Roland Hureaux

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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:46

 

Article paru dans Marianne2

 

 

CONTRAIREMENT A L’AVIS DE CERTAINS EXPERTS, LES CHANGEMENTS DE PARITE MONETAIRES SONT TOUJOURS EFICACES

Il est devenu à la mode, depuis quelque temps, de relativiser la portée des   lois économiques les plus assurées. Parmi celles-ci, le fait,  décrit  par tous les manuels scolaires, qu’une dévaluation contribue à réduire le déficit de la balance commerciale, les produits importés devenant plus chers, les produits exportés moins chers. Et bien entendu, une réévaluation a l ‘effet inverse : elle rééquilibre dans l’autre sens  la balance d’un pays excédentaire, contribuant à l’équilibre général.

Cette théorie était au fondement de l’étalon or : déficit,  sortie  d’or, diminution du stock, diminution mécanique de la masse monétaire,  baisse des prix, rééquilibrage et l’inverse en cas d’excédent. 

La remise en cause de cette loi  fondamentale est venue  en particulier  à l’appui des politiques du franc fort, puis  de l’euro fort.   Elle justifie la  passivité occidentale vis-à-vis de la Chine qui, elle, a parfaitement  compris  qu’en sous-évaluant massivement  le yuan, elle accélérait son industrialisation et précipitait la désindustrialisation de ses concurrents occidentaux.

Une autre raison de cette remise en cause est l’attitude  de certains  « experts »  qui pensent justifier leur statut  en disant le contraire de ce que tout le monde dit, ce qui est  la démarche du sophiste  justement dénoncée par Socrate.

 

Aucune exception à la règle

 

Des arguments que l’on avance  pour remettre en cause  l’efficacité des changements de parité  sur la balance des paiements, aucun  n’est  en effet convaincant.

On dira que le gain de compétitivité qui résulte d’une dévaluation est annulé par la hausse du prix des importations  qui  pèsent  sur les prix de revient.  Mais la hausse des prix, dans la théorie classique,  a toujours eu pour effet d’obliger au rationnement ; c’est ce qui se passe en l’espèce. Les prix de revient, dès lors que le pays apporte de la valeur ajoutée à ce qu’il exporte,  ne dépend que pour une part  de la valeur des importations.

On dira aussi que, la division internationale du travail étant ce qu’elle est, chacun reste, quelles que soient les parités,  dans son domaine ; une dévaluation ne fera que diminuer les recettes de l’exportation. On dira par exemple qu’une réévaluation de la monnaie allemande ne ferait pas baisser les exportations  allemandes.

Première question que soulève cet argument: l’actuelle division internationale du travail, si elle existe, est-elle saine ? Pour l’Occident, renoncer  à produire des biens de consommation  ne conduit –il pas, à terme,  à un redoutable  affaiblissement ?  Cette division n’est-elle pas elle-même  l’effet de politiques de change aberrantes ? On ajoutera que cette façon de voir  ignore toutes les leçons de l’analyse marginaliste : à supposer que , dans un pays donné,  80 % des exportations soient peu vulnérables à un changement de parité modéré, 20 % le sont plus ou moins selon  un dégradé : en fonction de l’importance du changement, son effet à la marge  sera plus ou moins grand,  mais il sera effectif : un impact de 5 % suffit généralement à redresser un déséquilibre.

Toujours s’agissant de l’Allemagne, il est possible que les exportations de machines-outils que seul ce pays sait faire ne soient pas affectées par une réévaluation ; il n'en sera  pas de même des exportations de viande bovine. La balance agricole qui avait toujours été favorable à la France est devenue favorable à l’Allemagne depuis l’entrée en vigueur de l’euro. Cela cesserait d’être le cas si, l’euro disparaissant, le nouveau mark se trouvait revalorisé par rapport au nouveau franc car la viande bovine française redeviendrait moins chère.  

