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Roland HUREAUX

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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 21:10

Le remue-ménage réformateur, qui a marqué la présidence Sarkozy, continue sous son successeur . Hollande et Valls s'interrogent tous les jours , n'en doutons pas, avec la direction du parti socialiste, sur les réformes qu'ils pourraient promouvoir dans le temps qui leur reste jusqu'à la fin de quinquennat. Ce que Pierre-André Taguieff appelait le "bougisme"[1] semble une donnée désormais acquise de la vie politique quelle que soit la majorité au pouvoir. Au demeurant, journalistes et autres faiseurs d'opinion, patrons, commissaires européens , voire chefs d'Etat étrangers pressent sans relâche le gouvernement français de "réformer" , sans généralement dire ni quoi ni comment. L'insécurité dans laquelle ces nouvelles pratiques politiques plongent les Français est peut-être plus décisive que l’immigration ou la délinquance pour expliquer le vote extrémiste.

Pourquoi donc ce remue-ménage réformateur parait-il si nécessaire à la gauche et à la droite dites modérées alors qu'il est en profondeur destructeur de l'assise sur laquelle repose leur pouvoir ? Pourquoi, en d'autres termes, scier la branche sur laquelle elles sont assises ?

Le libéralisme en cause

Ce remue-ménage frénétique est généralement mis au compte du néo-libéralisme. Néo parce que le libéralisme, au faite de sa splendeur au XIXe , siècle était passé de mode à partir des années 1930 pour ne réapparaître à la surface qu'au tournant des années 1980. Il régit aujourd'hui une grande partie du champ idéologique international.

On voit cette inspiration néolibérale dans un certain nombre de dispositions de la loi Macron : remise en cause du statut des notaires , des huissiers, des avocats, des commissaires-priseurs et des autres professions réglementées, en attendant celle des pharmaciens et des biologistes promise par la loi Touraine, ouverture plus large des magasins certains dimanches (en attendant la grande liberté de les ouvrir n'importe quand), facilitation de la concurrence dans le commerce là où les règles d'urbanisme seraient trop contraignantes , remise en cause du monopole de la SNCF par la promotion du bus.

Même si les mesures en cause semblent le plus souvent cosmétiques, elles indiquent une orientation, une aspiration, sinon le sens où va le pouvoir social libéral qui règne aujourd'hui , du moins celui où il voudrait aller.

On peut continuer à faire le tour des réformes en cours, en prenant au passage celles qui avaient été entamées par la droite comme la reprise des privatisations (EDF, Giat-Industries, aéroports de Lyon et Nice) ; il est même question dans le prochain budget de céder au secteur privé le gros matériel militaire qui serait ultérieurement loué par les armées !

La réforme de l’État lancée par la loi le 1er août 2001 dite LOLF (loi organique sur les lois de finances) , réforme à peine entamée du temps du président Chirac, réalisée d'abord par Sarkozy puis par Hollande, est à sa manière d'inspiration libérale par sa volonté d'imiter ( d'autres diront de "singer" ) le secteur privé : fusion des services divers sur le modèle de la fusion-acquisition entre entreprises, fusion ou dissolution des corps de fonctionnaires (par exemple la police et la gendarmerie) appelés à perdre un particularisme jugé folklorique pour n'être plus que des machines fonctionnelles, évaluées en fonction d'une batterie de critères technocratiques et rémunérées en fonction de ces évaluations. C'est ce qu'on appelle l'introduction des méthodes "managériales" dans le secteur public.

Le statut de la fonction publique est régulièrement remis sur la sellette dans la perspective de l' aligner sur le droit privé.

Les réformes que nous avons évoquées peuvent être désignées comme étant de droite, si ce mot a encore un sens, même quand elles sont accomplies par un gouvernement de gauche.

Mais les idéologies de gauche aboutissent au même résultat, ce qu'on pourrait appeler "l'extension du domaine du marché". Ainsi , sous le double effet des méthodes pédagogiques supposées scientifiques, dont le règne n'a jamais été contesté, et du collège unique, remis en cause par Villepin puis rétabli par Sarkozy, la production de l'éducation nationale se rapproche de ce que souhaite sans doute le marché : des étudiants mal dégrossis et sans repères, disponibles pour une formation professionnelles étroitement orientée vers les besoins des entreprises et peu aptes, faute d'une culture véritable, à contester un système global de plus en plus impérieux, pour ne pas dire impérial.

