Dimanche 30 septembre 2007

 

 

Il est des décisions apparemment anodines qui  représentent  un grave danger pour la paix.

Il en est ainsi de l’indépendance du Kosovo souhaitée par le président Bush et plusieurs Etats européens.

L’indépendance du Kosovo serait la première transgression d’une règle non écrite qui a prévalu partout en Europe depuis 1990. De même que les frontières entre Etats sont, conformément à la charte de l’ONU et aux accords d’Helsinki, tenues pour  intangibles, l’éclatement des fédérations quand il a lieu doit suivre le pointillé des limites entre les entités antérieurement fédérées. C’est dans le respect de  cette règle  qu’ont éclaté l’URSS, la Yougoslavie puis la  Tchécoslovaquie.

Les effets en  sont sans doute discutables : la Biélorussie qui ne souhaitait pas être indépendante l’est devenue. La Tchétchénie qui voudrait l’être ne l’est pas,  tout comme  l’Abkhazie ou la Crimée. La Bosnie-Herzégovine et la Macédoine ,  dépourvues d’homogénéité sont devenues des  Etats,  le minuscule Monténégro aussi  parce qu’ils étaient fédérés au sein de l’ensemble yougoslave,  à la différence du  Kosovo qui n’était , lui, qu’une province autonome de la Serbie.

Mais pour discutable que soit cette règle, sa transgression aurait d’immenses conséquences : elle ouvrirait vite la voie à toutes les revendications sécessionnistes et appellerait à terme un immense redécoupage de la carte politique de l’Europe  qui ne pourrait se faire que dans le sang. En Russie, non seulement les Tchétchènes, mais encore les Ingouches, les Tatars voudront leur  Etat. Les Serbes et les Croates de Bosnie revendiqueront légitimement leur rattachement à la Serbie et à la Croatie. L ’équilibre fragile auquel est parvenu la Bosnie-Herzégovine serait remis en cause. Les Hongrois de Roumanie, de Slovaquie ou de Serbie pourraient seraient aussi fondés à bouger. Des pays comme la Belgique ou l’Espagne  pourraient être ultérieurement ébranlés.   

En écartant le critère abrupt  de l’intangibilité des frontières internationales ou internes aux ex-fédérations, l’indépendance du Kosovo ouvrirait la porte à une  logique purement ethnique, celle qui avait  en son temps fondé la revendication des nazis sur les Sudètes, sur l’Autriche, puis sur Dantzig et l’Alsace-Moselle. On voit poindre à terme une immense remise en cause de l’équilibre européen.

Dire que cette transgression ne vaudra que pour le Kosovo et pour personne d’autre ne pourrait être ressenti par les Serbes de Bosnie et plus largement le monde orthodoxe, Russie en tête,  que comme une  grave injustice.

Avec  le risque de rallumer chez lui de nouvelles  dissidences, c’est ce qui motive le raidissement de Poutine  sur ce sujet.

Il n’est pas sûr que le président  Bush ait une pleine conscience de ces risques. C’est avec la même  inconscience  que le président Wilson avait, en 1919, à partir de quelques principes abstraits, imposé à l’Europe un découpage politique ingérable.

C’est pourquoi il faut espérer qu’au sein de l’Union européenne, quelques dirigeants avisés sauront  éviter que l’on ouvre à nouveau la boîte de Pandore.

L’incendie balkanique des années 90 avait été contenu. Rien n’assure que, si l’on joue avec le feu, le prochain le sera.

 

 

 

 

Roland HUREAUX*

par Roland HUREAUX publié dans : roland.hureaux
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Samedi 29 septembre 2007

 

 

DU TOUR DE FRANCE  AU JEU DES CHAISES MUSICALES

 

 

Les vrais économistes le savent: parmi les facteurs qui dépendent de la puissance  publique, aucun n’a un effet aussi déterminant sur l’économie que le taux de change de la monnaie.

Un pays peut survivre à un grave déficit budgétaire, à une inflation excessive, à une politique sociale trop généreuse, à  des nationalisations inopportunes mais une mauvaise politique monétaire peut avoir pour lui des effets catastrophiques.

 

Les erreurs monétaires ne pardonnent pas

 

 

Les exemples abondent : quand l’Angleterre, avant   et après la deuxième guerre mondiale , a voulu défendre à toute force le cours de la livre, tant pour des raisons de prestige que  pour éviter qu’on lui demande de rembourser les balances sterling  (1), elle l’a payé d’un demi-siècle de  croissance ralentie et d’un grave déclin ; elle n’en est sortie que quand cette hypothèque a été levée, au début des années quatre-vingt : plus qu’aux réformes libérales, le redressement  de l’époque Thatcher est l’effet de  l’affaiblissement délibéré de la livre (2).

Le dogmatisme d’Antonio Salazar,  professeur d’économie et dictateur qui prétendit faire de la monnaie portugaise, l’escudo, la monnaie la plus forte du monde, a contraint  à l’émigration des centaines de milliers de travailleurs portugais victimes du chômage et de la faible croissance que cette politique absurde avait  entraînés. 

L’extrême sensibilité de la variable économique s’observe  encore aujourd’hui : la baisse du dollar intervenue depuis  quelques années a déjà remis en équilibre la balance commerciale américaine.