Pour la même raison,  ne tient pas le raisonnement qui consiste à dire : les salaires chinois étant cinquante fois inférieurs aux salaires français, à quoi servirait donc une réévaluation du yuan ?  Il y a 500 millions de salariés en Chine ; nous ne voulons pas récupérer 500 millions d’emplois ; 1 million nous suffirait : ils sont à prendre sur  la frange la plus sensible à un changement de parité, toujours selon le modèle de l’analyse marginaliste.

Liée à la théorie de la division internationale du travail est celle de la réévaluation compétitive. Maintenir envers et contre tout, une monnaie forte, comme l’a fait la France à partir de 1992, contribue, dit-on,  à brider  l’inflation (tenue, on se demande pourquoi, pour  le mal absolu)  et oblige notre pays à se spécialiser dans les productions à haute valeur ajoutée, en particulier les services. Cette théorie comporte en filigrane l’idée pernicieuse que la désindustrialisation est un signe de progrès et l’illusion que, pour les hautes technologies,  nous serons toujours plus intelligents que les pays émergents. Que cette surévaluation porte avec elle un volant d’un ou deux millions de chômeurs permanents n’est que l’application de la vieille courbe de Philips,   dont on prétend de manière tout aussi fallacieuse qu’elle serait  dépassée. Que cette théorie inhumaine ait trouvé ses   meilleurs soutiens chez des  catholiques de gauche est sans doute à mettre au compte des  ruses du Malin.

On objecte enfin qu’une dévaluation, en haussant le prix des importations, va réduire le niveau de vie, surtout celui des plus faibles etc. Sans doute,  mais ce n’est là que prendre acte du fait qu’un pays vivait au-dessus de ses moyens. C’est surtout donner toutes ses chances à un redémarrage. La différence entre la rigueur résultant mécaniquement ou accompagnant  une  dévaluation et celle qui est imposée sans dévaluation est que la première, rétablissant la compétitivité, laisse l’espoir d’un redressement rapide alors que la seconde ne laisse aucun espoir sinon l’exigence de toujours plus de rigueur et à terme la spirale de la récession.

On peut en dire autant des pays dont la dette extérieure se réévalue mécaniquement en cas de dévaluation : le meilleur moyen d’empêcher un pays de la rembourser est de le priver, par une monnaie surévaluée, de recettes d’exportation. Et si cette dette est vraiment trop lourde, les mécanismes de rééchelonnement, voire de remise des dettes devront fatalement être mis en œuvre, avec ou sans changement de parité.  

La vérité est que, contrairement à ce que prétendent  nos nouveaux sophistes,  un changement de parité monétaire contribue toujours à rétablir l’équilibre des comptes extérieurs : la réévaluation corrige les excédents, la dévaluation corrige les déficits. Ne font exception que les pays en situation d’inflation galopante, comme on en vit en Amérique latine, quand la hausse des prix intérieurs va plus vite que les changements de parité.

 Depuis un siècle, les changements de parité se passent toujours selon le même scénario : on les présente d’abord comme une catastrophe, on s’efforce de les retarder par différentes  raisons, on prétend qu’on peut s’en sortir sans  cela,  et  on finit toujours par s’y résoudre.  On découvre alors que ce n’était pas la mer à boire et que les effets positifs sont  très rapides.  Dévaluations retardées : la France des années vingt qui attendit jusqu’à 1926 pour tirer toutes les conséquences  du coût de la première guerre, l’Allemagne de 1930 qui, en voulant à tout prix sauver la valeur du mark, enfonça le pays dans la crise, ce qui  amena Hitler au pouvoir ; la France de 1934 qui s’enfonça dans l’impasse de la déflation  jusqu’au Front populaire. Les pays anglo-saxons, plus pragmatiques et sachant, eux, l’économie, surent réagir au contraire à la  grande crise en dévaluant. Réticences plus récentes à la dévaluation : l’Angleterre de l’après-guerre  corsetée par les balances sterling et condamnée à la stagnation (le fameux  stop and go)  pendant que les autres pays connaissaient les Trente glorieuses , le Portugal de Salazar qui , en  maintenant longtemps un escudo  surévalué , ruina son pays,  la France de 1968 qui dut attendre le départ du général de Gaulle lequel ne voulait pas perdre la face en dévaluant, pour se résoudre à tirer les conséquences monétaires des événements de mai . Le franc CFA surévalué (pour le plus grand bénéfice des dirigeants  et de leurs épouses faisant leurs emplettes rue du Faubourg saint Honoré) plongea dans la langueur les économies de la zone franc jusqu’à ce qu’on se résolve à le dévaluer en 1993. Le FMI imposa longtemps à l’Argentine un taux de change absurde de 1 peso = 1 dollar. La crise qui s’en suivit fit des dégâts considérables, notamment de nombreux chômeurs qui se suicidèrent ! Cela jusqu’à ce que l’Argentine se décide en 2002 à sortir de ce carcan absurde.  Chaque fois en effet, les dévaluations ont eu l’effet que les vrais experts attendaient ;  en France,    celles de 1958 et de 1969 furent un stimulant puissant de l’activité : les cinq années Pompidou demeurent  comme celles des plus forts taux de croissance que la France ait connus. Plus près de nous, on citera le cas de l’Angleterre de Margaret Thatcher (en régime de changes flottants, il n’y eut pas de décision formelle de dévaluer mais,  beaucoup plus que sa politique libérale, le glissement de la livre rendit son tonus au pays) ; les dévaluations du   franc CFA et  du peso argentin,  eurent le même effet.  