On pourrait en dire autant des politiques libertaires tendant à instaurer le mariage homosexuel et surtout, au nom de la théorie du genre, posant sa stricte équivalence avec le mariage d'un homme et d'une femme. La France ira-t-elle sur cette voie aussi loin que la Suède qui bannit les appellations de garçon et de fille à l'école maternelle ? La GPA, la PMA pour couples unisexe, qui se profilent, impliquent , qu'on le veuille ou non, une marchandisation de l'individu. A travers ces réformes sociétales, le libertaire se conjugue avec le libéral pour effacer les repères anthropologiques les plus fondamentaux, la famille ou la différence sexuelle en l'occurrence, repères qui avaient longtemps constitué une limite opposée par la nature à l'arbitraire d'une machine économique de plus en plus tournée vers la représentation et l'artifice.

Les politiques libérales lancées au cours des années quatre-vingt : extension du libre-échange et instauration de la libre circulation des capitaux ont aujourd'hui un impact considérable ; le libre-échange continue à étendre son empire au travers du Traité transatlantique de commerce (NAFTA) en préparation. En 1992, la réforme de la Politique agricole commune avait rapproché les prix agricoles européens des cours mondiaux, tout en introduisant un complément de revenu important sous forme de primes. S'agissait-il d'un régime libéral ? C'était en tous les cas l'imitation d'un modèle existant outre-Atlantique, c'était aussi une déconnexion de l'ancestral lien naturel entre travail et revenu des agriculteurs : un pas, sinon vers le libéralisme, du moins vers un peu plus d'artifice. Les valeurs paysannes fondées sur le travail et le mérite reçurent alors un coup décisif. L'abandon de la politique d'aménagement du territoire, tenue pour obsolète à partir de 1990, au bénéfice d'un encouragement à la concentration tout azimut peut s'inscrire aussi dans un mouvement de massification qui convient sans nul doute à l' ordre libéral. Il en est résulté le dépeuplement de toute une partie de la France, précisément celle où les relations de voisinage et de solidarité étaient les mieux préservées.

Le relâchement du contrôle de l’immigration consécutif à la signature du traité de Schengen a pour effet une plus grande concurrence entre les travailleurs de toute l'Europe mais aussi avec ceux d'autres continents ; il va dans le sens de la massification.

Il s'en faut cependant de beaucoup pour que toutes les politiques poursuivies au cours des dernières années et encore aujourd'hui, aient pour seule inspiration le libéralisme pur et dur.

La bureaucratie

D'abord parce que, en dépit de la volonté affichée des gouvernants, la bureaucratisation de nos sociétés poursuit son cours inexorable et se traduit par une inflation sans précédent dans l'histoire des normes de toutes sortes qui régissent l'économie et la société. Il se peut que cette multiplication des normes ait des causes adjacentes : souci de sécurité, exacerbation de la notion responsabilité dans les nouvelles tendances judiciaires, refus du risque et crainte de la mort, souci écologique. Il est néanmoins probable que la bureaucratie soit le résultat pervers de réformes à intention libérale mais mal conçues, par exemple en matière de gouvernance publique : développement de l'intercommunalité, multiplication des autorités administratives indépendantes, batteries d'objectifs - et donc recueil massif de statistiques - imposés , comme jadis dans l'économie soviétique, aux fonctionnaires.

Bien peu de pays aujourd'hui ont réussi à éviter une inflation, non seulement de la sphère réglementaire, mais aussi du poids des finances publiques (dépenses et transferts) au sein de l'économie. La France, avec 57 % du PIB, bat cependant tous les records.

Dans certains cas, l'orientation n'est pas au libéralisme mais à l'étatisation. C'est ainsi que depuis au moins trente ans, sans que le pouvoir politique ait jamais tenté d’infléchir cette tendance, et sans que naturellement il y ait jamais eu un débat démocratique sur ce sujet, la médecine dite libérale fait l'objet d'un travail de sape de la part des administrations devant lesquelles elle répond, avec en perspective la fonctionnarisation intégrale de la profession. Ce travail de sape est si efficace que beaucoup parmi les intéressés s'y sont largement résignés. On prétend que la fonctionnarisation dérive du souci de contrôler le coût des dépenses de santé et non d'un quelconque a priori philosophique hostile au libéralisme, mais la loi Touraine qui s'inscrit dans ce mouvement promeut la généralisation du tiers payant qui, tout en allant elle aussi dans le sens de la fonctionnarisation, aura pour effet évident de stimuler la dépense. La raison budgétaire n'est donc dans cette affaire qu'un alibi.

