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Roland HUREAUX

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 15:34

L'expérience de l'idéologie

La question des relations de la vérité et de la liberté, dont les enseignements de l'Eglise tiennent qu'elles sont indissociables, ne relève pas seulement de la spéculation philosophique ou théologique mais aussi de l'expérience politique.

Soljenitsyne avait l'habitude de dire que le plus pénible à vivre dans un régime totalitaire - le régime communiste, le seul qu'il ait connu - , n'était pas la privation de liberté , l'insécurité personnelle, ou la pénurie mais le mensonge, le fait d'être obligé de vivre dans un mensonge permanent.

Comme premier moyen de résistance au régime, il préconisait, non la rébellion, impossible, ni de dire la vérité , très risqué, simplement de s'engager à ne pas mentir - et donc de ne pas cautionner ou relayer le discours officiel , ce qui était déjà fort courageux.

Les disciples de Machiavel diront que le mensonge est lié à l'exercice de tout pouvoir politique, au moins de manière occasionnelle . Toute vérité n'est pas bonne à dire et le pouvoir, qu'il soit démocratique ou tyrannique, est , à l'occasion, amené à tromper le peuple, fut-ce pour assurer le maintien de l'ordre, ce qui est après tout une bonne cause. Mais cette forme de pouvoir ordinaire n'est pas obligée de mentir tout le temps; bien au contraire, si les dirigeants disent généralement la vérité , ils n'en sont que plus crédibles quand ils ne la disent pas.

Un pouvoir idéologique ( nous ne disons pas encore totalitaire) est lui, fondé sur un mensonge quasi-généralisé. Tous ceux qui se sont penchés sur ce genre de régime , notamment Boris Souvarine, Hannah Arendt, Alain Besançon, Karl Popper ou Alexandre Soljenitsyne lui-même, ont mis à jour ce mécanisme du mensonge intrinsèque à l'idéologie.

Qu'est-ce que l'idéologie ?

Qu'est-ce qu'une idéologie ? Jean Baechler la définit comme « la volonté d’organiser les activités sociales jusque dans le détail à partir d’un principe unique »[1] .

Ce propension à la simplification est également relevé par Hannah Arendt pour qui les idéologies sont « des ismes qui peuvent tout expliquer en le déduisant d’une seule prémisse »[2]

Or le réel est complexe et une bonne politique doit prendre en compte cette complexité, ce que ne saurait faire un idéologue. C'est pourquoi l'idéologie est fausse, fausse parce que trop simple.

Les idées de base de cette simplification idéologique ? Pour Marx et ses épigones "l'histoire du monde est l'histoire de la lutte des classes " et rien d'autre. Tout le reste s'y ramène, en particulier la culture, la politique, la morale. Pour Hitler, l'histoire du monde était celle de la sélection naturelle des races par la guerre. Mais pour d'autres idéologues, pour le moment moins dangereux, le progrès se caractérise par le développement continu du libre-échange , de la liberté sexuelle , l'extinction des nations et, à la fin, la fusion du monde dans un espace économique entièrement unifié.

Pourquoi cette simplification ? D'abord pour des raisons politiques: les idéologues en chef , même s'ils sont par devers eux, conscients de la complexité du monde, en imposent mieux en le simplifiant ,les idées simples pouvant se transformer facilement en slogans .

Elles conduisent aussi à une démonologie, les partisans de l'idéologie étant l'incarnation du bien, ses adversaires, celle du mal.

C'est d'autant plus facile que la simplification débouche sur une métaphysique. L'invention d'une politique fondée sur un principe unique , principe que les hommes du passé ignoraient, permet de rebâtir le monde sur de nouvelles bases , ce qui signifie la péremption, voire l'amnésie du passé , encore plongé dans la barbarie , "la préhistoire" dit Marx, puisque les hommes n'avaient pas encore trouvé le sésame , et l'espérance eschatologique pour l'avenir dès lors qu'ils l'ont trouvé. Après leurs inspirateurs respectifs, Marx et Nietzsche, Staline et Hitler voulurent faire un "homme nouveau" ( ou Surhomme) , non pas comme les chrétiens en référence à l'au-delà, mais sur cette terre et en dehors , voire contre toute référence à une transcendance.