Comment en irait-il autrement ?  Le taux de change n’est rien d’autre que  le  prix de vente moyen  des produits d’un pays. Quel commerçant ignore  combien son chiffre d’affaires est tributaire de ses  prix de vente ?

A condition de maîtriser l’inflation qui risque d’en résulter,  un pays a donc toujours intérêt à tirer sa monnaie vers le bas, comme un commerçant à  tirer  ses prix. Il risque sinon de perdre  sa substance économique. Si le Massif central avait eu autrefois  son autonomie monétaire,  nul doute qu’il eut pu garder son tissu industriel, comme l’a fait la Suisse. Mais prisonnier d’un étalon monétaire national peu adapté à ses handicaps, il a peu à peu perdu, comme on le sait,  sa substance.

Ce rôle décisif de la variable monétaire   doit être gardé en perspective dans le débat actuel sur l’euro fort.

 

Raisonner à la marge

 

 

A tort,  on dit que ce débat ne porte que sur une fourchette de dix à quinze pour cent alors que les salaires de  nos concurrents  asiatiques sont dix ou vingt fois plus faibles, qu’une dévaluation  de l’euro de 10 % n’apporterait donc pas de solution  au problème que rencontrent nos industries en voie de « délocalisation ».  Les questions monétaires, comme presque toutes les questions économiques,  doivent faire l’objet d’une approche marginaliste : notre problème n’est pas de multiplier par dix ou vingt notre emploi : l’augmenter de seulement 5 % (ou empêcher qu’il s’affaiblisse de la même proportion)  suffirait à rétablir le plein-emploi : une baisse de notre monnaie, même modeste,  fait passer au dessus du  seuil de compétitivité  un certain nombre d’entreprises qui sans cela seraient au dessous. A quoi s’ajoute l’effet du « multiplicateur » qui, à partir d’un certain nombre d’emplois directement tributaire de  l’exportation démultiplie les emplois intérieurs créés.

 

Une question de braquet

 

 

Un autre mauvais argument consiste à  déplacer la question sur un terrain qui n’est pas le sien, celui de la morale,  à dire d’un air pincé : le taux actuel de l’euro convient aux Allemands, les Français doivent s’y adapter aussi,  mais il faut pour cela  qu’ils soient  plus disciplinés, qu’ils acceptent des réformes, qu’ils fassent  moins grève, qu’ils se serrent la ceinture etc.

Raisonnement simpliste : un taux de change est comme le braquet avec lequel  un cycliste monte un col au  Tour de France (ou  toute autre compétition). Selon son gabarit,  le coureur  utilisera pour arriver à  la même performance que les autres un gros ou un petit braquet. Le coureur qui prend un braquet trop élevé pour son tempérament risque de s’effondrer alors qu’en le réduisant, il irait plus vite que son concurrent. La société allemande et la société française présentent des différences sociologiques et culturelles profondes. Ce qui convient à l’une ne convient pas forcément à l’autre. Rien de honteux à cela. De 1958 à 2000, le mark s’est réévalué d’environ  un facteur trois par rapport à toutes les autres monnaies dont le franc. Dans cette histoire, c’est le mark qui a eu un comportement aberrant par rapport  au courant dominant. Le franc a, lui,   sur cinquante ans, avec des hauts et des bas, vogué de conserve avec le dollar, ce qui somme toute n’est pas si mal.

Quand on est en difficulté  à mi-pente, il  est plus facile de changer de braquet que de jambes.  C’est la monnaie que l’on ajuste d’abord,  pas l’économie. L’ajustement d’une monnaie a des effets immédiats, l’ajustement d’une économie peut prendre des années et se trouver même lourdement entravé  si le taux de change demeure  artificiel. 

Si l’économie allemande tient, pour le moment,  le choc d’un euro fort , c’est un peu  parce que  l’Allemagne  a , sous le gouvernement Schröder, réduit ses salaires réels, c’est surtout parce qu’elle se trouve   pour quelque  temps encore en quasi-monopole mondial sur les machines-outils (2)  . Tant que la Chine qui lui en achète beaucoup n’aura pas entièrement assimilé  sa technique, elle a donc plutôt intérêt à vendre cher. Nos productions phare (aéronautique, automobiles, agriculture) sont au contraire directement exposées à la concurrence   de la zone dollar. Il y a toujours dans une zone monétaire des secteurs ou des régions qui tiennent mieux le choc que d’autres,  mais si l’on veut employer toute la population active, il faut aussi protéger les plus faibles. Si l’Ile de France était indépendante, elle pourrait peut-être, comme l’Allemagne ou l’Irlande,  s’accommoder d’un euro fort, mais la France ne se réduit pas à la seule région parisienne.  Pas davantage l’Europe ne se réduit   à la seule Allemagne.

On aura compris que la  zone euro recouvre des économies  qui ne sauraient toutes rouler  avec le même « braquet ». Alors pourquoi l‘euro,  dira- t-on ? La création de  l’euro aurait dû reposer  sur un pacte implicite : le comportement de l’euro serait  la moyenne du comportement des monnaies auxquelles il s’est substitué. Mais l’euro tel qu’il fonctionne aujourd’hui, c’est le  mark élargi à tous. De graves  tensions mettant en cause sa pérennité ne peuvent pas, dans ces conditions, ne pas apparaître.