Il est aussi difficile de rattacher à un quelconque néo-libéralisme, le train important des réformes qui tend à substituer aux collectivités locales existantes, des super-communes, des super-régions, des super-cantons, lesquels ont toutes pour effet de dépersonnaliser l'administration locale. En éloignant les cadres administratifs nouveaux des communautés charnelles qu'étaient les antiques communes et qu'étaient devenus au fil du temps les départements, on y rend de plus en plus difficile l'exercice de la démocratie ; les nouvelles entités fonctionnent selon le principe de l'unanimité transpartisane , avalisant de fait , la plupart du temps, les propositions de la technocratie locale : ainsi est illustré au plan local le principe judicieusement mis en exergue par Pierre Manent[2] selon lequel il n'est pas de démocratie possible hors des communautés historiques dépositaires d'une forte identité. Au demeurant, l'obsession de travailler dans des unités toujours plus larges a-t-elle quelque chose à voir avec le libéralisme ? On peut se le demander.

Spectacle et idéologie

Faute de trouver un fil conducteur satisfaisant dans le principe libéral, nous pourrions nous contenter de dire avec Guy Debord[3] que ce qui importe en définitive dans les nouvelles pratiques politiques, ce n'est pas tant le changement en lui-même que le spectacle du changement. Et ce spectacle, devenu feu d'artifice, fait désormais feu de tout bois !

Le souci d'effectuer sans cesse des changements résulte pour une part de la pression des institutions de Bruxelles qui exigent avec toujours plus d'ardeur des différents pays ayant du mal à équilibrer leurs comptes qu'ils "fassent des réformes". Réformes de quoi ? Réformes bonnes ou mauvaises ? Ce ne sont pas des questions que l'on pose. L'important est de réformer, point ! Toute réforme est supposée bonne a priori. La réforme n'est plus destinée à résoudre des problèmes précis mais est devenue une fin en soi. Le spectacle de la réforme n'est pas seulement destiné aux opinions publiques ou aux médias mais aussi à ces institutions supranationales qui en exigent toujours plus. La loi Macron , dont le contenu est en définitive assez limité, est un bel exemple de miroir aux alouettes tendu vers Bruxelles ou Berlin pour leur faire voir sur la scène française ce qu'ils souhaitent y voir.

Pourtant le mouvement réformateur ne répond pas seulement à une logique de communication : il a un caractère proprement idéologique. Nous entendons par idéologie l'application de schémas simplifiés ou simplificateurs et supposés modernes, à une réalité complexe : par exemple l'agrandissement systématique des entités administratives ou bien l’érection de la concurrence et du marché en principe absolu. Idéologie et communication font d'ailleurs la paire car la communication a elle aussi besoin de schémas simples. Au lieu que des politiques nécessairement complexes soient transformées en slogans par d'habiles communicants, ce sont désormais les communicants qui imposent aux politiques la forme réductrice du slogan.

Des logiques inexorables

Le critère de l'idéologie serait en définitive le plus pertinent si les idéologies en cause étaient cohérentes entre elles comme l'étaient le marxisme léninisme ou le fascisme . Mais il n'en est rien: nous avons vu comment le mouvement réformateur tire à hue et à dia. Dans le cas de la France, les politiques sont proposées et menées par de grandes administrations verticales dirigées en principe par un ministre politique, mais dont chacune a sa culture propre ou disons une ou deux idées fixes qu'elles mettent en œuvre depuis vingt, trente voire soixante ans sans discontinuer. Là où Bercy veut à tout prix, comme Bruxelles, libéraliser, le ministère de la santé veut fonctionnariser, l'intérieur veut fusionner ( les régions, les intercommunalités, les communes, la police et la gendarmerie etc.) et l'éducation nationale égaliser ( faussement) .

