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Roland HUREAUX

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 15:16

Le rapprochement qui s'est opéré au cours des derniers mois entre la Russie et la Turquie , dont le sommet a été la visite de Poutine à Ankara le 1er décembre dernier, étonne beaucoup d'observateurs occidentaux.

C'est cet étonnement qui est étonnant

De nombreuses raisons justifient, que les Occidentaux soient surpris.

La Russie et la Turquie ont une longue histoire de rivalité : elles furent ennemies lors de la guerre de Crimée puis à nouveau lors de la Première guerre mondiale. La Russie a soutenu au XIXe siècle toutes les minorités orthodoxes dont l'émancipation a réduit a minima la présence turque en Europe: Serbes, Roumains, Bulgares , Arméniens. C'est la collusion entre Russes et Arméniens et qui a servi de prétexte au massacre de ces derniers en 1916.

Si, tout au long de la période communiste, Turcs et Soviétiques ne se sont jamais affrontés, la Turquie était un des membres les plus indispensables de l'Alliance atlantique abritant les fusées américaines pointées sur Moscou. Elle est encore membre de l'OTAN . Elle est candidate à l'adhésion à l'Union européenne qui aujourd'hui traite la Russie de Poutine en ennemie.

Au Proche-Orient, la Russie soutient de manière inflexible le régime d' Assad en Syrie, devenu proche des Kurdes , tandis que la Turquie , hostile aux Kurdes, soutient de manière presque ouverte les islamistes de Syrie et d'Irak .

La Russie est une grand puissance qui revendique ouvertement son héritable chrétien ( malgré une minorité de 16 % de Musulmans) , la Turquie d'Erdogan est un pays musulman revendiquait de plus en plus ouvertement l'islam comme composante de sa politique.

Cela ferait beaucoup de raisons pour que les deux pays se tournent le dos comme ils l'ont fait depuis longtemps . Et autant pour que les Occidentaux s'étonnent du rapprochement diplomatique récent.

Ce rapprochement choque particulièrement les Occidentaux qui ne conçoivent plus de diplomatie qu'idéologique. Il y a les bons, qui pensent comme nous et les méchants qui sont en face. La Turquie, membre de l' OTAN tan a longtemps été tenue pour un "bon", la Russie l'est de plus ne plus comme un "méchant" .

Constatant ces divergences, certains observateurs chercheront entre la Russie et la Turquie des ressemblances, puisque il faut, à leur gré, que seul ce qui se ressemble s'assemble.

On dira ainsi que ce sont deux dictatures et même horresco referens , deux dictatures religieuses.

Vision contestable car Ni Poutine ni Erdogan ne sont à proprement parler de des dictateurs , du moins pas encore. Ils ont été , quoi qu'on dise, élus démocratiquement, même si tous les deux ont bénéficié d'une popularité de type unanimiste auprès d'une population sensible aux sirènes du nationalisme et propre à se rallier au chef. Tous deux se heurtent dans leur capitale, surtout , à une opposition occidentaliste minoritaire. Le caractère religieux des deux régime ne saurait être mis sur le même plan. Nul prosélytisme chez Poutine simplement un attachement à l'héritage de la Russie éternelle, dont l'Eglise orthodoxe, malmenée par le régime communiste, est une composante jugée aujourd'hui essentielle, alors qu'Erdogan a rêvé et rêve peut-être encore de convertir l'Europe à l'Islam. Si l'Eglise orthodoxe est honorée par le pouvoir russe , les Russes conservent une totale liberté religieuse ; on ne saurait en dire autant des minorités chrétiennes de Turquie, pays où des prêtres sont régulièrement assassinés . Sans que la Turquie ait encore adopté la charia , qui punit de mort l'homosexualité, l'islam fait de plus en plus sentir sa férule. Poutine s'est contenté, lui, d'interdire la Gay pride et la propagande homosexuelle auprès des mineurs. Mais nous ne pensons pas que ces convergences que l'on découvre aujourd'hui soient vraiment décisives.

L'étonnement des Occidentaux devant ce rapprochement est d'autant plus étonnant que le comportement de Poutine et d'Erdogan n'a rien de mystérieux : il est tout simplement de la diplomatie la plus classique.

Et c'est cela, bien plus que le régime politique ou religieux, qui rapproche fondamentalement Poutine et Erdogan et les sépare de la majorité des chefs d'Etat occidentaux.
Une diplomatie classique, c'est une diplomatie qui ne se préoccupe que de l'intérêt national, hors de toute considération idéologique ou même de différends anciens qui pourraient subsister ici ou là.

L'intérêt national cela veut dire que les considérations idéologiques sont écartées quand il y a des convergences d'intérêt , même partielles. Et elles sont toujours partielles.

Cela veut dire aussi que le pays ne se trouve lié à aucun partenaire par un système d'alliance exclusif et permanent, qu'il peut s'émanciper à tout moment de ses alliances, partiellement aussi, dès lors qu' un nouvel intérêt est en jeu: en traitant avec Poutine, Erdogan s'émancipe ainsi de son appartenance à l'OTAN.

Cette manière de faire de la diplomatie suppose évidemment que si les circonstances changent, les alliances peuvent changer. Un proverbe arabe ne dit-il pas " Traite ton ennemi comme s'il pouvait devenir ton ennemi ; traite ton ennemi comme s'il pouvait devenir ton ami." ?

Cette conception de la diplomatie fut la dominante jusqu'au milieu du XXe siècle, jusqu'à ce que les Américains, dans le contexte de la guerre froide, imposent une conception purement idéologique et unilatérale, fondée sur des alliances exclusives et pérennes.
Le général de Gaulle , pleinement adepte de la conception classique, se révolta contre l'exigence américaine. Il est également révéré à Moscou et à Istanbul

Entre Moscou et Istanbul, les intérêts communs ne manquent pas , notamment ceux qui viennent de la proximité et de la compémentarité énergétique. La Russie regorge de pétrole et de gaz, la Turquie, en plein développent en manque.

La déception vis à vis de l'Union européenne les réunit aussi : la Turquie voit le perspectives d'adhésion s'éloigner, tandis que la Russie, qui aurait voulu coopérer avec l'Europe de l'Ouest voit , avec amertume , les Européens de l'Ouest, en tous les cas ceux qui prétendent les représenter , de plus en plus hostiles.

Moscou et Istanbul ont également des intérêts communs en Asie centrale où cinq républiques sont à la fois turcophones et anciennes composantes de l'Union soviétique.

Un commun intérêt qui ne risque pas immédiatement de tourner à la rivalité, autant que d'autres puissances ( Chine, Etats-Unis) lorgnent aussi sur elles.

Mais les deux parties savent que les divergences d'intérêt demeurent.

Cette conception de la diplomatie est d'autant plus évidente qu'elle qui a prévalu depuis que le monde est monde. Elle domine en particulier en Europe à l'époque moderne , au temps du "concert des nations" . Elle est bien sûr aussi celle des puissances émergentes de ce monde : Chine, Inde, Pakistan, Brésil , en fait de toute le monde, Etats-Unis compris, saut de l'Europe occidentale.

L'universalité de ce modèle diplomatique fait que le rapprochement de Moscou et d'Ankara ne devrait pas nous surprendre. Qu'il étonne certains Européens est le signe de l'isolement qui est désormais le leur , étroitement prisonniers qu'ils sont d'alliances qui semblent avoir absorbé toute leur liberté de manœuvre . Poutine et Erdogan sont normaux, les Européens de l'Ouest ne le sont plus.

Roland HUREAUX

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Published by Roland HUREAUX
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