Ces considérations montrent ce qu’avait  de déplacé la morgue du ministre des finances allemand qui, lors du dernier sommet de Bruxelles, répondait  à son homologue français  que pour sa part, le  taux actuel de l’euro  lui convenait très bien. La France critique le taux de l’euro – et par  là la politique de M.Trichet – mais les autres pays en dehors de l’Allemagne souffrent au moins autant que nous, si ce n’est plus, quoique , subjugués , ils ne disent rien. 

Mme Christine Lagarde, notre ministre des finances a fait presque toute sa carrière aux Etats-Unis  mais il n’est pas sûr qu’elle sache qui est Robert Mundell.  Dommage ! Si  Mme Lagarde connaissait Robert Mundell, elle aurait pu  clouer le bec à  son homologue allemand. Mundell, professeur à l’Université de Columbia  et prix Nobel d’économie est le théoricien des zones monétaires optimales, lesquelles selon lui   supposent un minimum d’homogénéité économique et culturelle. L’Europe, au regard de cette théorie,  se trouve  à la limite de  l’optimum, ce qui justifie une politique prudente de la Banque centrale européenne tenant compte des intérêts de tous. Avec M.Trichet qui se comporte comme s’il était aux  ordres  de l’Allemagne (3), nous sommes loin du compte.

On  a également  tort de dire que le taux de  l’euro  n’affecte que la compétitivité extra-européenne    de l’économie française puisque tous les pays d’Europe ( hors le Royaume-Uni et les nordiques bien entendu) sont  logés à la même enseigne : avec le temps, les économies européennes ont divergé quant  à la hausse des prix et  des salaires, quant aux  politiques  de crédit et budgétaires. Ils  se sentent plus ou moins à l’aise dans le corset commun. Là aussi, pour que l’enveloppe ne craque pas, il faut que tout le monde y trouve son compte.  

 

Le jeu des chaises musicales

 

 

Mais comment, dira-t-on, définir le bon taux de change d’une monnaie ?  Depuis que l’étalon-or n’existe plus,   les grandes monnaies du monde se définissent les unes par rapport aux autres. Si globalement  chacun des grands blocs monétaires a intérêt à  dévaluer sa monnaie pour trouver un avantage compétitif, comment éviter l’anarchie des   dévaluations compétitives en cascade ?

De fait un équilibre s’établit entre les grands blocs mais il n’est pas également avantageux à tous. Pour le définir on utilisera une autre image : le jeu des chaises musicales. Pour que le majorité des joueurs  soit avantagée, il faut qu’au moins  un des partenaires soit, en termes relatifs,  désavantagé.  Comme dans le jeu où il n’y a que cinq sièges pour  six  joueurs, l’un des joueurs reste debout. 

Dans le monde actuel, le joueur debout, c’est manifestement l’Europe, qui, à ses dépens, laisse les autres grandes monnaies du monde se dévaluer par rapport à la sienne.

Situation  d’autant plus remarquable qu’avec M.Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, elle est une victime consentante. Trichet  tient, comme Salazar autrefois, que l’optimum économique, c’est  la  monnaie la plus forte possible. En se tenant à cette ligne, davantage fondée sur l’idéologie que sur  une véritable expertise économique,   le grand argentier de Francfort  facilite la tâche de ceux qui régissent les autres grandes monnaies, dollar en tête. L’Europe le paye d’un taux de croissance plus  faible que le reste du monde : peu lui en chaut.

 

Face au couple dollar-yuan

 

 

Reste un dernier argument en faveur de l’euro fort  auquel il nous faut faire un sort : la balance commerciale des Etats-Unis a été jusqu’à une date récente la plus déficitaire du monde et leur  balance des paiements  l’est toujours alors que celle  de la zone euro demeure (au moins jusqu’ici) excédentaire. On sait que les Etats-Unis peuvent s’offrir ce luxe en raison du privilège du dollar, monnaie internationale. Il reste que tout économiste orthodoxe contestera à juste titre  que la monnaie d’un pays excédentaire puisse  être tenue pour surévaluée par rapport à celle d’un pays déficitaire.

Ce raisonnement tiendrait sans aucun doute si l’Europe avait pour seul partenaire les Etats-Unis, si l’euro n’avait en face de lui que le dollar stricto sensu. Mais derrière le dollar , se trouve toute  la zone dollar, c’est  à dire toutes les monnaies alignées  en droit ou en fait sur le dollar par un taux de change fixe, la principale et de loin  étant le yuan chinois.

Ce que l’Europe a en face d’elle, ce ne sont donc pas les Etats-Unis seuls, c’est le couple Etats-Unis–Chine (et quelques autres pays dans une situation analogue). Couple assurément fort dissymétrique, « sado-masochiste » diront certains. En accrochant le yuan au dollar à un taux très faible, les Chinois pratiquent un dumping monétaire aux effets  dévastateurs pour les vieux pays industriels dont nous sommes (4). Au taux de  1,40 dollar pour 1 euro,  si l’économie américaine n’est devenue  que moyennement compétitive, celle de la Chine est, elle,  ultra-compétitive. La Chine casse les prix, notamment dans toute une  série de produits manufacturés que l’Europe fabriquait  naguère en abondance.  Entre la Chine et les Etats-Unis,  la situation est certes très déséquilibrée : la première travaille dur  et consomme peu, elle accumule des dollars qui ne lui servent à  rien mais qui perdraient leur  valeur si elle demandait à les changer brutalement.  Les Etats-Unis produisent de moins en moins  (en dehors du secteur de l’armement et des secteurs connexes) et accumulent des dettes qu’ils n’auront jamais à rembourser. Les produits manufacturés traversent le Pacifique d’Ouest en Est, le papier–monnaie (ou son équivalent) fait le chemin  inverse. Combien de temps durera cette situation ? Il s’agit là d’un vrai problème mais qui n’est  pas directement le notre,  à nous européens : le fait est que par rapport au couple dollar-yuan, l’euro est bien surévalué et que notre continent se trouve durablement dans la position du joueur qui, au jeu des chaises musicales, s’est  fait « couillonner ».