Le cas de celle-ci est le plus emblématique : depuis le rapport Langevin-Wallon de 1947, se déroule , réforme après réforme, un plan égalitaire qui tend à imposer aux élèves du primaire et du premier cycle du secondaire une formation identique et même, les redoublements étant désormais interdits, au même rythme : l'adepte le plus zélé de cette ligne fut René Haby, ministre de Giscard. Mme Najat Vallaud-Belkacem n'a pas eu à réfléchir beaucoup pour proposer une réforme du collège: il lui suffisait de supprimer ce qui pouvait rester de discriminant : classes européennes, bilingues ou bilangues , enseignement du latin du grec et de l'allemand. La force de l'idéologie est telle qu'elle transcende les impératifs de notre politique étrangère fondée sur le partenariat franco-allemand. Les langues anciennes qu'il s'agit désormais d'oublier sont ce qu'on appelait significativement les "humanités"!

La pédagogie scientifique et les idées de Bourdieu récusant tous les "codes" linguistiques et sociaux qui pourraient laisser apparaître une différence entre les classes sociales sont venues s'ajouter à cela pour expliquer la catastrophe actuelle. De même le discrédit des disciplines, autre point de repère, au bénéfice de travaux interdisciplinaires vaseux.

Quel peut être le produit final d'un enseignement où, pour des raisons de dogmes pédagogiques, les apprentissages fondamentaux sont affaiblis, la culture générale et la mémoire en voie de disparition, sinon l'apparition d'individus un peu plus perdus, un peu plus en mal de repères et donc un peu plus ouverts aux conditionnements médiatiques de toutes sortes ?

On voit à cet exemple combien les faiseurs de programmes politiques de droite ou de gauche qui font leurs emplettes dans les administrations pour y chercher des idées ont peu de chances de redresser le pays : ils s'adressent aux responsables des dérives des décennies précédentes lesquels ne leur proposent jamais que d' aller encore plus loin sur la pente fatale.

Si cette démarche est idéologique dans son principe, ne serait-ce que parce qu'elle est simpliste, les idéologies en cause sont diversifiées selon les domaines; on y chercherait en vain un principe d'unité.

En définitive, la course à l'inhumain

Nous avons cherché de différentes manières le fil conducteur des réformes accomplies dans le capitalisme avancé tel que nous le connaissons. Dès lors que ni le libéralisme, ni la rationalité budgétaire, ni le souci du spectacle, ni une idéologie globale ne peuvent servir de manière totalement satisfaisante de fil conducteur , quel est en définitive le critère qui rendra compte de l'ensemble de ces changements ?

Il se pourrait que le plus pertinent s'avère en définitive la déshumanisation.

De toutes les options qui se présentent au décideur public, il se peut que l'habitude ait été prise au cours des ans de faire simplement , en toutes circonstances, le choix le plus inhumain.

Notaire de famille, médecin de famille ? Quoi de commun entre une tendance qui, au nom du libéralisme, voudrait araser la spécificité d'une profession réglementée et une autre, étatiste, qui voudrait la bureaucratiser, sinon que l'institution à laquelle on s'attaque conservait quelque chose d'humain ? Par delà le lien entre pourvoyeurs de services et consommateurs, existait en effet une relation de personne à personne fondée sur la confiance et qui échappait tant aux lois du marché qu'à l'anonymat bureaucratique. Dans les deux cas, c'est ce reste d'humanité qu'il s'agit d'araser . On ajoutera que chaque fois, ce sont les classes moyennes qui sont visées.

La même volonté de briser les liens personnels apparaît dans une réforme de l’État qui tend à tous les niveaux à abolir l'esprit de corps, supposé archaïque et malfaisant , tenu de manière fallacieuse pour la source des retards français, et à le remplacer par le pur intérêt financier. Là où un gendarme travaillait pour être un bon gendarme, selon les critères transmis par les traditions du corps, sa motivation doit être désormais l'intéressement financier aux résultats mesurés sur une batterie d'indicateurs plus ou moins arbitraires.