Si le monde est reconstruit à travers une seule - ou deux ou trois - prémisses seulement, l'idée que l'idéologue s'en fera sera de plus en plus fausse au fur et à mesure qu'il étendra la chaîne déductive , une chaîne sans fin car les idéologues sont parfaitement logiques .Popper a montré selon quel mécanisme aucune objection ne les arrête. On reconnait même un idéologue à ce qu'il pousse jusqu'à leur terme le plus absurde les conséquences de ses idées de départ. Etre parfaitement logique, n'est-ce pas un des symptômes de la folie ? C'est en tous les cas celui de l'idéologie.

Que l'idéologie arrive à réinterpréter tout le réel en fait précisément une entreprise totalitaire. Que la lutte des classes soit tenue pour le fond de l'histoire du monde signifie que la religion n'est plus que l'"opium du peuple" et qu'il faut donc l'éradiquer. Si "la propriété, c' est le vol", autre thème marxiste issu de Proudhon, il faut l'abolir, et donc abolir le marché et l'intérêt individuel comme moteurs de l'économie. A partir d'une simplification initiale, l'idéologie est ainsi amenée à s'inscrire en faux contre deux composantes fondamentales de la nature humaine, dont l'histoire a démontré depuis lors la capacité de résistance : l'instinct religieux et l'instinct de propriété.

On pourrait continuer à décliner les caractéristiques de l'idéologie : ainsi ces idées simples - et folles, tiennent généralement pour rien les particularité nationales : elles ont donc une ambition universelle qui conduit, sous une forme ou sous une autre à l'impérialisme, voire à la guerre, chaude ou froide.

Contre la nature

Fausse, l'idéologie veut imposer ses schémas rigides jusqu'à la nature. Rien de plus opposé à toute idéologie que l'idée d'une loi naturelle, même si l'hitlérisme s'est référé à l'idée de sélection naturelle héritée de Darwin.

L'idée d'une permanence de la nature humaine , qui vient de la philosophie scolastique mais qui s'est trouvée confortée par les découvertes d'un contemporain de Darwin ( ils ne se sont , semble-t-il, jamais connus ) le moine tchèque Mendel, inventeur des lois de l'hérédité, exclut l'idée d'une hérédité des caractères acquis, et donc que l'espèce humaine puisse se modifier en fonction de l'environnement, en tous les cas à l'horizon de l'histoire . Elle répugne d'autant aux marxistes : Staline a interdit les idées de Mendel, non parce qu'il était un moine et que son successeur, Morgan, était américain mais parce qu' elles contredisaient sa sotériologie prométhéenne qui promettait l'amélioration rapide de l'humanité. Staline promut donc, contre Mendel et Morgan, une théorie fausse fondée sur l'hérédité des caractères acquis ( et donc la possibilité de perfectionner l'espèce humaine à chaque génération) que deux biologistes asservis, Mitchourine et Lyssenko furent chargés de répandre. On le voit par cet exemple : l'idéologie rejette même la vérité scientifique.

Le mouvement libertaire actuel est lui aussi idéologique et hostile à la nature : la théorie du droit naturel y est violemment récusée au nom du positivisme juridique ; la théorie du genre , aussi peu respectable scientifiquement que la biologie de Lyssenko, tend à nier la pertinence de la différence de sexes et donc à contredire la nature.

Aussi longtemps que les idéologues ne font que répandre leurs idées dans les cercles académiques, ils sont certes dangereux : Dostoïevski a montré dans son roman Les Possédés comment l'enseignement d 'un professeur apparemment inoffensif pouvait conduire des jeunes gens exaltés aux pires crimes. Mais ils le sont bien davantage quand ils accèdent au pouvoir. Un régime idéologique est un régime dirigé par des idéologues et alors il devient terrible.

L'idéologue n'est pas seulement quelqu'un qui veut imposer des idées fausses, c'est aussi quelqu'un qui sait au fond de lui-même qu' elles sont fausses !

Il n'a donc pas la tranquille assurance de celui dont les idées sont vraies et conformes à la nature. Ce dernier, même s'il est au pouvoir, n'a pas besoin d'être sur ses gardes en permanence parce qu'il gouverne en se fondent sur le sens commun des hommes dont il a la charge.