 

 

Roland HUREAUX

 

 

1.                          Les balances sterling étaient les avoirs libellés en livres sterling détenus par un certain nombre de banques centrales, notamment du Commonwealth ou par des  particuliers, reste de l’époque où la livre avait été  une monnaie de réserve.

2.                          Il s’en faut de beaucoup que l’Allemagne ait cherché à partager sa compétence dans les domaines où elle était en tête alors que la France n’a pas été avare des siennes dans des domaines où elle surclassait l’Allemagne comme l ‘aéronautique ou l’espace.

3.                          M.Trichet dira qu’il ne fait que respecter les statuts de la banque centrale européenne qui lui assignent la : mission prioritaire de lutter contre l’inflation. Cet accent unilatérale sur la stabilité fut une condition exigée par l’Allemagne pour entrer dans l’euro, dont, au départ, elle  n’était pas demandeur.  

4.                          On estime que le yuan est sous-évalué  d’environ 50 %.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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Vendredi 28 septembre 2007

 

Il était une fois un homme politique français qui rêvait d’être premier ministre. Il en avait les qualités : entreprenant, homme de terrain, capable d’être présent sur tous les fronts. Il pouvait admirablement compléter un chef d’Etat plus pondéré, apte à modérer  ses ardeurs, à éviter qu’il ne se disperse. Mais le président,  en raison d’obscures rancunes,  ne voulut pas le désigner. Pour contourner l’obstacle, notre homme fut  contraint de se faire élire  chef de l’Etat.

 

Un président envahissant

 

 

On aura reconnu dans cette histoire  Nicolas Sarkozy confronté au  barrage de Jacques Chirac.

Malgré les efforts méritoires de François Fillon pour se tailler   un espace dans l’appareil d’  Etat, le nouveau président de la République se comporte à bien des égards en premier ministre. Le cabinet du président multiplie les interférences dans la communication gouvernementale, le chef de l’Etat empiète allégrement dans les attributions qui étaient jusqu’ici celles du chef du gouvernement. N’hésitant pas à participer à des meetings électoraux, il  regrette publiquement de ne pas disposer encore de certaines prérogatives de ce dernier comme celle de s’exprimer devant le  Parlement.

Sans doute le général de Gaulle se concevait-il déjà, malgré les articles 20 et 21 de la constitution qui confèrent ce rôle au premier ministre, comme le seul vrai chef du gouvernement. Mais il avait, comme on le voit dans les  souvenirs d’Alain Peyrefitte,   un tout autre sens de la délégation que l’actuel président. Et en ce temps là, les conseillers de l’Elysée étaient  peu nombreux et silencieux.

 

Le premier ministre sur la sellette

 

 

Comme il est question de réformer les institutions, la fonction de premier ministre se trouve sur la sellette : devant l’activisme envahissant du président, on s’interroge sur son  utilité.

Interrogation paradoxale au premier abord :  le premier ministre est sans doute, depuis le commencement de la Ve République , l’homme le plus occupé de France : par quel vice de l’esprit,  veut-on supprimer cet emploi là ? 

Mais la remise en cause du rôle de premier ministre se nourrit  des  exemples étrangers : dans les pays anglo-saxons, référence habituelle de Sarkozy,   le bicéphalisme n’a pas cours : l’exécutif est concentré entre les mains du seul président aux Etats-Unis, du seul premier ministre au Royaume Uni (où, on, le sait, le rôle du monarque est depuis longtemps symbolique). Il en va de même dans la plupart des pays du continent, à commencer par l’Allemagne.

Il se dit que la Ve République est un régime présidentiel inachevé : pour aller jusqu’au bout de sa logique, il faut, dit-on, se rapprocher davantage de la  Constitution américaine et pour cela  abolir la fonction de  premier ministre. Sans que l’on se demande d’ailleurs si  les institutions américaines, elles, fonctionnent bien,  ce qui n’est pas l’avis général outre-Atlantique.

 

 

Deux têtes valent mieux qu’une

 

 

Le bicéphalisme instauré par la Ve République   a pourtant une grande utilité.

Pas seulement en temps de   cohabitation  où,  pour le meilleur et pour le pire, il évite que l’appartenance du président et de la majorité parlementaire à des camps opposés ne dégénère en crise.  Le quinquennat a minimisé ce risque.

En temps « normal » aussi, le  premier ministre a un rôle à jouer.

Il permet d’abord  au président de la République de réfléchir aux grands enjeux,  de garder l’œil sur le  long terme, d’être le chef visionnaire dont  un grand pays à besoin. Chargé du quotidien, le premier  ministre, lui, ahane le nez sur le guidon, comme Raffarin savait si bien le faire.  

Le premier ministre  permet surtout au président de résister  à l’usure.