Les modification permanentes de la constitution, un texte qui aurait dû être gravé dans le marbre, participent à la déstabilisation de l'espace public. La réforme Sarkozy l'a transformée en profondeur. La prochaine étape devrait être l'intégration de la bien inutile Charte des langues régionales,

EDF ou la SNCF ne sont pas seulement des entreprises, ce sont dans le contexte français des institutions avec leurs traditions, leur poids historique, leurs réussites et leurs travers. Ceux qui n'aiment pas les syndicats voudraient les détruire. Il reste que nous avons un des meilleurs réseaux électriques et , quoi qu'on dise, un des meilleurs réseaux ferrés du monde. La volonté sous-jacente des réformes auxquelles sont soumis ces organismes, n'est pas seulement l'instauration d'une plus grande concurrence (il y aurait beaucoup à dire sur le démantèlement d'EDF au regard de la théorie de la concurrence), mais la volonté d'affaiblir une institution, volonté d'autant plus rageuse , en particulier à Bruxelles, que ces institutions sont bien françaises.

L'abolition du temps

Quel peut être l'effet de l’arasement progressif de cette discontinuité issue du fond des âges, de la Bible, dans la semaine de travail que constitue l'arrêt des affaires le dimanche, sinon un monde encore plus indifférencié, où certes le consommateur trouvera quelques avantages à la marge mais où il vivra dans un temps continu d'où seront bannis, non seulement la fenêtre spirituelle du sabbat mais la simple respiration biologique ? "Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat" (Marc 2,27). On allèguera l'impératif économique sans considérer que si le temps d'ouverture est extensible, le pouvoir d'achat , lui, ne l'est pas et nul ne rappelle que la prospère Allemagne observe rigoureusement le repos dominical . Les vacances scolaires perdent leur couleur chrétienne pour n'être plus que les vacances de printemps, d'automne, d'hiver. La suppression des jours fériés chrétiens au bénéfice de ceux d'autres religions ( qui ne le demandent nullement) est à l'ordre du jour .

De même la tendance est à la suppression des événements initiatiques de l'adolescence qui contribuaient à structurer la personnalité: service militaire ( dont l'abolition va de pair avec le relâchement du lien armée-nation), certificat d'études, demain brevet et baccalauréat. Les premières communions se raréfiant, reste, mais pour la seule la communauté juive, la bar mitsva.

S'agissant de la mémoire historique, il est significatif que l’enseignement de l'histoire ne se contente pas de délaisser le supposé "roman national" au bénéfice d'une vue de plus en plus universaliste (inscrivant par exemple au programme l'histoire du Monomotapa ! ), d'aiguiser le sentiment de culpabilité national , mais incite aussi au délaissement de la chronologie. Les jeux vidéos ou les publicités , de leur côté, mélangent les périodes , de la préhistoire à l'intergalactique. Le ministère de la culture subventionne avec obstination les mises en scène d' opéras d'où les costumes historiques sont bannis ( au même moment où la pensée unique récuse férocement l'idée d'une nature humaine intangible !) La subversion touche ainsi à tous les niveaux les repères du temps.

La perte des repères spatiaux

Il touche aussi ceux de l'espace . La remise en cause du cadre spatial atteint ses sommets dans la mode instituée depuis une vingtaine d'années de bouleverser le cadre territorial. Bouleversement parfaitement inutile car il n’entraîne aucune économie de gestion, ne se fonde sur aucune rationalité, et aboutit seulement à la multiplication des strates bureaucratiques. Remise en cause du cadre communal qui date de plusieurs milliers d'années, et qui aujourd'hui est en survie : des villages autonomes depuis La Tène III sont en passe de perdre leur personnalité juridique. Remise en cause des cantons et des départements, qui remontent à la Révolution française, unités artificielles au départ mais si bien conçues qu'elles ont fini par s'enraciner. Remise en cause du cadre régional, disparu avec la même révolution mais rené de ses cendres en 1964 avec un bonheur d'autant plus grand qu'il reprenait le celui des provinces d'autrefois.

La Poste ne mentionne plus l'origine des lettres; les plaques d'immatriculation ne mentionnent plus les départements, cela au mépris de la fonctionnalité la plus élémentaire puisque le témoin d'un acte délictueux aura beaucoup plus de mal à la mémoriser ( bien qu'en parallèle, on veuille faciliter les enquêtes en élargissant les possibilités d'interception téléphoniques et internautiques ).

Et naturellement cette remise en cause s'inscrit dans une remise en cause plus large, celle des entités nationales au travers de l'Europe et de la mondialisation. Certes les États ne sont pas morts, ils ont même connu leur ultime phase d'intégration avec le développement de la radio et de la télévision, qui reste dans un cadre presque exclusivement national mais ils sont ébranlés par leur perte croissante d'autonomie. Autant que la mondialisation elle-même, le discours sur la mondialisation et la nécessité de s'y adapter, conduisent à affaiblir dans les esprits les cadres traditionnels qui structuraient l'espace. Ceux qui refusent ces changements de structure territoriale tout simplement parce que personne n'en a jamais démontré l'utilité, sont taxés d'immobilisme , de passéisme et impitoyablement rejetés dans les ténèbres extérieures.