Qui peut aujourd’hui, au vu de ces si nombreux précédents, croire sérieusement que la Grèce pourra surmonter  ses difficultés sans sortir de l’euro et dévaluer sa nouvelle monnaie ?

L’économie est sans doute la plus assurée des sciences humaines mais elle ne  l’est pas encore assez pour que les sophistes qui la parasitent soient d’emblée disqualifiés. C’est la raison pour laquelle, il convient, si l’on veut éviter  toute errance, de s’en tenir aux fondamentaux.

 

Roland HUREAUX *

 

·       Auteur de La grande démolition – La France cassée par les réfo  Buchet-Chastel, janvier 2012

 

 

 

 

Par Roland HUREAUX
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:43

Le président Obama a tenu son pari : à la fin de 2011, tous les soldats américains ont quitté l’Irak. Au moins en principe : restent 6000 « consultants de sécurité », à statut privé mais  vétérans de l’U.S.Army ; restent surtout  50 000 hommes stationnés au Koweït  et prêts à revenir si  besoin était.

Quel est le bilan de cette opération commencée en 1983 par le renversement de Saddam Hussein ? Du côté américain, 5000 morts et un nombre tenu secret de mutilés ; côté irakien, au moins un million, peut-être beaucoup plus. Un coût total estimé par Joseph Stilgitz à 2 267 milliards de $ , soit plus que la guerre du Vietnam.

Tout cela pour quoi en définitive ?

Pour écarter une menace régionale ? Mais on sait maintenant qu’il n’y avait aucune arme de destruction massive, ni aucun programme pour en construire en Irak, que Saddam Hussein n’entretenait aucune relation avec Al Qaida. Certes, le dictateur irakien avait    à deux reprises   attaqué un de ses voisins : l’Iran en 1980, mais c’était  avec l’appui de tous les pays occidentaux, le Koweït en 1990, mais c’était, semble-t-il, avec le feu vert du gouvernement américain qui lui avait peut-être tendu un piège.

Pour contrôler le pays ? Certes, les Etats-Unis se sont adjugé l’essentiel des ressources pétrolières et leurs entreprises, notamment  Haliburton, proche du vice-président  Dick Cheney,  la quasi-totalité des marchés de reconstruction. L’Angleterre de Tony Blair, si coopérative dans l’opération, n’a  eu droit qu’  à des miettes. Mais l’Irak  continue d’être livré à la guerre civile. Le gouvernement central contrôle tout juste le centre de la capitale. On ne saurait comprendre cet aboutissement  qu’à partir d’une supposée « stratégie du chaos » que l’on prête à ceux qui décident de la politique étrangère américaine. Stratégie désastreuse pour la minorité chrétienne,  obligée de fuir, mais qui n’ira pas jusqu’ à l’éclatement du pays car, à cause du Kurdistan,  cela déstabiliserait gravement la Turquie, allié choyé. Mais les maladresses insignes du premier gouverneur américain Paul Brenner qui licencia les soldats de Saddam en leur laissant emporter leurs armes furent-elles vraiment volontaires ?