L’état de grâce passé, vient un moment où la « rogne et la grogne » bien de chez nous prennent  à nouveau le dessus. L’opinion revenant à son état habituel de mécontentement,   les réformes deviennent de plus en plus difficiles.

C’est là que le chef de gouvernement peut, selon l’expression habituelle, servir de « fusible ».

Pour le plus grand bien de la France et le sien propre, le président  se préserve lui-même  en laissant l’impopularité s’accumuler sur le premier ministre. On dit qu’il  « s’économise », un art dans lequel Mitterrand était passé maître. En changeant le chef de gouvernement   de son plein gré, comme le firent le général de Gaulle  en 1962 et en 1968, Georges Pompidou en 1972 , François Mitterrand en 1984, Jacques Chirac en 2005,  le chef de l’Etat  tente un nouveau départ. Bien menée, cette manoeuvre peut  produire un nouvel « état de grâce » favorable à la relance de l’action gouvernementale. Nul doute que c’était là en 2005 une des cartes de Villepin qu’il ne tenait qu’à lui de savoir jouer.

 

Pour durer

 

 

Cette fonction s’enracine dans  une vieille histoire : «  la Roche tarpéienne est près du Capitole », disaient  les Latins. René Girard a montré, après Frazer,  comment la fonction royale ( ou souveraine) peut se muer en  celle du bouc émissaire offert en sacrifice. Une  antique tradition avait prévu que le roi puisse se préserver en sacrifiant  quelqu’un d’autre à sa place. La personne du roi étant  intouchable, la révocation épisodique de ministres tenus pour responsables de ce qui n’allait pas, de la disgrâce de Fouquet à celle de Turgot constitue un des secrets de la longévité de l’Ancien régime.

Les autres pays n’ont plus recours à ce système,  dira-t-on.  Il est commun de pointer   le   Français comme volage, impatient, prompt à s’enflammer mais aussi  à se détacher de ses gouvernants. On peut ne voir là qu’un poncif. Il se peut qu’il s’agisse d’une constante culturelle. C’est un fait que chaque fois que le pouvoir s’est trouvé chez nous concentré en  une seule main, collective sous la Ie République , individuelle sous la IIIe et la IVe République où, du fait de l’affaiblissement de la fonction présidentielle, le président du conseil des ministres était, de fait, à la tête de l’Etat, l’instabilité la plus grande était de règle. L’impatience française, dont les combinaisons des partis n’étaient que l’écho, a alors prévalu, obligeant à des changements   fréquents de gouvernement. Cette instabilité n’était pas sans avantage : elle permettait d’entretenir, surtout  sous la IVe , une politique de réforme active, chaque nouveau chef du gouvernement apportant lors de son investiture son lot d’initiatives nouvelles, mais elle s’est révélée impuissante face aux grands problèmes comme la montée du national-socialisme ou  l’Algérie.

L’expérience récente a aussi montré la vulnérabilité d’un pouvoir qui ne sait pas renouveler son visage. Hormis le général de Gaulle - qui dut pourtant  affronter, après dix ans de stabilité, la crise de mai 68 - ,  Giscard ne  fit qu’un seul septennat.

La prépondérance du chef de gouvernement se  retrouve en temps de  cohabitation, qui voit, comme sous la IVe République  le rôle du chef de l’Etat régresser : ni Chirac en 1988, ni Jospin en 2001  ne purent  résister à l’usure  d’un gouvernement en première ligne. Si le quinquennat avait alors existé, nul doute que Mitterrand n’aurait  pu être réélu en 1986. Les deux derniers présidents de la République n’ont réussi à se faire réélire   qu’en passant un temps la main sous  la forme de la cohabitation.

En définitive, le chef de l’Etat est comme le cavalier d’autrefois qui devait changer de monture pour aller loin. Si le cavalier descend de son cheval et veut courir lui-même, il y a de fortes chances qu’il n’aille pas loin.

Comment imaginer que  l’état de grâce dont bénéficie aujourd’hui  Nicolas Sarkozy va durer ? Si l’actuel président  demeure en première ligne tout au long de son mandat,  qui pariera un kopeck sur sa réélection ?  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

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Vendredi 28 septembre 2007

 

On peut être choqué  que Nicolas Sarkozy se soit évertué de « débaucher » un certain nombre de figures symboliques de la gauche pour en faire ses ministres ou leur confier une mission.  C’est pourtant le jeu normal de la politique : de Gaulle alla chercher des ministres de gauche comme Edgard Pisani ou Edgar  Faure, Giscard le tenta à son tour, avec moins de succès : il retourna néanmoins J.J. Servan-Schreiber. Mitterrand fit la même chose en sens inverse avec Jean-Pierre Soisson. Rien de  nouveau dans tout cela.

Ce qui l’est   en revanche est le   succès étendu de l’entreprise,  le nombre de personnalités de gauche qui ont répondu, d’une manière ou d’une autre,  aux  avances du chef de l’Etat : Kouchner, Strauss-Kahn, Rocard, Lang,  Bockel, Védrine, sans compter Jouyet, Hirsch, Amara etc. et tous  ceux qui attendent l’arme au pied qu’on fasse appel à eux.

On peut  voir là  le signe d’une certaine dégradation des mœurs politiques et on  n’aura pas  complètement tort.  

Mais il faut y voir surtout la marque  de la profonde crise que travers la gauche.