Les 35 heures tenues pour un progrès social ne furent acquises qu'en échange d'une plus grande flexibilité des horaires : désormais les équipes se croisent sans se connaître, la communauté de travail part en lambeaux. L'Union européenne a imposé, au nom de l'égalité des sexes, le travail de nuit des femmes.

Si le code du travail résiste encore aux assauts de ceux qui voudraient abroger ses protections, l'esprit est à plus de flexibilité . Il est aussi à plus de rigueur, de dureté dans les relations entre partenaires de travail et entre niveaux hiérarchiques.

Quel peut être l'aboutissement de ces évolutions vers moins d'humanité, au sens de moins de culture et de richesse relationnelle ? Des hommes et des femmes moins heureux assurément. Tout le monde s'accorde à dire que l'ambiance dans le monde du travail : Etat, collectivités locales, secteur privé , ne cesse de se dégrader. Comment ne pas voir un lien entre la frénésie de destruction des repères à l'œuvre dans la France d'aujourd'hui et le développement sans précédent de la consommation d’anxiolytiques ? Lien également avec l’explosion des congés de maladie dans les sphères les plus touchées par les changements comme les administrations publiques. Sans parler des suicides des employés de France-Télécom et ceux, dont on ne parle pas , encore plus nombreux, des éleveurs du Massif central.

La suppression des leçons de morale à l'école, à l'issue des événements de Mai 68, se conjugue avec une justice tiraillée entre des écoles différentes où la culture de l'excuse et la surpopulation carcérale contribuent à l'impunité, et, par là , à affaiblir dans une partie de la jeunesse les notions de bien et de mal.

Cette frénésie de bousculer les repères chronologiques, spatiaux; sociaux et moraux, telle qu'elle s'exprime, en France plus qu'ailleurs, depuis vingt ans, a plusieurs effets pervers . Elle déstabilise ce qui doit rester stable: l'homme a besoin de cadres de vie, sinon permanents, du moins solides pour se définir, se mouvoir et s'identifier. En dépit de ses buts affichés elle alourdit les coûts, des hommes malheureux étant moins portés au zèle dans le service.

Nous avons aussi évoqué l'impact négatif de ces évolution sur la démocratie.

Les particules élémentaires

Mais le produit fini, l'aboutissement de ce processus qui, sans être coordonné par un quelconque deus ex machina n'en est pas moins conduit de manière parallèle dans de nombreux domaines et dans presque tous les pays , n'est ce pas l'homme nouveau tel qu'Alexandre Zinoviev[4] l'avait décrit : sans repère, sans morale, sans culture, sans principe et donc sans courage, sans dévouement, sans créativité ? Cet homme devenu une sorte de particule élémentaire fongible, pour reprendre l'expression de Michel Houellebecq[5], remplaçable, indifférenciée, n'est ce pas le matériau qu'attend le grand capital afin de limiter les résistances à sa folle entreprise transnationale uniquement destinée à élargir la sphère du profit ?

On peut se le demander, avec cette réserve qu'il n'est pas sûr in fine que l'économie libérale n'ait pas besoin de créatifs aptes à susciter des inventions ou de nouveaux produits, de structures fixes aptes à générer des travailleurs heureux, un peu plus revendicatifs certes, mais mieux dans leur peau, de gens ayant le goût du dévouement et du travail bien fait, plutôt que d'une masse grise, résignée et passive, sabotant silencieusement le travail. En bref, il n'est pas sûr que le fil conducteur soit seulement l'intérêt du grand capital.

Si se trouve à l'œuvre, comme nous le suggérons, un principe de déshumanisation systématique, n'y voyons pas pour autant un complot global ! Les raisons en sont peut-être plus banales : dans l'univers superbureaucratisé et excessivement complexe où nous vivons, seuls les schémas simples ont leur place ; seuls ils permettent , faute de culture sans doute, un langage commun à ceux qui sont amenés à travailler en équipe à tous les niveaux . Mais dans l'esprit de beaucoup, il se peut que tout reste d'humanité soit assimilé, stupidement , à un déficit de modernité qu'il faut combler en allant plus loin dans les réformes déshumanisantes.

