogée . Il vit en paix , ce qui n'était presque jamais arrivé jusque là . Mais les vieux cultes païens sont discrédités. Ce monde ignore l'idée moderne du progrès : l'avenir ne lui réserve rien . Il est inquiet.

C'est une différence importante avec notre monde où l'idée de progrès est omniprésente même si elle est critiquée pour son ambigüité , voire ses risques. En revanche nous nous trouvons, comme au IIe siècle , dans un monde cosmopolite, un peu perdu, où les religions traditionnelles sont en crise.

Au temps des Romains, beaucoup se tournent vers les cultes orientaux : Cybèle, Isis, Mithra, cultes sans vraie doctrine, beaucoup plus grossiers, il faut le dire, que le christianisme.

Aujourd'hui aussi les cultes orientaux attirent, surtout le bouddhisme qui a sans doute subi une forte influence de la gnose manichéenne, fondée par Mani au IIIe siècle, lequel connaissait bien le christianisme.

Pourquoi les gnostiques sont-ils fâchés avec le mariage et la sexualité ?

Refusant le monde, refusant la chair , les principaux gnostiques sont conduits à un refus radical de la sexualité qu'on a appelé l'encratisme.

Mais à l'inverse ,certains gnostiques, en Egypte et à Rome, ont dit: puisque la chair est mauvaise, elle n'a pas d'importance , donc jouissons sans entrave. A côté de la gnose encratique, il y a donc une gnose libertine qu'admire un Michel Onfray. Mais les deux expriment le mépris de la chair .

Les gnostiques refusent, pour la plupart, la loi de Moïse qui prescrit le mariage. Le mariage peut être fécond et reproduit donc un univers mauvais. Il n'est toléré que pour le peuple, les simples auditeurs qui ne font pas partie des grands initiés . La gnose ne trouve pas le point d'équilibre , au travers d' une sexualité ordonnée voire sacramentelle, entre le refus total et la licence totale.

Au Moyen-âge est apparue la kabbale juive , peut-être sous l'influence de la gnose, mais qui n'est pas complètement une gnose car elle a une vision beaucoup plus positive du mariage.

Depuis la Renaissance ceux que l'on tient pour les continuateurs de la gnose , alchimistes, mages, théosophes, ont aussi une vision généralement positive du mariage. Cette attitude vis à vis du mariage est un bon test pour savoir si on est ou pas dans une démarche gnostique.

Il est donc clair que le refus du mariage depuis la deuxième moitié du XXe siècle exprime une attitude gnostique. Le corps est tenu pour le pur instrument d'un moi hypertrophié. Comme dans les gnoses antiques, l'esprit et le corps redeviennent indépendants : le contrôle artificiel des naissances ignore les rythmes naturels, la théorie du genre pose que le sexe physique ne détermine plus le masculin et féminin tenus pour des réalités purement psychologiques. L'orthodoxie promeut au contraire une vision intégrée de l'âme et du corps.

Qui sont les héritiers de cette gnose aujourd’hui ? Peut-on être gnostique sans le savoir ?

La gnose est aujourd'hui plus diffuse que dans l'Antiquité, mais elle n'en est pas moins omniprésente. L' idéologie qui réduit la réalité sociale à des idées simplifiées, n'est-elle pas la forme moderne de la gnose ? Les Slovènes, échaudés autant qu' instruits par 45 ans de communisme , en refusant le mariage homosexuel, en ont reconnu, mieux que nous, le caractère idéologique.

De plus en plus notre mentalité post-démocratique oppose les sachants supposés aptes à diriger le monde et les autres. Les sachants sont les idéologues.

L'idée que l'homme est mauvais ressort d'une hyper-écologie qui tient l'humanité toute entière pour une nuisance et voudrait réduire la population mondiale à toute force. D'autres considèrent que l'homme est, à peu près sous tous les rapports, à réformer : il est spontanément chauvin, raciste, sexiste, homophobe , pollueur, etc. Le pouvoir politique s'attache dès lors à le libérer de tous ces penchants mauvais , transformant la société en un vaste camp de rééducation.

Même si les théories de Basilide et de Valentin de sont plus à l'ordre du jour , il se peut que nous soyons aujourd'hui , plus que jamais tributaires d'une vision gnostique du monde.

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Published by Roland HUREAUX
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