En définitive le principal résultat atteint a été le transfert du pouvoir de la minorité sunnite qui dirigeait le pays depuis des siècles vers  la majorité chiite. Résultat d’autant plus paradoxal que  le principal ennemi  des  Etats-Unis et d’Israël dans la région est l’Iran, puissance chiite voisine de l’Irak.

Certes les partisans les plus résolus de l’Iran, comme les disciples de l’  iman Moqtada al-Sadr ne sont pas au pouvoir ; certes les Irakiens sont   arabes, les Iraniens  indo-européens, mais les lieux saints du chiisme sont en Irak.  Le premier ministre chiite d’Irak Nouri al-Maliki  a-t-il pris ses distances par rapport à ses coreligionnaires du pays voisin ? On peut en douter au vu du soutien discret qu’il apporte au régime Assad en Syrie, allié de l’Iran.

Le principal effet de cette guerre désastreuse aura donc été de renforcer le bloc chiite dans la région. En bref, aucun danger véritable n’a été écarté et ce qui était  tenu, à tort ou à raison, pour le danger principal, la montée en puissance de l’Iran,  s’est trouvée renforcé. A peine les soldats américains retirés,   Nouri al Maliki demande  la centralisation de l’Irak et donc la concentration du pouvoir entre les mains des Arabes chiites au détriment des Sunnites et des Kurdes, sunnites aussi mais pas arabes  et qui vivent depuis 1983 dans une  autonomie de fait.  

La leçon de ces événements est que les grandes puissances peuvent être redoutablement efficaces  pour atteindre leurs objectifs : des années d’attrition de l’Etat irakien par le biais des sanctions de l’ONU, une désinformation qui a réussi à faire croire à une partie du monde que l’Irak était au bord de la capacité atomique, une large coalition pour asseoir la légitimité internationale de l’opération, des moyens considérables pour envahir le pays et renverser le gouvernement baasiste. Sur le plan technique, chapeau.

Mais si la puissance peut être redoutablement efficace pour atteindre les objectifs visés,   ces  objectifs  étaient-ils   raisonnables ?  La puissance ne donne pas  toujours à ceux qui en disposent une claire conscience de  leurs  vrais  intérêts. Si toute cette force a été déployée pour étendre à l’ouest l’influence de l’Iran, n’est-on pas en droit de penser qu’il y a non seulement une raison mais aussi une déraison du plus fort ?  

La même déraison n’est-elle pas à l’œuvre dans la tentative en cours de déstabilisation de l’autre Etat baasiste de la région,  la Syrie. La technique est la même qu’en Irak : diabolisation médiatique au nom des droits de l’homme (toujours à géométrie variable), sanctions épuisantes, recherche d’alliances régionales en attendant le coup de boutoir final. Dans  l’intérêt de qui ? D’abord de la Turquie qui est aujourd’hui en première ligne de cette déstabilisation. Une Turquie en pleine montée géopolitique, qui   rêve  de retrouver son influence du temps de l’Empire,   d’abord dans son  voisinage proche, hier le Kosovo, aujourd’hui  la Syrie  et peut-être demain  Jérusalem et les autres lieux-saints de l’Islam.  Certains israéliens ont pris conscience du risque.  Mais les Américains  et les Européens qui leur emboitent le  pas, notamment le gouvernement français, eux,  ne semblent pas avoir  de doutes sur l’utilité d’une subversion de la  Syrie.