La défaite de Ségolène Royal a donné lieu à une abondante littérature qui commente  cette défaite, le livre de Lionel Jospin en étant le dernier fleuron. Trop souvent cependant, ces ouvrages mettent en cause les personnes sans   poser le problème de fond.

Or dans cette crise   la qualité des hommes – et des femmes – n’est pas en cause : bien au contraire, on notera que c’est la gauche  qui apporte ses  ressources humaines à une  droite, qui, à cet égard, paraît à court.  Ainsi  les affaires étrangères se trouvent aujourd’hui  entièrement entre les mains de transfuges de la gauche. L’épisode peu glorieux du ministère  Douste-Blazy avait, il est vrai, montré que le degré d’incompétence atteint en la matière par une certaine droite.

La crise de la gauche  tient à un épuisement idéologique sans précédent et probablement sans remède.

Faute de voir encore un  avenir au parti  socialiste, ses figures les plus marquantes le quittent.

Dans cette crise, ce n’est pas, comme on le dit souvent, le succès du libéralisme qui est en cause. D’abord parce que ce succès est loin d’être complet : la multiplication des tensions sociales, l’existence dans plusieurs pays, comme la France , de volants persistants de chômage et de précarité, les lourdes incertitudes qui pèsent sur les marchés financiers et partant  l’avenir de nos économies, tout cela montre que, malgré ses succès incontestables, le retour au libéralisme qui prévaut depuis vingt-cinq ans est loin d’être une réussite achevée.  Précisément pour cette raison, il y a encore  place pour des régulations étatiques ou sociales : protection sociale, services publics organisés, redistribution des revenus, réglementation  hygiénique, environnementale etc. Il  n’est pas sûr au demeurant que malgré la vague de privatisations en cours en Europe, ces régulations soient elles-mêmes  en recul : tous les pays souffrent d’une inflation réglementaire persistante et bien peu arrivent vraiment à maîtriser les dépenses publiques.

 

La mondialisation contre la gauche

 

 

Plus que le libéralisme en tant que tel,  ce qui est en cause, c’est la mondialisation.  Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot dont aujourd’hui on use et abuse.    La libre circulation de l’information à travers le monde, notamment sur la « toile »,  qui avait tant fait pour ébranler   le communisme ne touche guère,  heureusement,  les gauches  européennes. C’est la seule globalisation économique qui est en cause :   libre circulation des biens et services, des capitaux et, de plus en plus, des travailleurs. Cette globalisation suscite, qu’on le veuille ou non,   un effet de vases communicants, entraînant entre les grandes zones du monde  une contagion des inégalités  et parfois de la précarité. Qui ne voit que la tendance naturelle du libéralisme mondialisé est  l’alignement par le haut des inégalités mondiales ?  La globalisation du marché de l’immobilier en est un signe parmi d’autres. La course au moins disant fiscal ou au moins disant social entrave les régulations  de l’Etat providence, dont les partis sociaux démocrates, même s’ils n’en avaient pas l’exclusivité, avaient fait leur fond de commerce.

Encore cette globalisation n’aurait-elle pas eu tant d’effets si  les grands partis de gauche avaient pu y faire obstacle.

Or non seulement ils ne l’ont pas fait mais ils ont au contraire encouragé cette évolution, parti socialiste en tête.

Ils l’ont fait d’abord parce que la gauche n’a jamais surmonté sa contradiction fondamentale : elle se veut à la fois le parti de la justice sociale et celui de l’universalisme, pour ne pas dire de l’internationalisme. C’est en raison de sa propension originelle à l’universalité qu’elle n’a pu s’opposer à un progrès des échanges de toute sortes qui prenait le visage de l’ouverture au monde et du dépassement des frontières, sans mesurer que  cette ouverture à un monde qui n’est pas encore, ni près, socialiste ne pouvait que compromettre son autre objectif, celui de la justice sociale.

 

Le relais européen

 

 

Cette contradiction originelle a pris un visage particulier  en raison du projet européen qui,  à bien des égards, est apparu comme le relais de la globalisation. Il n’était certes pas écrit d’avance que l’Europe aurait fait le choix d’accompagner  la mondialisation comme elle le fait depuis vingt ans.  Tel est pourtant le sens de ses engagements constants en faveur du libre échange extérieur, de la plus totale liberté dans le mouvement des capitaux,  de son encouragement systématique à la concurrence et aux privatisations. Cette propension, déjà en pointillé dans le traité de Rome n’a cessé de s’affirmer du fait de l’influence croissante en son sein des pays anglo-saxons ; elle   s’est  épanouie tout naturellement  dans  la Constitution européenne. Que le commissaire européen en charge du  commerce extérieur, Pascal Lamy, pourtant membre du parti socialiste,  ait pu, sans vraiment changer de costume, devenir directeur général de l’OMC est à soi seul,  riche de sens.

Facteur connexe : la raideur dont fait preuve la Banque centrale européenne, à l’instigation de l’Allemagne,  dans la défense d’un euro fort,  prive les Européens de la seule arme dont les pays – ou groupes de pays – disposent encore dans la compétition féroce d’une économie  mondialisée : l’arme   monétaire, dont un pays comme la Chine joue si bien pour développer ses parts de marché.  