On invoque le progrès . On invoque la modernité et son caractère impitoyable. S'il est vrai que , dans certains cas, le progrès technique a directement un effet inhumain, célébré autrefois par Fritz Lang[6] ou Charlie Chaplin[7], la plupart du temps, la technique, surtout aujourd'hui, n'impose rien de tel . Le choix de certains modes d'organisation économique comme le règne sans partage en France des super et hypermarchés a sûrement contribué à la déshumanisation, tout en satisfaisant le consommateur. Il n'en est pas de même de la multiplication des standards automatiques qui ne provoquent que des frustrations. Mais l'accès à internet a en même temps un effet libérateur, quant aux méthodes de travail et quant aux libertés. Aucune fatalité donc de ce côté là.

Ce qui est déshumanisant, en réalité , ce n'est pas la technique en tant que telle, c'est la mentalité technicienne, la volonté inconsciente des hommes de singer la technique. Ajoutons-y le processus d'imitation d'un pays à l'autre , d'une administration à l'autre, du public au privé, la circulation subtile des modes et modèles entre les hautes sphères internationales où se prennent les grandes orientations et la base et nous avons le processus complexe qui a produit cette machine dont le but final semble avant tout de broyer l'homme. Une machine où , autant qu'un dessein planétaire fomenté par les Princes de ce monde, s'expriment d'abord la médiocrité et la grégarité.

Roland HUREAUX

[1] Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme , Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande , 1001 Nuits, 2001

[2] Pierre Manent, La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe , Gallimard, 2006

[3] Guy Debord, La société du spectacle , Buchet-Chastel, 1967

[4] Alexandre Zinoviev, Homo sovieticus , L'Age d'homme, 1982

[5] Michel Houellebecq, Les particules élémentaires , Flammarion, 1998

[6] Fritz Lang , Métropolis , film 1932

[7] Charlie Chaplin, Les Temps modernes, film 1936

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commentaires

Annick CHAREYRE 13/07/2015 00:02

Bonjour,
Adjointe dans ma commune de 1000 habitants, je vis très mal "cet appel" à fusionner qu'on veut nous imposer aujourd'hui! Et me sentant seule à le vivre ainsi (mes collègues sont tous prêts à y aller...eh! oui, la menace de baisse de dotation fait son effet ) j'ai recherché sur le web si d'autres personnes ressentaient cette fusion douloureusement comme moi! Et c'est ainsi que je suis tombée sur le site"touche pas à ma commune" et de fil en aiguille sur vos articles pleins de bons sens et qui rejoignent tellement ce que je pense et ressens profondément! Oui, aujourd'hui, c'est devenu une mode,un leitmotiv de vouloir tout regrouper sans se poser la question si oui ou non cela va faire faire des économies ! Et bien sûr, Bruxelles veut aussi que tous les pays se ressemblent... ( moins de régions moins de communes etc...sous prétexte que les élus coûtent cher mais comme vous le dîtes si bien,90% ne coûtent rien à l'Etat puisqu'ils sont bénévoles!)
Que faire pour essayer de faire comprendre aux autres que ces fusions de toutes sortes, effectivement n'apportent rien de positif et déshumanisent les professions, et ne font qu'accroître le mal être des gens dans tant de secteurs où tout change tout le temps ? j'ai travaillé à la Poste pendant 30 ans et vécu cette même "casse" du métier avec des suppressions de poste à la base mais de plus en plus de strates administratifs...
Et aujourd'hui, c'est "la même casse" qui est programmée avec la suppression des communes ...
Merci pour vos analyses très pertinentes mais que pouvons nous faire pour essayer de stopper tous ces changements à venir si même les élus de terrain se laissent berner " par les promesses alléchantes " et ne résistent pas ? J'ai envoyé vos réflexions à mes collègues du Conseil Municipal mais si quelques uns comprennent ma démarche, beaucoup d'autres n'y voient que refus d'aller de l'avant et nostalgie du passé! Je crois que nous avons le tort d'avoir raison trop tôt! Un jour , sans doute, "ils comprendront peut-être mais ne sera -t-il pas trop tard ?