On se prend  à penser que si les puissants de ce monde avaient une juste  conscience de leurs intérêts,  si la puissance n’amenait pas avec elle la déraison, nous vivrions encore dans un monde  plus  sûr…  

 

Roland HUREAUX*

 

 

·         Auteur de La grande démolitionLa France cassée par les réformes, Buchet-Chastel, janvier 2012

 

 

 

 

 

Par Roland HUREAUX
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:41

 

 

Ce n’est pas seulement la France qui a vu sa note dégradée par l’illustre agence Standard & Poors, c’est la majorité des pays de la zone euro ( seules exceptions : l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande  et le Luxembourg). Les deux tiers de la zone euro sont ainsi assimilés à  des débiteurs qui ne représentent pas une fiabilité totale.

Le paradoxe est que la zone euro n’avait pas été seulement conçue, à l’origine, comme une simple  mise en commun des forces et des faiblesses des pays membres,  mais aussi  comme un projet de « vertu » collective  rompant avec des habitudes séculaires jugées  néfastes, d’inflation,  de déficits, d’endettement public.  Une compagnie de buveurs s’était juré de ne plus toucher à la dive bouteille !  Influence l’école autrichienne  pour qui l’inflation est le mal suprême, de l’idéalisme des élites françaises ou  plus encore des exigences de l’Allemagne dont l’  horreur  de l’inflation, depuis le traumatisme de 1923,   est devenue congénitale ? Tous ces facteurs ont joué.  Mais dès lors que le projet d’une monnaie unique européenne s’inscrivait plus largement dans celui de la « construction européenne », dans le  dessein prométhéen de refaire l’histoire, de dépasser  une fois pour toutes les rivalités nationales qui ont marqué le passé, il était logique que , en matière économique  aussi, il ait présenté  cet aspect utopique de refondation du monde , d’instauration de ce que Philippe Muray appelle l’ « empire du bien »,  le bien étant en l’espèce l’inflation zéro et le déficit zéro.

C’est dire que la décision de l’agence de notation fait tomber de haut les promoteurs du projet.

Très justement, elle explique qu’aucune des décisions prises par le tandem Merkel-Sarkozy au cours des derniers mois, focalisées sur les dettes dites « souveraines »,  ne traite  le vice de fond de l’édifice : le différentiel des taux d’inflation qui éloigne  de manière irréversible les pays les uns des autres et aggrave chaque jour   les déséquilibres entre eux.

En recherchant la vertu,  l’euro a encouragé le vice. De quelle manière ? En supprimant le frein qui, dans tous les pays,  dissuadait de laisser filer les prix ou d’exagérer les déficits publics : la crainte d’une dévaluation de la monnaie nationale par les marchés (ou d’une attaque spéculative en situation de change fixe). Un risque que, selon le tempérament national certains  acceptaient plus que d’autres,  mais dans certaines limites . Comme l’avait dès le départ prévu l’illustre chroniquer du Monde, Paul Fabra, l’euro, que l’on tient à tort pour un projet libéral  a voulu, en cette matière, substituer l’autodiscipline (voire un hypothétique contrôle politique) à la contrainte du marché. L’échec était prévisible.

Même un pays comme l’Allemagne que l’on a toujours posé comme un modèle de vertu s’est laissé aller au dévergondage : n’oublions pas que , même si sa note  n’a pas été à ce jour  dégradée, elle a la dette publique, en valeur absolue,  la plus lourde de la zone euro ! A tout le moins a-t-elle contenu ses prix et surtout ses salaires. C’est ce que n’ont pas fait les pays latins , plus flexibles, dans des proportions variables , sur cette matière.

On voit le résultat. Plus que jamais l’aventure de l’euro illustre cette    constante de toute démarche utopique : « qui veut faire l’ange fait la bête ».

 

Roland HUREAUX*

 

 

·        Auteur de La grande démolition – La France cassée par les réformes, Buchet-Chastel, janvier 2012

 

 

Par Roland HUREAUX
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:38

Compte rendu du livre de Roland HUREAUX

 La grande démolition 

 La France cassée par les réformes

  Buchet-Chastel - Janvier 2012

 

Au départ de ce livre, la grande  souffrance du peuple français, qui n’est pas chose nouvelle  mais qui prend un relief particulier à l’approche d’échéances électorales importantes.

Cette  souffrance ne se résume pas aux motifs officiels,  les seuls  reconnus  par la bien-pensance: le chômage, la précarité, les discriminations.