Contre les peuples

L'idéologue, lui, est d' emblée méfiant. Il sait qu'il rencontrera des résistances. Et il en rencontre en effet beaucoup puisque ses idées sont contre nature. Pour contrer ces résistances, il utilise un pouvoir, nécessairement centralisé et très vite antidémocratique car il soupçonne que , le premier engouement passé, ses idées ne passeront pas l'épreuve de l'assentiment populaire. Il peut alors mettre en œuvre sa démonologie : puisque son projet est eschatologique, ceux qui lui résistent ne peuvent représenter que le mal absolu: le capitalisme, la superstition, le fascisme . Tous les moyens sont dès lors permis pour les combattre. Aucune morale ne tient devant l'impérieuse nécessité de vaincre les résistances à l'idéologie. Et ces résistances pouvant se tapir partout, la culture elle-même doit être mise en tutelle et asservie aux besoins de l' entreprise idéologique. La nature, la morale, la culture sont intrinsèquement les ennemis des idéologues, tout comme la liberté , la démocratie, le débat.

Si le pouvoir idéologique aboutit à la tyrannie et à la pire, la tyrannie totalitaire, à l'inverse, révèle la démarche idéologique. De manière intrinsèque, l' idéologie se reconnaît à ses méthodes.

Ne prenant pas le réel en compte et voulant même le refaire, elle coupe tout ce qui dépasse, elle charcute , comme un chirurgien qui n'aurait qu'une idée simplifiée de l'anatomie. D'où les drames que l'on sait.

Certains ont pu être surpris de la dureté de la réponse policière à la Manif pour tous, ou de ce que certains des partisans de la loi Taubira ont pu dire sans faire autrement scandale : qu'ils souhaitaient qu'une bombe tue tous les manifestants (qu'aurait-on dit si au lieu de Pierre Bergé , c'était Frigide Barjot qui avait dit cela ?). Une réponse policière d'une telle dureté ( même si nous sommes encore loin du goulag !) , cette crispation indiquent de manière infaillible que le projet de mariage homosexuel est idéologique, même s'il ne s'agit que d'une idéologie sectorielle appliquée à un domaine donné, la famille. Si un tel projet s'était appuyé sur des idées saines et vraies, ses défenseurs n'auraient pas eu besoin de se crisper autant. Les idéologues rejettent tout débat . L'hystérie haineuse des médias , la plupart acquis au projet Taubira , sont également un révélateur significatif du caractère idéologique de l' entreprise. Nous n'étions parfois pas loin des imprécations du procureur Vychinski dénonçant les "vipères lubriques" au procès de Moscou Les idéologues deviennent toujours haineux à l'exacte mesure de la fausseté de leurs idées et de la résistance que le réel leur oppose et c'est peut-être en cela d'abord qu'ils sont dangereux et qu' il ne faut laisser passer l'idéologie en aucun cas et dans aucun domaine, même s'il parait isolé. Par essence, ceux qui gouvernent avec des idées fausses menacent les libertés.

N'est-il pas significatif que , une fois la loi votée, la contester est devenu passible de poursuites , au chef d'homophobie. A quoi on voit que cette loi n'avait pas pour but de régler un problème ou de créer un nouvel état de droit mais d'instaurer une nouvelle vérité officielle, dont on aura compris de ce qui précède qu'elle n'est pas une vérité dès lors qu'elle a besoin d'être officielle.

Ne nous faisons pas d'illusion, aucun barrage constitutionnel ou moral n'arrêtera les idéologues.

Les régimes idéologiques du passé ont vécu. Mais en a-t-on fini avec l'idéologie ? Le nouvel universalisme libéral-libertaire qui par exemple refuse avec aigreur les décisions du suffrage universel en Grèce[3] - et ailleurs , est-il autre chose qu'une idéologie , universaliste elle aussi comme toutes les idéologies ? La question est ouverte.

Il est hors de doute en tous les cas, que dans le champ politique, il n'est pas de liberté sans respect de la vérité par ceux qui sont au pouvoir et que le principal ennemi de la vérité, et donc de la liberté, est aujourd'hui l'idéologie.

Roland HUREAUX

[1] Jean Baechler , Qu’est-ce que l’idéologie? Idées-Gallimard, 1976, page 95

[2] Hannah Arendt, Le système totalitaire, 1951, trad. fr. Seuil 1972

[3] Et que penser de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, quand il dit qu' "Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ?

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Published by Roland HUREAUX
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