C’est par le biais de leur soutien à la construction européenne que les socialistes français sont tombés dans le piège mondialiste. Etait-il écrit que, dans sa majorité, la social-démocratie européenne, en particulier le parti socialiste français, jouerait ainsi   à fond le jeu de l’Europe ?  Sans doute, la construction européenne, entreprise dans les années cinquante devait autant aux sociaux démocrates (Monnet, Mollet,  Spaak) qu’aux démocrates chrétiens (Adenauer, Schumann, De Gasperi). Pour les uns comme pour les autres, confrontés  à la   guerre froide, l’unification de l’Europe serait  à l’internationalisme communiste, ce que la social démocratie était au bolchevisme : une version tempérée et acceptable de l’universalisme idéologique,  en même temps qu’un contrepoids. Au fur et à mesure que le projet européen se libéralisait, les partis socialistes, dont l’invocation rituelle d’une Europe sociale s’avéra de plus en plus  un vœu pieux, sont demeurés prisonniers de leur orientation originelle en faveur du projet européen. Seule une minorité en leur sein (Benn, Chevènement, Lafontaine)  a osé le remettre en cause.

C’est ainsi  qu’en s’alignant sur une mécanique européenne, devenue au fil des ans bien plus libérale que sociale et même  plus mondialiste que véritablement continentale, le parti socialiste a perdu la plus grande part de sa marge de manœuvre pour mettre en œuvre une authentique politique de régulation sociale et  de rééquilibrage des inégalités.

Cette contradiction, déjà arbitrée en faveur de l’Europe sous le premier septennat de Mitterrand, contribua au caractère terne du second. Voulant réaffirmer  l’identité socialiste, Lionel Jospin  ne trouva  en 1997 que les contestables  35 heures, moyen détourné de  faire du social sans augmenter les salaires,  en respectant donc la contrainte européenne. Cette idée, la dernière qui ait singularisé la gauche dans le champ économique et social,   porta le préjudice que l’on sait  à l’économie. 

Les 35 heures ne furent d’ailleurs qu’un paravent, derrière lequel se déchaîna un libéralisme sans frein : le  gouvernement  Jospin  a privatisé plus que ses  prédécesseurs de droite (et souvent dans des conditions de braderie : cf. EADS) ; les logiques libérales de la commission de Bruxelles en matière énergétique  reçurent l’aval de la France   Jamais autant que sous le gouvernement Jospin, le partage de la valeur ajoutée  ne fut  plus favorable au capital.

 

Le marqueur sociétal

 

 

L’opinion s’habituant peu à peu à ce que les majorités de gauche ne fassent pas, en matière économique, une politique différente de celles de  droite, restait à la gauche la seule possibilité de s’affirmer  sur les  problèmes de société : Jospin ne fut pas seulement un  privatiseur  aussi ardent que honteux ; il fit aussi voter le  Pacs. Il imposa la parité. La gauche historique était fondée sur la lutte des classes, la gauche post-moderne ne se distingue plus que sur  les questions de  sexe !  

Héritier de mai 68 mais devenu emblématique de la « gauche américaine », le journal Libération,  ne trouvait plus ses marques de gauche qu’en tirant sur Christine Boutin.

Mais c’était là un piètre marqueur, éminemment vulnérable. Non seulement parce qu’il allait dans le sens d’un capitalisme intrinsèquement hédoniste, mariant sans difficulté le libéral avec le libertaire. Mais parce qu’il était facile de deviner qu’une droite, dépourvue de complexes dès lors que les intérêts des puissances d’argent ne sont pas directement en jeu, n’aurait pas de mal  à tailler des croupières à  la gauche dans le champ culturel et sociétal où elle s’était réfugiée.

La gauche  aura beau faire : hors de la  lutte des classes, il lui sera difficile de trouver quelque champ identitaire que ce soit où elle puisse garder son monopole. L’argent n’a pas d’odeur. La droite affairiste n’a pas de scrupules à invoquer Jean Jaurès ou  Guy Mocquet (dont on se moque bien qu’il ait été communiste), de promouvoir la lutte contre les discriminations, de faire entrer de manière massive et voyante  des  ministres femmes ou issues de l’immigration au  gouvernement, de promouvoir la diplomatie humanitaire et de réunir un Grenelle   de l’environnement.

La déchristianisation, longtemps un des objectifs  inavoués de la gauche,  a finalement joué contre elle, affaiblissant un électorat soucieux des bonnes mœurs à un point que la droite classique n’a plus guère à en tenir compte.

 

Fin de partie

 

 

Comme ces dynasties fatiguées qui tombent en quenouille, l’histoire du parti socialiste a abouti à   Ségolène Royal.  Elle qui  avait soutenu avec ardeur  la candidature ultra-européenne de Jacques Delors en 1995,  résumait sur le plan économique  les contradictions du socialisme pro-européen et mondialiste : la difficulté de présenter un projet alternatif  sur le plan économique.  Elle incarnait certes mieux que d’autres,  par son image de femme libérée, l’avatar libertaire de la social-démocratie mais à un moment où la gauche perdait sur ce terrain sa spécificité. Faute de pouvoir de manière crédible revenir aux fondamentaux  de la gauche historique : la réduction des inégalités, la lutte  contre les puissances d’argent, notamment   dans la presse,  il ne lui restait à se singulariser que par un « plus social », en matière d’aide à l’enfance, d’enseignement,  d’allocations et donc de dépenses publiques  ignorant  la crise profonde de l’Etat providence. Une crise qui conduit les classes moyennes menacées de  prolétarisation et ce qui reste de la classe ouvrière ( les « travailleurs pauvres » récemment redécouverts par les statisticiens)  à rejeter  tout ce qui peut passer pour un excès du social, toute politique trop généreuse en faveur des exclus. Parce qu’ils ressentent confusément que c’est eux et non les vrais riches qui vont en payer le prix , parce que passé un certain seuil, la redistribution  en faveur du bas de l’échelle est vécue comme injuste par  ceux qui travaillent. Même sur le terrain social, qui avait été longtemps le sien, la gauche en est  venue à exaspérer  la classe ouvrière !  