Elle est la souffrance méconnue du fonctionnaire qui demande une  retraite anticipée  parce qu’il est dégoûté de ce qu’est devenue son administration, celle du professeur d’histoire révulsé par l’appauvrissement   des programmes et de la culture générale de ses  élèves,  celle de l’ institutrice exaspérée par les circulaires contradictoires, de l’agent public témoin d’immenses gaspillages, souvent au nom de la modernisation,  par exemple en matière de communication,  celle des centaines d’agriculteurs qui se suicident , découragés alors même qu’ils auront été toute leur vie les  élèves modèles  de la  modernisation promue par  les officiels, celle des gendarmes ou des policiers qui ont le sentiment de vivre dans un monde déréglé où le fond des choses ne compte pas, mais seulement le  chiffre, celle des témoins de décisions judiciaires incompréhensibles, sans compter les victimes auxquelles la police a peur de venir en aide etc.  

On a assez parlé du décalage croissant entre les élites et le peuple, du mur d’incompréhension qui les sépare. Au  cours d’une récente campagne, l’auteur qui ne se contente pas d’écrire mais, à l’occasion,  descend dans l’arène électorale,   releva  l’unanimité  des élus de terrain, de droite ou de gauche,  sur à peu près tous  les sujets (discipline  à l’école, pédagogie, politique agricole, surenchère normative,  politique migratoire, réforme des collectivités locales, service publics…) sur des positions qui étaient, point  par point,  l’inverse de celles de  l’élite dirigeante , de droite ou de gauche.  Cette élite : pas seulement les trop dénigrés technocrates, ou les politiques, souvent plus  conscients qu’on ne le croit de ce  déphasage, mais,  au-delà, les figures de l’oligarchie qui conseillent la droite et la gauche , les grands prêtres de la pensée unique, en matière de réforme de l’Etat, de méthodes pédagogiques,  de politique économique  etc.

Mais en cette matière grave,  il faut aller au –delà du constat répétitif, il faut expliquer. Car la souffrance dont nous parlons  se trouve redoublée  du fait que les gens ne comprennent pas ce qui leur arrive. Les pénuries de la Libération, en matière de produits alimentaires, de logement, d’essence,  étaient  dures à vivre mais faciles à comprendre : les gens en savaient peu ou prou les raisons  même si beaucoup étaient tentés de les mettre sur le compte  du capitalisme  plutôt que du retard technique. Aujourd’hui, comment le nier ?  les gens vivent beaucoup mieux (tout en étant très inquiets que cela ne dure pas), mais ils ne comprennent pas ce qui leur arrive, ce qui arrive au pays. Dans beaucoup de domaines (éducation nationale, organisation  administrative etc.), ils éprouvent le même  sentiment d’absurdité que ressentaient les citoyens soviétiques devant une organisation profondément désordonnée, un discours officiel mensonger , un gaspillage considérable de ressources dont personne  ne profitait vraiment,  bref devant l’irrationnel.

C’est  pourquoi  l’auteur  a voulu  aller plus loin que le discours habituel sur les désordres administratifs. Si son expérience électorale lui a permis  de percevoir le malaise, son expérience de haut fonctionnaire, largement  transversale   (  préfectorale, DATAR,  cabinets,   université, Cour des comptes etc.) lui permet  de proposer  des clefs d’explication et c’est cela   qui fait l’originalité de cet ouvrage.  Un ouvrage qui est bien plus qu’ un pamphlet   contre la politique sarkoziste ,  d’ailleurs souvent inspirée, comme le relève l’auteur,  par des idées mises à la mode par la  gauche : le tableau de la page 250 qui montre que   presque toutes les réformes du quinquennat ont un  inspirateur  de  gauche est saisissant . 

Face  à  cette politique,  les uns, surtout dans l’opposition,  fustigent tout simplement l’exercice du pouvoir par une droite libérale et   sans complexe (alors quelle n’est que faussement libérale), d’autres déplorent, comme Villepin ou Bayrou,  la « remise en cause des valeurs républicaines » ou  la destruction  de l’héritage gaulliste dans ses fondements essentiels : la constitution, la politique d’indépendance nationale.  

Or ces procès, l’auteur les juge superficiels ; il veut aller plus loin. Ce qui est en cause dans la politique  de réformes brouillonnes menée depuis  quelques années,  ce n’est pas seulement l’héritage de la Ve République, ni la République tout court, « c’est l’Etat de Philippe le bel, de Richelieu, de Napoléon et de Clémenceau qui se trouve miné dans ses profondeurs », ce qui ne l’empêche pas de continuer à grossir : « comme une femme délaissée et dépressive, l’Etat fait de  la mauvaise graisse ». Mais au-delà de l’Etat,  sont mis en cause  tout un ensemble de repères qui structurent la vie publique : corps constitués, traditions, statuts, école, commune, ou privée : repères chronologies et culturels, différence des sexes, famille, orthographe, repos du dimanche etc.

Est-il nécessaire de dire que, loin d’adapter la France à la mondialisation, comme on le prétend, cette politique brouillonne et destructrice la prive de ses meilleurs atouts ?

Sarkozy partage avec ses adversaires de gauche l’idée qu’il représente la « droite libérale-sécuritaire », c'est-à-dire réduite à sa plus simple expression,  ayant  délaissé, modernité oblige, la patrie, la morale, la tradition. Mais les réformes qui s’inspirent de ces deux principes ,  la libéralisation de l’économie   et la sécurité,  sont largement  d’apparence.  Libéralisme ? Trente et un  impôts nouveaux   et des dépenses publiques record !  Sécurité, contrôle de l’immigration ?  Une  relance de l’immigration pour complaire au patronat, sous le nom   d’ « immigration choisie ». 

Non, les réformes qui comptent ne sont  pas   celles qui relèvent  du  « théâtre libéral-sécuritaire »,  seulement crédibilisées par les criailleries  de l’opposition.  Par delà ces réformes en trompe l’œil,  d’autres, plus importantes car plus destructrices,  sont à l’œuvre. Trois secteurs sont étudiés plus particulièrement dans cet ouvrage :   l’Etat,  les collectivités locales, l’éducation nationale.

Les lignes directrices qui, dans ces domaines,   inspirent les réformes sont  assez claires : le transfert, jusqu’à la singerie mimétique, des méthodes du secteur public dans le secteur privé,  l’imitation des modèles étrangers, supposés a priori meilleurs  et surtout  le refus de la complexité, l’esprit de simplification qui s’exprime autant dans le collège unique  ( remis en cause par Villepin, rétabli par Sarkozy !), que dans le regroupement systématique des administrations  ou des communes ( toujours générateur , curieusement, de coûts supplémentaires !), la réduction de toutes les activités à des indicateurs chiffrés   qui fait  ressembler  la sphère publique,  non pas au secteur privé, car le seul indicateur chiffré qui vaille en économie libérale , c’est le profit et il n’existe pas dans les  administrations, mais au Gosplan  soviétique où fleurissaient les statistiques biaisées ou mensongères.

Sur tous ces sujets, le gouvernement  Sarkozy n’a pas  innové.  Voulant montrer son dynamisme, il a demandé aux services    des idées de réformes  et ceux-ci ont fourni celles qu’ils avaient en magasin : rien d’autre que la continuation de celles  que, chacun en fonction de sa culture, poursuivait depuis vingt ou trente ans et qui étaient précisément la cause des dysfonctionnements  dont  les Français se plaignent !  Cette mécanique perverse  explique que  la plupart des réformes aggravent aujourd’hui les problèmes au lieu de les résoudre. Pour  qu’il en aille différemment, il faudrait un échelon politique intellectuellement  émancipé de l’ administration .  Or le gouvernement  Sarkozy, malgré son  mépris des énarques, est le plus « techno-dépendant » qu’il y ait eu, celui qui a apporté le moins de valeur ajoutée aux propositions  de la technocratie.