En se présentant comme le candidat de  «  la France qui travaille », Nicolas  Sarkozy a bien perçu la faille  d’une surenchère sociale par rapport au sentiment populaire dominant, même  si on se demande encore par quoi va se traduire cette prise de position.   

Qu’à l’inverse de tous ses prédécesseurs, Mme Royal ait néanmoins pris le pouvoir au PS par la droite, en insistant sur la sécurité et les valeurs patriotiques marque aussi une époque nouvelle. Mais  sur ces thèmes, en phase avec les aspirations du peuple réel, la gauche se trouve, à l’évidence, en  déficit de crédibilité.

En définitive l’alignement de la gauche sur les politiques économiques de droite et celui de la droite sur les valeurs sociétales de gauche aboutissent à une indifférenciation des valences politiques que l’univers des média, lui-même fondé sur l’équivalence généralisée des valeurs ne peut que ratifier. Un des buts, parfaitement atteint, de Sarkozy quand il a fait appel à des hommes de gauche était de mener à son terme ce travail de subversion du sens,  d’indifférenciation  droite/gauche.  Dans cette nouvelle donne, la compétition pour le  pouvoir est devenue un concours de mode dont  la presse people est l’arbitre. Si la gauche en tant que classe ou idéologie ne peut être à ce jeu que perdante, la gauche en tant que syndicat d’intérêts électoraux ou faction (au sens que ce mot avait dans les républiques italiennes du Moyen Age) a encore quelque chance de revanche si  d’aventure elle se trouve  un leader qui fasse plus mode  que celui de la droite. Le succès de Tony Blair n’eut  pas d’autre base. C’est un peu ce qui se trouvait sous-jacent dans la candidature atypique de Ségolène Royal. C’est le facteur mode qui lui a permis de surclasser aisément à la « primaire » ses rivaux socialistes. Mais à ce jeu, elle s’est trouvée elle-même  surclassée en finale.

 

Que le projet social-démocrate ait perdu largement son   sens au sein d’une économie mondialisée,  qu’il ne puisse s’accomplir qu’à l’abri d’un   sas  douanier ou à la rigueur monétaire,    c’est ce qu’avaient  compris depuis longtemps les amis de Jean-Pierre Chevènement. C’est aussi ce qu’a perçu Laurent Fabius quand il a refusé  en 2005 la Constitution européenne au nom  d’une Europe  sociale bien différente de celle qui est  promue aujourd’hui  à Bruxelles.

Jean-Pierre Chevènement a échoué en 2002 à accéder  au second tour des présidentielles. Laurent Fabius n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche référendaire qui eut été de présenter sa candidature  aux présidentielles de 2007 en dehors du parti socialiste : en rupture avec ce qui avait été   la logique doctrinale  du parti socialiste depuis 1945, il n’a pas osé l’être avec sa logique d’appareil.

Il est vrai que tout candidat de gauche qui prendrait le risque de remettre en cause la logique mondialiste ferait sans nul doute l’objet d’un tir serré des media, sur le thème de la ringardise, au même titre que ceux qui l’ont tenté à droite. Or, nous l’avons montré, il est désormais mortel de ne pas être  fashionable.

Entre l’acceptation du libéralisme  international, dont la machine européenne n’est plus que le relais et qui ne laisse guère d’espace  à une  authentique politique de gauche et les positions de  refus radical du libéralisme promues par les chapelles   d’extrême gauche, dont la crédibilité  est proche de zéro,  il n’y a plus guère d’espace.

Il  se peut  que la gauche française soit comme ces étoiles qui continuent de briller faiblement dans le ciel  du fait de la distance et de la force d’inertie  mais qui sont en réalité  des astres éteints.

 

Roland HUREAUX

 

par Roland HUREAUX publié dans : roland.hureaux
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Vendredi 28 septembre 2007

 

 (Article paru dans Le Débat  n°146, sept.-oct.2007)

 

Comment ne pas être frappé par le contraste entre l’éclat des initiatives politiques et médiatiques du  nouveau président de la République française et les limites du programme qu’il entreprend de mettre en œuvre dans les débuts de son quinquennat ?

Sur le plan purement politique, Nicolas Sarkozy a  depuis son élection multiplié les initiatives inédites  qui donnent le sentiment d’un profond renouvellement du style de gouvernement par rapport à l’ensemble de ses prédécesseurs (dont Mitterrand et  Chirac), d’une imagination efficace  et qui frappent de stupeur tant ses adversaires qu’une partie de l’opinion.

Parmi ces initiatives, beaucoup  ne font pas l’unanimité  :  la  soirée post-électorale au Fouquet’s, le style « différent » de Cécilia, la participation du chef de l’Etat à des réunions électorales – voire aux réunions des ministres des finances européens -,   le tutoiement au conseil des ministres, la renonciation