La technocratie n’est au demeurant pas le principale  responsable de ces dérives. Derrière la mauvaise inspiration de tant de réformes que la population  ne comprend pas, il y la diffusion sournoise dans la plus grande partie de nos élites d’un mode de pensée idéologique : une idéologie non systématique, en pièces détachées,  dit l’auteur, mais plus virulente  que jamais, « démontée » aux deux sens du terme. L’idéologie ? Le virus dans le logiciel de la décision. Le refus de la complexité, la simplification abusive des problèmes : le raisonnement simpliste « qui déduit tout d’une seule prémisse » (Hannah Arendt). Malgré la mort des idéologies totalitaires, cet esprit de  simplification et  de système  continue ses ravages à peu près dans tous les domaines de l’action publique. Fausse science  (de la pédagogie ou  de l’organisation par exemple), il  a l’effet de toutes  les idéologies : des résultats toujours contraires  aux buts poursuivis. C’est ainsi que le  chapitre intitulé « l’idéologie libérale contre  le libéralisme », que l’on aurait intérêt à lire avec soin dans  tous les think tanks libéraux, montre comment, ce sont des réformes  d’inspiration  libérale, mais mal conçues, superficielles et donc contre-productives, la décentralisation étant un cas emblématique mais pas isolé, qui sont  largement responsables de la dérive des dépenses publiques !

L’originalité de ce livre est de se situer à contre-courant de la doxa en matière de politiques publiques. Là   où la pensée dominante dit : «  Le malaise français vient de l’incapacité de ce vieux pays à se  réformer ;  pour avancer,  il faut encore et toujours plus de réformes », il est dit au contraire  que « L’origine du  malaise français, ce sont des centaines de  réformes mal conçues, mal étudiées,   brouillonnes et surtout inspirées  par une approche idéologique – et donc fausse  des problèmes. » L’auteur   oppose le vrai politique,  pragmatique,     qui  fait dès réformes seulement là où il y a des problèmes et en vue de  les résoudre, et les  idéologues,  grands et petits, qui  réforment ce qui va bien ( par exemple la structure communale),  créant des problèmes là où il n’y en avait pas   et  ne touchent pas aux vrais sujets , par exemple la désindustrialisation.

Toujours soucieux d’aller à la source du malaise,   l’auteur quitte le champ  de l’analyse politico-administrative pour faire  une incursion dans celui de   la philosophie. Cette volonté  systématique de détruire les héritages et les repères  rappelle  Karl Marx pour qui le capitalisme était plus révolutionnaire – et donc plus destructeur -  que tous les régimes qui l’avaient  précédé,  mais aussi Guy Debord, selon qui    « La société du spectacle dans sa phase avancée (…) n’est plus pour l’essentiel réformable. Mais le changement est sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière».  A  côté de Debord le marxiste, Muray le chrétien dit-il  autre chose ?

Le chapitre final  « Et maintenant que faire ? », propose  un retour au conservatisme libéral qui avait fait la grandeur du second  XIXe siècle :     peu de réformes,  concentrées   sur les problèmes essentiels, et n’étant engagées   d’ailleurs qu’après qu’on se soit  assuré qu’elles vont  vraiment améliorer les choses.  Primum non nocere, dit Hippocrate. Ce conservatisme libéral – mais aussi  social -  a pour  références  Burke et Chateaubriand  (et bien entendu de Gaulle),   plutôt  que les adeptes frénétiques d’un ultralibéralisme devenu  aussi idéologique que le marxisme auquel il prétend  s’opposer.  Craignant d’abord que la présidentielle prochaine ne suscite une course aux idées  de  nouvelles réformes,  toujours plus destructrices, l’auteur  termine par une proposition provocatrice : pour que la France aille vraiment mieux,  il faut commencer par abolir (presque) toutes les  réformes accomplies depuis vingt ans.

 

Roland HUREAUX

 

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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 22:27

Roland HUREAUX

est heureux de vous annoncer la parution de son dernier livre :

 

LA GRANDE DEMOLITION

 

La France cassée par les réformes

 

 Buchet-Chastel - janvier 2012

 

 356 pages ,  21 €

 

 

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